Le livre à peine refermé, le film se construit rapidement. Scène 1, premier plan, décor brumeux. Victime de persécutions violentes, Icek Herz Darty fuit la Pologne en 1930. Il est juif, tailleur de métier et il s'installe à Paris dans l'espoir d'y faire venir un jour sa femme et ses enfants.

Les plans s'enchaînent. La trame s'installe. Dans une farouche volonté d'assimilation, le Polonais se fait désormais appeler Henri Darty en terre française. Il a trouvé du travail dans une maison de mode renommée et il réussit à faire venir enfin sa famille auprès de lui. Bernard, le fils cadet, naît à Paris en 1934. Zoom sur le berceau. Le bonheur est palpable.

Reconnaissance éternelle

Coup de tonnerre dans le scénario. La Seconde Guerre mondiale éclate et les persécutions reprennent de plus belle. En 1942, Golda Darty, épouse d'Henri et mère de Bernard, est victime de la tristement célèbre rafle du Vel d'Hiv. Elle est déportée à Auschwitz - comme l'un de ses fils - d'où elle ne reviendra jamais. Par " bonheur ", les autres membres de la famille échappent aux Allemands et se terrent jusqu'à la fin de la guerre.

" Si je suis en vie, si je suis en mesure d'évoquer cette histoire aujourd'hui, c'est grâce à l'intervention des troupes alliées, notamment composées de centaines de milliers de jeunes soldats américains, qui ont débarqué sur les côtes de Normandie en juin 1944 ", écrit aujourd'hui Bernard Darty qui, à 83 ans, vient de sortir le livre Une histoire de confiance, que l'on verrait volontiers adaptée au cinéma .

Mémo pour le film : ne pas oublier cette scène - non racontée dans le livre - où le cofondateur des magasins Darty remet à l'automne 2017 deux chèques de 500.000 dollars chacun à deux associations américaines qui soutiennent les anciens combattants et leurs familles en difficulté. Autre piste possible pour le plan de fin, cette fois évoquée dans l'ouvrage : le 20 octobre 2017, Bernard Darty inaugure à Bondy, à quelques kilomètres au nord-est de Paris, la rue des Frères Darty, située à un jet du pierre du siège social de l'entreprise familiale, installé là 50 ans plus tôt. Consécration ultime.

La fuite et le hasard

Ne brûlons pas les étapes. La vie de Bernard ne fait que commencer. Nous sommes au lendemain de la guerre et l'enseigne d'électroménager n'a pas encore vu le jour. A l'époque, il y a d'ailleurs très peu de chances que la marque émerge. Les hommes de la famille Darty sont en effet actifs dans la confection de vêtements masculins et l'atelier qu'ils ont officiellement fondé en 1947 dans le sous-sol de leur maison voit les commandes se multiplier. Gros plan sur les machines à coudre qui tournent. Bernard est adolescent.

"A la Porte de Montreuil, les gens avaient le verbe haut et le coup de poing facile. Quand leur téléviseur tombait en panne, ils exigeaient une réparation immédiate. Or, je n'étais pas très costaud. C'est comme ça qu'est née l'idée du service après-vente et du dépannage même le dimanche ".

Dans ce film qui retrace la vie de l'empire Darty, la fuite et le hasard ne jouent pas de rôles secondaires. Forts de leur développement, les Etablissements Darty et Fils, dédiés alors à la confection pour hommes, s'installent en 1952 à la Porte de Montreuil, à l'est de Paris. La boutique a maintenant pignon sur rue et le commerce se révèle florissant. La notion de service y est déjà primordiale - des ajustements peuvent être directement effectués sur les vêtements - mais aucun membre de la famille ne s'intéresse alors à l'électroménager. Il faudra attendre 1957 et la vente du bail du magasin voisin - Electro Montreuil, qui vend des postes de radio et expose un seul téléviseur - pour que Darty opère sa mutation, complètement par hasard.

Au départ, la famille des tailleurs vise la boutique voisine dans l'espoir d'agrandir son propre commerce exclusivement dédié à la confection. Il faudra l'excès de zèle d'un employé de l'administration de la Ville de Paris pour faire changer le cours de leur existence. " Vous devez exercer une activité conforme à l'engagement de location. Pas question de vendre des vêtements ! ", leur dit-on en substance.

Le sens du service

A son retour de service militaire, Bernard Darty relève le défi commercial et prend la responsabilité du nouveau " magasin d'électrodomestique " en 1958, tandis que son père et ses frères poursuivent, pour l'instant, leur activité textile. Elle ne le sait pas encore, mais la famille Darty vient d'entrer, par hasard, dans un nouveau métier et surtout au coeur d'un nouvel environnement économique dans lequel elle va exceller.

" A la Porte de Montreuil, les gens avaient le verbe haut et le coup de poing facile, se souvient Bernard Darty. Quand leur téléviseur tombait en panne, ils exigeaient une réparation immédiate. Or, je n'étais pas très costaud ( rires). C'est comme ça qu'est née l'idée du service après-vente et du dépannage même le dimanche ".

Cette stratégie commerciale est une vraie révolution. A l'époque, ce sont les fabricants eux-mêmes qui assurent ce service, mais le dépannage n'est jamais immédiat et ne s'effectue surtout pas sept jours sur sept. " Le fait que nous souhaitions absolument assurer le service après-vente, c'était fondamental pour nous, détaille Bernard Darty. Le raisonnement était qu'une bonne partie de la vraie valeur ajoutée d'un distributeur, c'est d'offrir quelque chose de plus : le service en termes de qualité et de rapidité. "

Gigantisme et expansion

Bernard Darty, " une histoire de confiance ", éditions Dunod, 200 pages. © pg

Le prix le plus bas, le plus grand choix, le meilleur service après-vente sept jours sur sept : voilà le trio gagnant sur lequel tout le développement de l'enseigne Darty va s'appuyer. Le succès est tel que le magasin s'agrandit - plus de fonctionnaire tatillon cette fois - et ouvre même deux autres boutiques à Paris.

Plan serré : une machine à coudre qui s'arrête. En 1966, la famille fait ses adieux aux vêtements et s'investit à fond dans la vente de téléviseurs et d'appareils électroménagers. Un an plus tard, l'entreprise compte alors trois magasins et 57 salariés. C'est à ce moment précis que le rythme doit s'accélérer dans le film fantasmé. Rapides, les mouvements de caméra enchaînent les plans sur les frigos, les cuisinières et les machines à laver qui se multiplient à l'envi. Lors d'un voyage d'études aux Etats-Unis, Bernard Darty découvre le gigantisme américain et les grandes surfaces exclusivement dédiées à la vente d'électroménager qui imposent leur 500 m2. Le concept n'existe pas encore en France (la taille moyenne d'un magasin y est alors de 50 à 100 m2) et, en 1967, les frères Darty osent l'impensable. Ils déménagent leur siège social à Bondy et posent la première pierre de ce qui sera " le plus grand magasin d'électrodomestique de l'Hexagone " : 400 m2 d'appareils en tout genre, une surface qui doublera très rapidement.

Vous avez déjà observé le logo d'Amazon ? C'est une flèche qui part du A et va au Z, comme pour montrer qu'aucun domaine n'échappera à son emprise.

Le mythe est enclenché. Visionnaire, Darty intègre dès la fin des années 1960 la mécanographie (avec les cartes perforées), puis l'informatique pour faciliter la gestion des ventes et des stocks. Mais c'est surtout la naissance, en 1973, de son fameux contrat de confiance qui lui permet de gagner définitivement le coeur du public. Garantissant par écrit les engagements qu'elle prend envers les consommateurs, la chaîne d'électroménager ne cesse de prospérer et acquiert rapidement une dimension nationale. Le PDG Bernard Darty développe l'entreprise familiale en province et ouvre la première filiale en Rhône-Alpes, avant d'inaugurer cinq autres filiales régionales en France bénéficiant toutes d'une large autonomie. En 1974, la chaîne d'électroménager compte alors 900 salariés et le plus grand entrepôt d'Europe dans son secteur (40.000 m2 couverts à Mitry-Mory, non loin de Paris).

Employés chouchoutés

Popularisée par la petite camionnette jaune et bleu qui effectue les dépannages à travers la France et par les campagnes de communication qui la valorisent, Darty s'installe confortablement dans le paysage quotidien des Français. Un brin paternaliste, la chaîne conquiert aussi le coeur de ses employés avec ce qu'elle appellera " l'esprit Darty " et des initiatives inédites comme cette piscine inaugurée en 1976 sur le terrain de l'entrepôt principal et où les salariés peuvent plonger à la pause déjeuner. La même année, le groupe est coté à la Bourse de Paris et devient, un peu plus tard, la première société à réaliser en France une distribution gratuite d'actions à son personnel, comme le permet la loi votée en 1980.

Cette étape marquera l'histoire de l'entreprise. En 1988, à son initiative, Darty est l'objet du plus grand " R.E.S. " jamais réalisé en Europe - une reprise de l'entreprise par ses salariés - avec 95 % du capital désormais détenu par la Financière Darty constituée par les employés (90 % ont participé à l'opération), les managers, la famille fondatrice et quelques banquiers proches.

Cinq ans plus tard, Bernard Darty quitte toutes ses fonctions à la suite du rapprochement de l'entreprise avec le groupe britannique Kingfisher qui en a pris le contrôle financier. Darty compte alors 137 magasins et près de 7.000 employés. On connaît la suite : en 2016, la chaîne, qui est également propriétaire des magasins Vanden Borre en Belgique, est rachetée par le groupe Fnac pour 1,2 milliard d'euros.

Retraité mais vigilant

Aujourd'hui âgé de 83 ans, Bernard Darty ne mâche pas ses mots à l'encontre d'Amazon, "ce prédateur qui veut détruire toute concurrence". © pg

A la retraite depuis de nombreuses années, Bernard Darty passe aujourd'hui son temps entre la Floride et l'Europe où il dispose de bureaux à Bruxelles. Si l'homme se garde de bien de mettre son grain de sel dans ce qu'est devenu aujourd'hui le groupe Fnac Darty (qui emploie aujourd'hui 26.000 personnes et affiche 7,4 milliards de chiffres d'affaires), il n'en reste pas moins attentif à l'évolution du secteur de la distribution et décoche volontiers une flèche à l'encontre d'Amazon, le géant américain du commerce en ligne.

Dans la postface de son livre, il tire d'ailleurs la sonnette d'alarme et invite tout un chacun à combattre ce " monstre tentaculaire qui s'approprie le chiffre marginal des autres entreprises en rongeant leur bénéfice, ce qui conduira immanquablement à leur disparition ". Bernard Darty est en outre convaincu que " la pieuvre Amazon " va s'infiltrer dans tous les secteurs, de l'alimentaire aux produits technologiques en passant par l'assurance et même les soins de santé. " Vous avez déjà observé son logo ? , lance-t-il d'un air malicieux. C'est une flèche qui part du A et va au Z, comme pour montrer qu'aucun domaine n'échappera à son emprise. "

La solution ? Le cofondateur de Darty n'en a aucune, mais il invite les législateurs et les gouvernements à prendre rapidement " des mesures aussi bien réglementaires que fiscales " à l'encontre de ce " prédateur qui veut détruire toute concurrence ". Car ce qui choque fondamentalement l'octogénaire dans cette nouvelle forme de commerce, c'est que le géant américain travaille à perte sur son activité retail à l'international. " Il apparaît que l'activité de commerce de détail d'Amazon est subventionnée par une autre, beaucoup plus rentable, qui génère d'énormes profits, poursuit-il. Il s'agit de la location d'espace sur le cloud par le biais d'Amazon Web Services qui vient compenser les pertes de la vente au détail. "

L'homme n'a jamais aimé la concurrence déloyale. Mais il est aujourd'hui trop vieux pour se battre. Et puis, surtout, il n'est plus PDG de Darty. Il se contente donc d'observer et fait part de son expérience, notamment à travers ce livre, digne des meilleurs scénarios de cinéma. Clap de fin.

Le livre à peine refermé, le film se construit rapidement. Scène 1, premier plan, décor brumeux. Victime de persécutions violentes, Icek Herz Darty fuit la Pologne en 1930. Il est juif, tailleur de métier et il s'installe à Paris dans l'espoir d'y faire venir un jour sa femme et ses enfants. Les plans s'enchaînent. La trame s'installe. Dans une farouche volonté d'assimilation, le Polonais se fait désormais appeler Henri Darty en terre française. Il a trouvé du travail dans une maison de mode renommée et il réussit à faire venir enfin sa famille auprès de lui. Bernard, le fils cadet, naît à Paris en 1934. Zoom sur le berceau. Le bonheur est palpable. Coup de tonnerre dans le scénario. La Seconde Guerre mondiale éclate et les persécutions reprennent de plus belle. En 1942, Golda Darty, épouse d'Henri et mère de Bernard, est victime de la tristement célèbre rafle du Vel d'Hiv. Elle est déportée à Auschwitz - comme l'un de ses fils - d'où elle ne reviendra jamais. Par " bonheur ", les autres membres de la famille échappent aux Allemands et se terrent jusqu'à la fin de la guerre. " Si je suis en vie, si je suis en mesure d'évoquer cette histoire aujourd'hui, c'est grâce à l'intervention des troupes alliées, notamment composées de centaines de milliers de jeunes soldats américains, qui ont débarqué sur les côtes de Normandie en juin 1944 ", écrit aujourd'hui Bernard Darty qui, à 83 ans, vient de sortir le livre Une histoire de confiance, que l'on verrait volontiers adaptée au cinéma .Mémo pour le film : ne pas oublier cette scène - non racontée dans le livre - où le cofondateur des magasins Darty remet à l'automne 2017 deux chèques de 500.000 dollars chacun à deux associations américaines qui soutiennent les anciens combattants et leurs familles en difficulté. Autre piste possible pour le plan de fin, cette fois évoquée dans l'ouvrage : le 20 octobre 2017, Bernard Darty inaugure à Bondy, à quelques kilomètres au nord-est de Paris, la rue des Frères Darty, située à un jet du pierre du siège social de l'entreprise familiale, installé là 50 ans plus tôt. Consécration ultime. Ne brûlons pas les étapes. La vie de Bernard ne fait que commencer. Nous sommes au lendemain de la guerre et l'enseigne d'électroménager n'a pas encore vu le jour. A l'époque, il y a d'ailleurs très peu de chances que la marque émerge. Les hommes de la famille Darty sont en effet actifs dans la confection de vêtements masculins et l'atelier qu'ils ont officiellement fondé en 1947 dans le sous-sol de leur maison voit les commandes se multiplier. Gros plan sur les machines à coudre qui tournent. Bernard est adolescent. Dans ce film qui retrace la vie de l'empire Darty, la fuite et le hasard ne jouent pas de rôles secondaires. Forts de leur développement, les Etablissements Darty et Fils, dédiés alors à la confection pour hommes, s'installent en 1952 à la Porte de Montreuil, à l'est de Paris. La boutique a maintenant pignon sur rue et le commerce se révèle florissant. La notion de service y est déjà primordiale - des ajustements peuvent être directement effectués sur les vêtements - mais aucun membre de la famille ne s'intéresse alors à l'électroménager. Il faudra attendre 1957 et la vente du bail du magasin voisin - Electro Montreuil, qui vend des postes de radio et expose un seul téléviseur - pour que Darty opère sa mutation, complètement par hasard. Au départ, la famille des tailleurs vise la boutique voisine dans l'espoir d'agrandir son propre commerce exclusivement dédié à la confection. Il faudra l'excès de zèle d'un employé de l'administration de la Ville de Paris pour faire changer le cours de leur existence. " Vous devez exercer une activité conforme à l'engagement de location. Pas question de vendre des vêtements ! ", leur dit-on en substance. A son retour de service militaire, Bernard Darty relève le défi commercial et prend la responsabilité du nouveau " magasin d'électrodomestique " en 1958, tandis que son père et ses frères poursuivent, pour l'instant, leur activité textile. Elle ne le sait pas encore, mais la famille Darty vient d'entrer, par hasard, dans un nouveau métier et surtout au coeur d'un nouvel environnement économique dans lequel elle va exceller. " A la Porte de Montreuil, les gens avaient le verbe haut et le coup de poing facile, se souvient Bernard Darty. Quand leur téléviseur tombait en panne, ils exigeaient une réparation immédiate. Or, je n'étais pas très costaud ( rires). C'est comme ça qu'est née l'idée du service après-vente et du dépannage même le dimanche ". Cette stratégie commerciale est une vraie révolution. A l'époque, ce sont les fabricants eux-mêmes qui assurent ce service, mais le dépannage n'est jamais immédiat et ne s'effectue surtout pas sept jours sur sept. " Le fait que nous souhaitions absolument assurer le service après-vente, c'était fondamental pour nous, détaille Bernard Darty. Le raisonnement était qu'une bonne partie de la vraie valeur ajoutée d'un distributeur, c'est d'offrir quelque chose de plus : le service en termes de qualité et de rapidité. " Le prix le plus bas, le plus grand choix, le meilleur service après-vente sept jours sur sept : voilà le trio gagnant sur lequel tout le développement de l'enseigne Darty va s'appuyer. Le succès est tel que le magasin s'agrandit - plus de fonctionnaire tatillon cette fois - et ouvre même deux autres boutiques à Paris. Plan serré : une machine à coudre qui s'arrête. En 1966, la famille fait ses adieux aux vêtements et s'investit à fond dans la vente de téléviseurs et d'appareils électroménagers. Un an plus tard, l'entreprise compte alors trois magasins et 57 salariés. C'est à ce moment précis que le rythme doit s'accélérer dans le film fantasmé. Rapides, les mouvements de caméra enchaînent les plans sur les frigos, les cuisinières et les machines à laver qui se multiplient à l'envi. Lors d'un voyage d'études aux Etats-Unis, Bernard Darty découvre le gigantisme américain et les grandes surfaces exclusivement dédiées à la vente d'électroménager qui imposent leur 500 m2. Le concept n'existe pas encore en France (la taille moyenne d'un magasin y est alors de 50 à 100 m2) et, en 1967, les frères Darty osent l'impensable. Ils déménagent leur siège social à Bondy et posent la première pierre de ce qui sera " le plus grand magasin d'électrodomestique de l'Hexagone " : 400 m2 d'appareils en tout genre, une surface qui doublera très rapidement. Le mythe est enclenché. Visionnaire, Darty intègre dès la fin des années 1960 la mécanographie (avec les cartes perforées), puis l'informatique pour faciliter la gestion des ventes et des stocks. Mais c'est surtout la naissance, en 1973, de son fameux contrat de confiance qui lui permet de gagner définitivement le coeur du public. Garantissant par écrit les engagements qu'elle prend envers les consommateurs, la chaîne d'électroménager ne cesse de prospérer et acquiert rapidement une dimension nationale. Le PDG Bernard Darty développe l'entreprise familiale en province et ouvre la première filiale en Rhône-Alpes, avant d'inaugurer cinq autres filiales régionales en France bénéficiant toutes d'une large autonomie. En 1974, la chaîne d'électroménager compte alors 900 salariés et le plus grand entrepôt d'Europe dans son secteur (40.000 m2 couverts à Mitry-Mory, non loin de Paris). Popularisée par la petite camionnette jaune et bleu qui effectue les dépannages à travers la France et par les campagnes de communication qui la valorisent, Darty s'installe confortablement dans le paysage quotidien des Français. Un brin paternaliste, la chaîne conquiert aussi le coeur de ses employés avec ce qu'elle appellera " l'esprit Darty " et des initiatives inédites comme cette piscine inaugurée en 1976 sur le terrain de l'entrepôt principal et où les salariés peuvent plonger à la pause déjeuner. La même année, le groupe est coté à la Bourse de Paris et devient, un peu plus tard, la première société à réaliser en France une distribution gratuite d'actions à son personnel, comme le permet la loi votée en 1980. Cette étape marquera l'histoire de l'entreprise. En 1988, à son initiative, Darty est l'objet du plus grand " R.E.S. " jamais réalisé en Europe - une reprise de l'entreprise par ses salariés - avec 95 % du capital désormais détenu par la Financière Darty constituée par les employés (90 % ont participé à l'opération), les managers, la famille fondatrice et quelques banquiers proches. Cinq ans plus tard, Bernard Darty quitte toutes ses fonctions à la suite du rapprochement de l'entreprise avec le groupe britannique Kingfisher qui en a pris le contrôle financier. Darty compte alors 137 magasins et près de 7.000 employés. On connaît la suite : en 2016, la chaîne, qui est également propriétaire des magasins Vanden Borre en Belgique, est rachetée par le groupe Fnac pour 1,2 milliard d'euros. A la retraite depuis de nombreuses années, Bernard Darty passe aujourd'hui son temps entre la Floride et l'Europe où il dispose de bureaux à Bruxelles. Si l'homme se garde de bien de mettre son grain de sel dans ce qu'est devenu aujourd'hui le groupe Fnac Darty (qui emploie aujourd'hui 26.000 personnes et affiche 7,4 milliards de chiffres d'affaires), il n'en reste pas moins attentif à l'évolution du secteur de la distribution et décoche volontiers une flèche à l'encontre d'Amazon, le géant américain du commerce en ligne. Dans la postface de son livre, il tire d'ailleurs la sonnette d'alarme et invite tout un chacun à combattre ce " monstre tentaculaire qui s'approprie le chiffre marginal des autres entreprises en rongeant leur bénéfice, ce qui conduira immanquablement à leur disparition ". Bernard Darty est en outre convaincu que " la pieuvre Amazon " va s'infiltrer dans tous les secteurs, de l'alimentaire aux produits technologiques en passant par l'assurance et même les soins de santé. " Vous avez déjà observé son logo ? , lance-t-il d'un air malicieux. C'est une flèche qui part du A et va au Z, comme pour montrer qu'aucun domaine n'échappera à son emprise. " La solution ? Le cofondateur de Darty n'en a aucune, mais il invite les législateurs et les gouvernements à prendre rapidement " des mesures aussi bien réglementaires que fiscales " à l'encontre de ce " prédateur qui veut détruire toute concurrence ". Car ce qui choque fondamentalement l'octogénaire dans cette nouvelle forme de commerce, c'est que le géant américain travaille à perte sur son activité retail à l'international. " Il apparaît que l'activité de commerce de détail d'Amazon est subventionnée par une autre, beaucoup plus rentable, qui génère d'énormes profits, poursuit-il. Il s'agit de la location d'espace sur le cloud par le biais d'Amazon Web Services qui vient compenser les pertes de la vente au détail. " L'homme n'a jamais aimé la concurrence déloyale. Mais il est aujourd'hui trop vieux pour se battre. Et puis, surtout, il n'est plus PDG de Darty. Il se contente donc d'observer et fait part de son expérience, notamment à travers ce livre, digne des meilleurs scénarios de cinéma. Clap de fin.