C'est ce qu'on appelle une sortie par la grande porte. Après quatre années passées à la tête d'Orange Belgique, Michaël Trabbia est appelé à exercer de hautes fonctions au sein du groupe français. Le premier septembre prochain, il rejoindra le comité exécutif d'Orange, un géant du secteur télécoms présent dans 26 pays et employant 148.000 salariés. En tant que chief technology and innovation officer, il sera responsable du développement des réseaux télécoms de demain et sera à la tête d'une équipe comptant plus de 6.000 personnes.
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C'est ce qu'on appelle une sortie par la grande porte. Après quatre années passées à la tête d'Orange Belgique, Michaël Trabbia est appelé à exercer de hautes fonctions au sein du groupe français. Le premier septembre prochain, il rejoindra le comité exécutif d'Orange, un géant du secteur télécoms présent dans 26 pays et employant 148.000 salariés. En tant que chief technology and innovation officer, il sera responsable du développement des réseaux télécoms de demain et sera à la tête d'une équipe comptant plus de 6.000 personnes. TRENDS-TENDANCES. Comment votre entreprise a-t-elle traversé la crise Covid ? MICHAËL TRABBIA. Nous avons tout fait pour être extrêmement réactifs. Cette crise nous a montré que les certitudes pouvaient très vite être balayées. Un élément essentiel pour nous, c'est l'agilité. Il a fallu s'adapter rapidement à des situations que personne n'avait anticipées. La quasi-totalité des équipes ont travaillé à domicile du jour au lendemain tout en maintenant la continuité du service. C'est fondamental pour notre activité, mais c'est aussi notre responsabilité pour le pays et pour l'économie. Imagine-t-on un seul instant ce qu'aurait donné le confinement sans connectivité ? Avez-vous constaté un changement dans les habitudes de consommation ? Le trafic a été chamboulé. La voix mobile a explosé, que ce soit au niveau des appels privés ou des conférences téléphoniques professionnelles. Le pic d'appels, qui est habituellement atteint le soir, se produisait en fin de matinée. A certains moments, nous avons constaté un doublement du volume habituel d'appels. Au début du confinement, nous avons eu des problèmes de saturation. Le réseau n'a pas tenu ? Pour certains clients, des appels n'aboutissaient pas. Mais c'était limité dans le temps et les équipes sont intervenues très rapidement. Ce qui a été mis sous pression, ce sont les liens entre opérateurs, qui permettent de passer un appel d'un opérateur à un autre. On a très rapidement augmenté la taille de ces liens, avec la collaboration des autres opérateurs et nous sommes revenus à une situation sous contrôle. Cela concernait les appels vocaux. Sur les données mobiles, cela a parfaitement tenu. La consommation d'Internet à domicile a-t-elle explosé ? Quand on a simultanément des vidéoconférences, du streaming vidéo, de l'enseignement à distance... la connexion de la maison est fort sollicitée. Nous avons géré cette situation en augmentant les liens d'interconnexion. Nous avons aussi bénéficié de l'intervention d'acteurs comme Netflix qui, à certains moments, ont diminué la qualité de leur signal, ce qui a permis de réduire la consommation de bande passante. Y a-t-il eu un transfert des données mobiles vers le wifi de la maison, avec le confinement ? Il y a eu deux effets. Certains utilisateurs ont basculé vers l'Internet fixe, et donc réduit leur consommation d'Internet mobile. A l'inverse, d'autres ont augmenté leur usage mobile parce qu'ils n'avaient pas de connexion fixe ou que leur connexion n'était pas de qualité suffisante. Ces deux effets se sont compensés. Vous avez participé à la task force " Data against corona ", qui promettait de lutter contre la pandémie avec les données de mobilité des opérateurs. Ça n'a pas donné grand-chose comme résultats. Au contraire, ça a été un élément très important pour ajuster la réponse des autorités. La situation de crise était totalement inédite et son pilotage s'est fait quelque peu à l'aveugle. La task force a permis de mesurer précisément et objectivement l'impact des mesures de confinement sur les déplacements des Belges. On a vu que les déplacements de longue distance avaient quasiment disparu et que les autres déplacements avaient fortement diminué, ce qui a montré qu'il n'était pas nécessaire de prendre des mesures plus strictes. Ces données de mobilité ont fourni des indicateurs avancés, en temps réel. Sans cela, il aurait fallu attendre l'impact sanitaire au niveau du nombre d'admissions dans les hôpitaux, qui ne se mesure que plusieurs semaines plus tard. Quelles conséquences la crise aura-t-elle sur les résultats financiers d'Orange Belgique ? Nos boutiques ont fermé pendant deux mois. Les déplacements internationaux se sont quasiment arrêtés, ce qui a un effet sur le roaming, même s'il a fortement baissé. Il y a aussi une conséquence que l'on n'avait pas anticipée sur les SMS. Les messages classiques liés à la mobilité du genre " J'arrive dans cinq minutes " ont connu une forte baisse. Nous sommes touchés, mais nettement moins que d'autres secteurs qui sont frappés très durement. Au final, nous attendons un impact modéré sur nos revenus et un impact limité sur nos marges. Nous sommes capables d'encaisser. Que pensez-vous du partenariat Proximus/Belfius ? C'est un partenariat intéressant. Notre groupe a lancé Orange Banque en France, en Espagne... C'est quelque chose auquel on croit. Orange Banque n'est pas un immense succès. C'est un succès. Orange Banque a séduit des centaines de milliers de clients. C'est la néobanque qui a crû le plus rapidement. Et il y a un potentiel pour aller plus loin. Quels sont les avantages de ce genre de partenariat ? Un opérateur télécom et une banque partagent des éléments qui ont un fort potentiel de synergie. Nous avons un réseau de distribution, notamment de boutiques, qui permet de proposer ces services bancaires et qui contrebalance le côté vaporeux des néobanques. Quand il s'agit de notre argent, on aime bien avoir quelqu'un au coin de la rue chez qui on peut aller frapper si jamais l'on a un problème. La notion de confiance, qui est très importante dans le domaine bancaire, est un atout fort que possède un opérateur télécom local. Nous avons aussi des données, notamment des historiques de paiement, qui sont intéressantes par rapport à des services bancaires comme les crédits. Nous connaissons nos clients, nous savons s'ils payent à temps leurs factures. Ces données ont beaucoup de valeur. Il y a aussi des moments vérités dans la vie, qui nécessitent l'accès à des services bancaires et télécoms. Un adolescent qui reçoit son premier smartphone a souvent besoin d'un premier compte bancaire. Quand un étudiant s'installe dans un kot, il a besoin à la fois de connectivité et de services bancaires. Cela vous inspire pour des partenariats avec d'autres acteurs ? Ce monde de services est un monde dans lequel les opérateurs sont légitimes. Que ce soit dans le domaine bancaire ou dans d'autres domaines. Ça se sait moins, mais dans certains pays comme la Pologne, Orange est un distributeur d'énergie, en partenariat avec des acteurs locaux. Quel bilan tirez-vous de vos quatre ans passés à la tête d'Orange Belgique ? C'est un bilan collectif. Je suis très fier du travail effectué par les équipes d'Orange. La première chose que l'on a faite, c'est de se poser tous ensemble la question suivante : que veut-on proposer sur le marché belge ? Cela nous a amenés très vite à positionner Orange comme le bold challenger du marché. Cela a guidé toute notre action : nos offres, l'évolution de nos services, notre organisation. Nous avons décidé de faire les choses différemment de nos concurrents. Comment cela s'est-il concrétisé ? Nous avons décidé qu'Orange serait l'opérateur qui en donne plus sans monter les prix. Nous avons tenu cette ligne de conduite pendant quatre ans, alors que la pratique installée sur le marché belge était d'augmenter les tarifs chaque année. Sur le marché du fixe (Internet/TV), nous sommes venus casser le duopole existant ( Proximus d'un côté, les câblo-opérateurs VOO et Telenet de l'autre, Ndlr). Ce duopole, qui a plus de 20 ans, n'avait jamais été ébranlé. Aujourd'hui, Orange est un acteur installé, dans la durée. Orange reste un petit acteur sur ce marché de l'Internet et de la télévision. Quand je suis arrivé il y a quatre ans, personne ne me croyait quand je disais que nous allions réussir. Depuis lors, tous les trimestres, nous séduisons 15.000 à 20.000 clients supplémentaires. C'est une dynamique profonde, structurelle. Nous occupons 7 % de parts de marché et nous atteindrons notre objectif de 10 % de parts de marché dans 12 à 18 mois, c'est mécanique. Et c'est rentable ? Nous avons fait beaucoup de progrès sur la rentabilité. Depuis le lancement, nous sommes à 200 millions d'euros en négatif, en cumulé. Sur l'Ebitda ( marge brute, Ndlr), nous sommes dans le positif. Mais notre marge n'est pas encore suffisante pour payer les coûts d'installation de nos clients. C'est problématique, quand on parle de tenir sur la durée... C'est un élément problématique. Nous ne gagnerons jamais des centaines de millions d'euros sur le fixe. Mais nous voulons être à l'équilibre. Pour cela, il faut que la régulation évolue ? Vous êtes très critique sur ce sujet. Il y a eu d'énormes avancées. Nous avons obtenu une baisse progressive du prix de gros payé aux câblo-opérateurs pour utiliser leurs infrastructures. Mais je considère que le régulateur n'est pas allé au bout de l'exercice. Les tarifs que nous payons aujourd'hui et que nous payerons demain restent beaucoup plus importants que la réalité des coûts supportés par les câblo-opérateurs. Le choix qui a été fait est de surcompenser les câblo-opérateurs. Allez-vous augmenter vos prix et rompre avec votre stratégie des dernières années ? Je souhaite ne pas en arriver là. Mais dans l'état actuel de la régulation, on ne peut pas exclure des augmentations de prix. On ne parle plus du quatrième opérateur mobile, qui était censé débarquer en Belgique. Ce sujet a été mis sur la table en 2018. Je l'ai dit dès le début : il n'y a pas de business case pour un quatrième opérateur en Belgique. Je constate qu'aucun nouvel acteur n'a montré de l'appétit pour notre marché. C'est dû à l'évolution concurrentielle du marché mobile : la consommation de données a explosé et les prix n'ont pas augmenté. Où en est votre plainte concernant la vente de VOO par sa maison mère Nethys au fonds d'investissement américain Providence ? Nous avons introduit une procédure en référé et nous attendons la décision pour la fin du mois. Nous sommes sereins. Vous espérez toujours racheter VOO ? Tout le monde sait que nous avons remis une offre. Il faudra voir le résultat de la procédure en cours. Chaque chose en son temps. Ce deal Nethys-Providence vous reste en travers de la gorge ? Non. Ce qui nous a beaucoup choqués, et nous ne sommes pas les seuls, c'est la manière avec laquelle l'ancien management de Nethys a géré ses affaires. VOO n'est pas la seule entité à avoir été concernée. Le problème était plus global. Je me félicite que le gouvernement wallon et Enodia ( l'intercommunale qui chapeaute Nethys, anciennement dénommée Publifin, Ndlr) aient pris des mesures fortes. Le ministre bruxellois de l'Environnement Alain Maron (Ecolo) plaide pour un large débat public sur la 5G. Bonne idée ? Il ne faut jamais refuser le débat. Notre responsabilité, c'est d'expliquer les bénéfices de la 5G. Mais je constate malheureusement que nous sommes dans une société où la technologie, le progrès, ne sont plus forcément vus comme des éléments positifs. Je ne parle pas que de la 5G. Alors même que nous sommes en pleine crise sanitaire, il y a un mouvement anti-vaccin qui se développe. Comment expliquez-vous ce mouvement de contestation de la 5G qui a pris de l'ampleur ces dernières semaines ? Certains citoyens ont des inquiétudes légitimes auxquelles il faut pouvoir répondre. Mais il est frappant de constater à quel point les réseaux sociaux ont radicalement changé la manière de poser les débats. Les réseaux sociaux ont beaucoup d'effets positifs mais ils amènent aussi des biais, notamment un phénomène d'amplification de certains discours auto-alimentés dans certains groupes, qui sont enfermés dans un courant de pensée. C'est une sorte de propagande des algorithmes. On ne parvient plus à distinguer les vrais sujets des fausses nouvelles. Tout le monde s'y perd et le politique lui-même se retrouve dans une situation compliquée, parce que tout le monde est contre tout. Cela a des effets très concrets : Proximus arrête le déploiement de sa " 5G light " dans les communes wallonnes, sous la pression des bourgmestres, qui relaient les inquiétudes de certains de leurs citoyens. Ce qui est important, c'est d'expliquer à quoi ça sert. Moi, je n'ai toujours pas compris l'intérêt de la " 5G light ", à part de permettre à Proximus d'afficher un logo 5G. C'est un peu limité. Il faut qu'on explique que la 5G est nécessaire pour les entreprises et pour les particuliers. Elle va permettre d'allouer des ressources dédiées à certains usages essentiels comme le secteur de la santé. La latence réduite de cette technologie, la bande passante plus élevée, etc., vont amener des cas d'usage concrets, que nous sommes occupés à tester au port d'Anvers. En quoi cela concerne-t-il notre vie de tous les jours ? Pendant le confinement, nous avons tous constaté à quel point la connectivité est un service essentiel et critique. Or, l'année prochaine, nous aurons des saturations de réseau. C'est ça qu'il faut expliquer. Chaque année, le trafic sur nos réseaux mobiles augmente de 50 à 60 %. Nous avons besoin de 12 à 18 mois pour préparer les sites, pour installer les équipements 5G. On sera dans une situation désastreuse si on ne fait rien. La 5G, c'est une nécessité. C'est aussi une nécessité environnementale. Pour la même quantité de données, elle consomme 10 fois moins d'énergie. Mais elle nécessite d'installer plus d'antennes... Non. C'est un fantasme. Grâce à notre partenariat avec Proximus, nous allons supprimer des antennes et des sites, à hauteur de 40 % au total. Peut-être qu'à certains endroits, il faudra densifier, mais nous pourrons couvrir tout le pays en 5G sans pour autant déployer des milliers d'antennes supplémentaires comme certains le prétendent. La 5G en Belgique, c'est pour quand ? Dès qu'on peut. Ça fait 18 mois que je demande d'accélérer. Et il n'y a toujours pas d'appel d'offres pour les fréquences. Où est-ce que ça coince ? Ça ne coince pas à un seul endroit. Il faut un consensus politique à tous les échelons. On a besoin de toutes les couches de la lasagne institutionnelle. C'est compliqué, mais on n'a pas le choix. Le fédéral fait les attributions de fréquences. Les Communautés répartissent les montants des redevances. Les Régions fixent les normes d'émission. Les communes octroient les permis. Aujourd'hui, il y a un immense blocage. Mais le débat public qui s'annonce ne peut pas être un prétexte pour que ce blocage perdure. Qui sera votre successeur ? La décision n'est pas prise. Elle sera annoncée à la fin du mois. Il y a plusieurs candidats. C'est un poste important...