"Je vous emmène à la découverte de la diversité du tissu économique bruxellois."
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"Je vous emmène à la découverte de la diversité du tissu économique bruxellois." Au cours de cette matinée d'avril en compagnie de Cécile Jodogne (DéFI), nous passerons des hangars d'une société d'import-export de produits alimentaires, installée au marché matinal bruxellois le long du canal, aux bureaux très modernes d'une start-up logée au 22e étage d'une tour de l'avenue Louise. A priori, aucun point commun entre Mia International et AppTweak, si ce n'est la taille des entreprises (une vingtaine d'emplois chacune) et, bien sûr, leur ancrage régional. La première, fondée par Mohammed Mechbal, est installée à Bruxelles depuis 30 ans. Elle est active dans le commerce de produits alimentaires dits " ethniques ", ce qui va des pois chiches au thé en passant par les fruits secs, les citrons, les épices, etc. Mia International réceptionne des produits venant du monde entier, qui sont écoulés dans les magasins belges ou réexportés parfois jusqu'en Espagne ou en Slovénie. " Je veux absolument maintenir des activités industrielles conséquentes à Bruxelles, affirme Cécile Jodogne. Nous devons favoriser la mixité des fonctions et toujours veiller à offrir des espaces pour les activités économiques dans le développement urbain. " Au marché matinal bruxellois, on a cependant la fâcheuse impression d'être les victimes de cette mixité des fonctions. D'une part, on y a vu l'implantation voisine du centre commercial Docks, alors que le marché aurait très bien pu s'étendre sur cet espace et densifier ainsi l'activité de logistique alimentaire - " Depuis, nous voyons la différence au niveau de la circulation et des embouteillages ", soupire Mohammed Mechbal. Et, d'autre part, il a fallu acter la suppression de deux voies de circulation sur l'une des routes d'accès. Or, " on parle quand même d'une route qui dessert le pôle logistique bruxellois ", assure le CEO de Mia International. Des éléments cruciaux pour cette entreprise, qui vit grâce aux incessantes allées et venues des camions et camionnettes. " Avec cette circulation, le nombre de livraisons possibles sur une journée est divisé par deux, poursuit-il. Mais mes ouvriers me coûtent la même chose. Qui va prendre en charge la différence ? " La candidate de DéFI avance deux pistes de solution à ces problèmes de mobilité. La première, c'est la taxation kilométrique " intelligente " (tarifs modulés selon les heures et les types de véhicules), qui devrait réduire les embouteillages. " Vingt pour cent des automobilistes qui entrent dans Bruxelles aux heures de pointe ne sont pas obligés de le faire à ce moment-là, affirme Cécile Jodogne. En agissant sur ce paramètre, en organisant des alternatives, on permettra aux camions de livraison de mieux circuler dans Bruxelles. C'est aussi un moyen de faire contribuer les non-Bruxellois aux solutions de mobilité dans la capitale et aux importants besoins de financement des infrastructures ." La seconde solution, c'est le passage à des livraisons nocturnes, quand les chaussées sont dégagées. " Certaines sociétés assurent déjà ce service, moyennant un petit supplément ", précise la secrétaire d'Etat. " Les marges sont faibles sur les produits frais, nous pourrions difficilement rémunérer un travail de nuit, objecte le patron de Mia International. Nous ne pouvons pas non plus mutualiser tous nos transports, car les règles sont strictes dans l'alimentaire. Il faut par exemple toujours bien séparer la viande et le poisson. " De plus, les contraintes du travail de nuit rebutent de nombreux candidats, ce qui compliquerait l'éventualité d'un glissement horaire des livraisons. " La demande de flexibilité des employeurs ne peut aboutir à une plus grande précarité des travailleurs, estime Cécile Jodogne. Mais la demande d'une plus grande flexibilité peut aussi provenir des travailleurs, qui veulent pouvoir aménager leurs horaires, etc. Dans ce cadre général, on pourrait envisager des incitants au travail de nuit. " On pourrait ajouter une troisième piste : la fin du régime des voitures de société. Régime qui, selon Cécile Jodogne, " contribue à la congestion automobile ". DéFI entend compenser alors la perte de pouvoir d'achat des bénéficiaires en étoffant le budget mobilité et en autorisant les employeurs à payer une partie du loyer ou de crédit hypothécaire de leurs travailleurs. " Il y a une prise de conscience aujourd'hui, il faut en profiter pour agir sur ce sujet sensible, ajoute la secrétaire d'Etat. La voiture-salaire a aussi un côté inéquitable, qui mérite qu'on y réfléchisse. " Comme nous parlons ici de pouvoir d'achat, précisons que DéFI entend lui donner un coup de pouce de l'ordre de 9,7 milliards d'euros en portant la quotité exemptée d'impôt de 8.120 à 13.670 euros, soit au niveau du seuil de pauvreté, et en ajoutant deux tranches d'imposition afin de rendre la fiscalité belge plus progressive. " Pour reprendre notre slogan, une meilleure progressivité de l'impôt, c'est clairement plus juste, dit Cécile Jodogne. Alléger l'impôt sur le revenu, c'est un cercle vertueux car les travailleurs sont aussi des consommateurs et parce que cela accentue l'écart entre les bas salaires et les allocations de chômage. Mais, bien entendu, il faut aussi veiller à pouvoir assumer le financement des services publics. " Lors de nos visites d'entreprise, la question du coût du travail n'a quasiment jamais été abordée par les entrepreneurs. " Il faut reconnaître qu'il y a eu, ces dernières années, des efforts pour réduire les charges fiscales et parafiscales des entreprises ", confie la candidate DéFI. On quitte le canal pour traverser la ville et rejoindre la bien plus cossue avenue Louise. Ascenseur jusqu'au 22e étage, impressionnante vue panoramique sur Bruxelles : c'est presque la caricature du décor de la start-up florissante. Et florissante, AppTweak l'est puisque cette société fondée il y a cinq ans est profitable depuis 2017, que son chiffre d'affaires a dépassé le million d'euros l'an dernier et qu'il devrait bondir jusqu'à 2,5 millions cette année. Quel business a donc développé AppTweak pour obtenir de tels chiffres ? Elle s'occupe d'"ASO " ( App Store Optimization), c'est-à-dire de mettre en vue telle ou telle application lors d'une opération de recherche sur le Net. " Il existe plus de trois millions d'applications mais vous n'en avez que de 50 à 80 au maximum sur votre téléphone, explique Olivier Verdin, CEO et cofondateur d'AppTweak. C'est un marché hyper-compétitif, il faut que votre application soit bien placée. " Quand Olivier Verdin a eu son idée, on n'utilisait pas encore le terme ASO, même dans le monde des geeks. Dans ces conditions, convaincre des investisseurs n'était pas des plus simple. Il a heureusement pu bénéficier d'un prêt convertible de la Région bruxelloise (via Brustart) pour démarrer. Depuis, l'entreprise a bien grandi et a même séduit de très gros clients comme Microsoft, PayPal ou LinkedIn. Et oui, cela paraît peut-être surprenant mais même les géants ont besoin de visibilité pour leurs applications. AppTweak a également bénéficié du soutien des pouvoirs publics pour attaquer le marché américain. " L'attaché commercial à San Francisco nous a mis en contact avec les personnes adéquates, ça nous a fait gagner de 6 à 12 mois, concède Olivier Verdin. Dans notre business, c'est essentiel de pouvoir avancer aussi vite. " " Cela montre que les missions économiques et les contacts directs que nos représentants initient peuvent rapporter ", ajoute Cécile Jodogne, qui chapeaute ces services en tant que secrétaire d'Etat au Commerce extérieur. L'internationalisation était dès le début dans les gènes d'AppTweak. " Quand tu démarres en Belgique, tu dois directement regarder le monde, penser au-delà des frontières, reprend Olivier Verdin. C'est un atout pour un petit pays. " La traduction chiffrée se passe de commentaire : AppTweak réalise 98% de son chiffre d'affaires à l'export, avec des clients dans pas moins de 70 pays. " Bruxelles peut-elle être vue comme un pôle attractif dans l'économique numérique ? ", interroge Cécile Jodogne. " En termes de taille et d'historique, nous ne pouvons évidemment pas nous comparer à San Francisco, répond son interlocuteur. Mais en termes de talents, c'est tout à fait possible. Nous avons développé ici, grâce à la créativité de l'équipe, un logiciel qui se vend dans le monde entier. La difficulté, chez nous, c'est de faire passer les boîtes de 50 à 5.000 personnes. Pourquoi ? Je n'ai pas la réponse. Mais si la Suède a pu le faire, pourquoi pas nous ? " Le cofondateur d'AppTweak apprécie ces aides reçues des pouvoirs publics mais aussi des business angels, des centres de recherche... " Celui qui pense que créer sa boîte en Belgique, c'est compliqué, il peut arrêter tout de suite, résume-t-il. Ce qui est dur, ce n'est pas de créer l'entreprise mais bien de la conduire vers la rentabilité. " Pour accompagner les entreprises dans leurs trajectoires, DéFI propose de consolider deux outils récemment lancés par le gouvernement bruxellois : le business pass de croissance et l'aide au recrutement pour projet de croissance économique, qui fournissent aux entreprises " un accompagnement sur mesure ". Le parti préconise aussi un refinancement " significatif " de Finance.brussels et le développement d'un Fonds bruxellois de co-investissement dans des PME prometteuses en mutualisant les apports d'investisseurs publics, privés et/ou citoyens. Et là, le conseil d'AppTweak aux néo-entrepreneurs est basique : entourez-vous bien. " Un projet faible avec une bonne équipe, ça va aller mais un super projet avec une équipe faible, ce sera difficile ", assène Olivier Verdin. Encore faut-il trouver ces éléments talentueux. AppTweak bute comme bien d'autres sur la pénurie de certains métiers. Son patron compense en visant un recrutement très international (il reçoit de plus en plus de C.V. d'Amérique latine) et en offrant aux recrues un contexte de travail attractif, une autonomie rapide et des responsabilités. " Dans nos métiers, on apprend en marchant, dit-il. Je veux aider ces jeunes employés à grandir. Je sais qu'ils ne resteront pas 20 ans chez AppTweak et c'est très bien ainsi. " Cette philosophie plaît manifestement à Cécile Jodogne. " C'est vraiment l'esprit que nous aimerions voir se développer, dit-elle. Il est indispensable que les entreprises s'ouvrent et permettent aux jeunes d'avoir l'expérience d'un premier emploi ou d'une formation en alternance. Nous devons réfléchir aux moyens de soutenir celles qui initient de telles démarches. "