"Je suis consultant en stratégie numérique pour les branches marketing de plusieurs multinationales pharmaceutiques. [...] J'écris des rapports qui s'intitulent, par exemple : 'Comment améliorer l'engagement des principaux intervenants dans la numérisation des services de santé'. C'est de la connerie en barre qui n'a d'autre but que de faire illusion aux yeux des services marketing. [...] Récemment, j'ai réussi à me faire payer 12.000 livres ( 13.700 euros, Ndlr) pour un rapport de deux pages. Finalement, ils ne l'ont pas utilisé. Ils n'ont pas eu le temps d'arriver à ce point de l'ordre du jour. Cela dit, l'équipe pour laquelle je l'avais préparé en était très contente. "
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"Je suis consultant en stratégie numérique pour les branches marketing de plusieurs multinationales pharmaceutiques. [...] J'écris des rapports qui s'intitulent, par exemple : 'Comment améliorer l'engagement des principaux intervenants dans la numérisation des services de santé'. C'est de la connerie en barre qui n'a d'autre but que de faire illusion aux yeux des services marketing. [...] Récemment, j'ai réussi à me faire payer 12.000 livres ( 13.700 euros, Ndlr) pour un rapport de deux pages. Finalement, ils ne l'ont pas utilisé. Ils n'ont pas eu le temps d'arriver à ce point de l'ordre du jour. Cela dit, l'équipe pour laquelle je l'avais préparé en était très contente. " Ce témoignage extrait du nouveau livre de l'anthropologue américain David Graeber ( Bullshit Jobs, éditions Les liens qui libèrent) représente bien l'essence du bullshit job, ce job à la con théorisé par l'auteur. Cynique, caustique, excessif, mais aussi particulièrement bien documenté, l'ouvrage décrit la face sombre du monde du travail. Et il a le don d'appuyer précisément là où ça fait mal. Pour David Graeber, un bullshit job est " une forme d'emploi rémunéré qui est si totalement inutile, superflu ou néfaste que même le salarié ne parvient pas à justifier son existence ". Selon des enquêtes menées sur le sujet en Grande-Bretagne et aux Pays-Bas, entre 37 % et 40 % des salariés estiment que leur boulot n'a aucun sens. Un constat alarmant. Que s'est-il passé pour que des hordes de travailleurs finissent par considérer que leur emploi est parfaitement dispensable, voire carrément nuisible ? David Graeber avance d'abord une explication historique. En un siècle, la structure du marché du travail a profondément évolué dans les pays occidentaux. La révolution industrielle a créé de nombreux emplois productifs, manufacturiers, qui ont par la suite été touchés par la mécanisation et l'automatisation. La mondialisation de l'économie a ensuite enclenché dans nos contrées un processus de désindustrialisation. D'une société industrielle, nous sommes passés à une société orientée vers les services. Or, c'est précisément là que se sont progressivement multipliés ces fameux bullshit jobs. David Graeber décrit une société moderne organisée autour de produits et services de base (se loger, se nourrir, se soigner, se divertir, etc.) qui s'est progressivement complexifiée, faisant apparaître de nouveaux métiers comme le marketing, les ressources humaines ou le lobbying. Anarchiste convaincu, l'anthropologue estime que le monde ne s'arrêterait pas de tourner si certaines professions - consultant, publicitaire, avocat d'affaires, etc. - disparaissaient purement et simplement. C'est ce qui distingue, selon lui, les bullshit jobs des boulots utiles comme éboueur, infirmier, médecin, jardinier ou même chanteur de musique folk, une profession pour laquelle l'Américain semble éprouver une tendresse particulière. En catégorisant les métiers de manière binaire, David Graeber n'échappe pas aux simplismes. Mais lorsqu'il analyse en profondeur le fonctionnement des entreprises, il touche du doigt des problèmes bien réels. Dans toutes les entreprises, ce sont les services administratifs au sens large (finance, comptabilité, juridique, etc.) qui ont pris le pouvoir, au détriment des départements " productifs ", analyse David Graeber. S'ensuit une déconnexion progressive des employés avec le métier de base de l'entreprise. Qu'elles produisent des médicaments ou qu'elles vendent des logiciels informatiques, les grandes sociétés s'organisent en silos étanches, au sein desquels s'empilent des strates complexes de management intermédiaire qui délèguent, donnent des ordres et sous-traitent leurs tâches de manière de plus en plus diffuse. Résultat : en bout de chaîne, certains salariés sont amenés à exécuter des tâches répondant à une logique qui leur échappe totalement. Dans son ouvrage, David Graeber évoque un exemple frappant. Un sous-traitant de l'armée allemande s'occupe de la logistique du matériel informatique dans plusieurs casernes. Ce boulot est censé améliorer l'efficacité de la gestion du parc informatique de l'armée et réduire les coûts. Malheureusement, sur le terrain, le salarié constate que son boulot se résume à faire des centaines de kilomètres par jour pour déplacer un ordinateur d'un bureau à un autre (généralement situé de l'autre côté du couloir), avant de remplir une foule de documents détaillant le bon déroulement de la " manoeuvre ". L'archétype du bullshit job. Sous couvert d'efficacité, une nouvelle forme de travail à la chaîne, désincarné et déshumanisé, se serait-elle mise en place dans les entreprises ? " Sous l'influence du fordisme, l'industrie a découpé chaque emploi en tâches, puis en micro-tâches, pour accroître la productivité et l'efficacité, analyse Denis Pennel, directeur de la World Employment Confederation et auteur de Travail, la soif de liberté (éditions Eyrolles). Ces processus industriels ont ensuite été transposés dans le domaine des services. C'est ainsi que sont apparus des concepts comme la standardisation ou les normes ISO. C'est une grosse erreur : ce qui fonctionne dans l'industrie ne marche pas forcément dans les services. " Denis Pennel en conclut : " Les cols blancs se sont bleuis, ils se sont intégrés dans un nouveau type de chaîne de production ". Parallèlement, une véritable fièvre bureaucratique s'est progressivement emparée du marché du travail. Le reporting, l'évaluation, le respect des process sont devenus la norme. Si ces procédures trouvent toujours une justification, elles peuvent devenir néfastes lorsque leur bonne exécution devient la priorité de l'entreprise et qu'elles monopolisent la majeure partie du temps de ses employés. D'après une étude américaine ( State of Entreprise Work Report) citée dans le livre de David Graeber, les employés consacraient en 2016 à peine 39 % de leur temps aux activités qui constituent " le coeur de leur travail ". Le reste de la journée est notamment dédié aux e-mails (16 %), aux tâches administratives (11%), ainsi qu'aux réunions utiles (11 %) et inutiles (10 %). Cet excès de bureaucratie est souvent reproché aux administrations publiques, qui ont tendance à enfler et à s'entourer de règles et de formalités obscures, dont le respect devra par la suite être contrôlé par des agents en chair et en os. C'est loin d'être une vue de l'esprit, comme le confirme Félix, qui a travaillé comme consultant indépendant pour les institutions européennes ( lire l'encadré " Je m'en fous, j'ai fait ma part du boulot "). La multiplication des procédures complexes et parfois inutiles est un problème tellement aigu qu'il a débouché sur la création de structures étonnantes, à la limite du surréalisme: prenez l'exemple, en Belgique, de l'Agence fédérale pour la simplification administrative, qui fête son vingtième anniversaire cette année, démontrant par l'absurde qu'elle n'a pas (encore ? ) résolu les problèmes qu'elle était censée régler. L'inflation ininterrompue de réglementations nouvelles ne facilite certainement pas le travail de cet organisme. En 2017, le Moniteur belge publiait le chiffre record de 117.000 pages (+10.000 sur un an) de règles en tous genres. L'économiste Philippe Defeyt (Institut pour un développement durable) confirme cette tendance inexorable de l'administration à créer toujours plus de paperasserie. Lorsqu'il présidait le CPAS de Namur, il pouvait en mesurer l'impact sur le fonctionnement de ses services : " Au CPAS, on doit remplir des tonnes de documents qui sont généralement stockés, parfois classés... et rarement lus. A croire que certaines personnes prennent leur pied à demander des papiers qui ne servent au final à personne ", grince Philippe Defeyt. Beaucoup de travailleurs de la fonction publique subissent cette " procédurite " qui leur fait perdre du temps et les démotive, jusqu'à les conduire à considérer qu'ils font un boulot à la con. Mais cette bureaucratie galopante n'est pas l'apanage des pouvoirs publics. Dans le secteur privé aussi, les salariés sont de plus en plus accaparés par le respect des règles et des procédures.Dans son livre, David Graeber en profite pour épingler le système capitaliste : censé produire de la richesse, celui-ci développe finalement de nombreuses inefficacités. Selon cet anarchiste convaincu, le capitalisme crée ces boulots inutiles pour occuper les foules, les maintenir dans un état de dépendance et les pousser à consommer des biens et des services dont elles n'ont pas forcément besoin. Pour l'économiste et essayiste français Nicolas Bouzou, cette explication ne tient pas la route. Dans son livre La Comédie (in)humaine (*), rédigé avec la philosophe Julia de Funès, il est très critique sur le mode de fonctionnement des entreprises. Mais la vision des deux auteurs est radicalement différente de celle de l'anthropologue américain : " David Graeber considère que les bullshit jobs sont des produits du capitalisme, explique Nicolas Bouzou. Pour nous, il se trompe : le système capitaliste n'est pas en cause. Par contre, les boîtes qui créent ce type de boulots se rendent inefficaces et se mettent en danger. Elles vont le payer, et d'ailleurs elles le payent déjà : aujourd'hui, elles ne parviennent pas à recruter les meilleurs ". S'il diffère sur l'explication et les remèdes à mettre en place pour enrayer la prolifération des jobs à la con, l'économiste français rejoint David Graeber dans son constat de départ. Dans l'ouvrage co-écrit avec Julia de Funès, il critique ouvertement les nouvelles méthodes de management, qui abrutissent les salariés plutôt que de les stimuler. La multiplication des formations " bien-être ", des séances de brainstorming ou des team building sont autant de distractions trop souvent improductives et vides de sens, estiment les auteurs. L'infantilisation des salariés serait aujourd'hui poussée à son paroxysme. Pour les attirer ou les retenir, les entreprises organisent des séminaires au cours desquels ils sont invités à stimuler leur créativité en jouant à la pâte à modeler ou aux Lego. Le chief happyness officer apprend aux employés à être heureux au boulot. Les entreprises créent de nouveaux espaces de travail garnis de poufs colorés et de baby-foot, mais elles oublient l'essentiel : proposer à leurs salariés un travail enrichissant et épanouissant. " Les recruteurs ont des arguments qui ne motivent pas du tout les jeunes. Que cherchent-ils ? Un bon salaire, de l'autonomie et un job qui a du sens. Au lieu de cela, on leur propose une mutuelle, des cours de yoga et une cantine bio ", s'étonne Nicolas Bouzou. Du bullshit, en quelque sorte. L'économiste français préconise des mesures très simples et très concrètes pour lutter contre cette " bullshitisation " du travail : interdire les réunions l'après-midi et diminuer leur durée de 50 %, abandonner les présentations PowerPoint poussives, ou encore... rendre les intitulés de poste des employés beaucoup plus compréhensibles. Qui n'a jamais reçu la carte de visite d'un senior lean analyst, d'un chief quality officer ou d'un global identity manager ? Le plus inquiétant, avec ces dénominations alambiquées, c'est que certains salariés eux-mêmes ont de plus en plus de mal à expliquer le contenu et la finalité de leur boulot. Malicieux, David Graeber a même développé un amusant - et plutôt réaliste - générateur d'intitulés de jobs à la con ( bullshitjobs.com/title). Derrière cette façade d'apparence anodine, se cache une réelle difficulté pour de nombreux salariés de continuer à trouver la motivation pour se lever le matin et assurer un travail dont ils ne perçoivent plus le sens et l'intérêt. C'est une des explications importantes au développement exponentiel de phénomènes apparentés au burn-out (lire Trends-Tendances du 27 septembre). D'après une enquête menée par Securex en 2017, pas moins de 17 % de la population active présente un risque de développer un burn-out. A côté de cette surchauffe bien connue, liée notamment au surmenage professionnel, sont apparus le bore-out (ennui lié à une charge de travail trop faible) mais aussi le brown-out, qui est une perte d'attrait pour un travail devenu insatisfaisant ou absurde. Le brown-out est donc la conséquence directe d'un bullshit job. " Plusieurs générations de salariés ont été broyés dans des boulots où leur potentiel n'a pas été exploité. Le phénomène du brown-out survient lorsque ces salariés ont un travail qui va à l'encontre de leur potentiel ou de leurs valeurs, souligne Julie Brunel, consultante en change management. J'ai rencontré des travailleurs dans l'industrie de la mode, qui sont sensibles à l'écologie et qui finissent par estimer que leur métier est néfaste pour la planète, en raison de la surproduction de vêtements qu'il génère. " Cela démontre qu'un bullshit job est aussi une affaire de perception individuelle. La démotivation et la perte de sens peut aussi bien venir d'une organisation défaillante que d'une prise de conscience, d'une lassitude ou d'une perte d'intérêt personnel dans notre boulot. La nouvelle génération d'actifs est particulièrement sensible à ces débats. De plus en plus de jeunes se posent des questions existentielles sur le sens de leur job et choisissent de se détourner du modèle dominant de l'entreprise pour se lancer dans l'entrepreneuriat et la création de start-up. " Les millennials veulent exercer un job 'qui compte', quitte à gagner deux fois moins que dans leur précédent boulot dans une grosse boîte de consultance, explique l'entrepreneur Xavier Damman. Bouger des points sur des spread sheets, écrire des white papers que personne ne lit..., c'est de la masturbation intellectuelle. Je l'ai moi-même vécu. " Le fondateur d'Open Collective et de Storify, qui lance actuellement un mouvement citoyen baptisé Fearless Cities, est convaincu que les grandes organisations, qu'elles soient publiques ou privées, ne sont plus adaptées au monde d'aujourd'hui : " Avec Internet, les process ont complètement changé. Sur les réseaux sociaux, tu as un feed-back immédiat sur ce que tu fais. Le problème, c'est que les entreprises ne se sont pas adaptées à cette nouvelle donne. Quand tu fais une présentation et qu'elle n'est vue que par ton manager, tu as l'impression que ton travail n'a aucun impact réel. Dans une start-up, tout est beaucoup plus immédiat et rapide entre l'action et la réaction. C'est ce que plébiscitent les millennials. " Le déclin de l'attrait qu'exerçaient autrefois les grandes entreprises pourrait avoir un impact encore plus profond sur le marché du travail. " La déshumanisation du travail, la bureaucratisation et la soviétisation du monde de l'entreprise provoquent une grosse fatigue des salariés. Le résultat, c'est que les travailleurs s'écartent de plus en plus de l'entreprise et du salariat ", estime Denis Pennel. Pour l'auteur de Travail, la soif de liberté, le salariat doit se réformer et intégrer une plus grande autonomie des travailleurs, sous peine de disparaître irrémédiablement. Plus fondamentalement encore, c'est la valeur " travail " qui est aujourd'hui en question. Ce fondement de notre société, porté par tous les politiques (pensons au slogan " jobs, jobs, jobs " du Premier ministre Charles Michel), est carrément menacé si les travailleurs eux-mêmes ne parviennent plus à lui attribuer un sens. Le problème, selon l'économiste Philippe Defeyt, c'est que l'on préfère fermer les yeux sur ce phénomène : " Il y a aujourd'hui une convergence des politiques de droite comme de gauche pour préserver les bullshit jobs. A droite, on estime que tous les citoyens doivent bosser, peu importe ce qu'ils font. A gauche, on admet que tous les jobs ne sont pas géniaux, mais que ce n'est pas si grave tant qu'ils servent de porte d'entrée au marché du travail. Nous devons mener une interrogation collective sur les bullshit jobs, et sur les raisons pour lesquelles les gens ont de plus en plus de mal à voir à quoi ils servent. "