Dans nos sociétés, les changements structurels s'opèrent en deux temps. Il faut d'une part, un travail de théorisation, dans lequel les liens de cause à effet et une certaine vision sont développés. Et d'autre part, il faut des réalisations matérielles tangibles, grâce auxquelles les changements finissent par s'imposer comme des évidences. " D'une manière peut-être un peu cynique, on peut analyser les slogans de Mai 68 comme le socle cognitif qui annonçait les évolutions économiques et organisationnelles qui ont suivi ", concède François Pichault, professeur de gestion des ressources humaines à HEC-Liège. Prenons-le au mot et essayons de voir comme les célèbres slogans de l'époque affectent la vie socio-économique d'aujourd'hui.
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Dans nos sociétés, les changements structurels s'opèrent en deux temps. Il faut d'une part, un travail de théorisation, dans lequel les liens de cause à effet et une certaine vision sont développés. Et d'autre part, il faut des réalisations matérielles tangibles, grâce auxquelles les changements finissent par s'imposer comme des évidences. " D'une manière peut-être un peu cynique, on peut analyser les slogans de Mai 68 comme le socle cognitif qui annonçait les évolutions économiques et organisationnelles qui ont suivi ", concède François Pichault, professeur de gestion des ressources humaines à HEC-Liège. Prenons-le au mot et essayons de voir comme les célèbres slogans de l'époque affectent la vie socio-économique d'aujourd'hui. Mai 68, c'est le règne des groupuscules trotskistes ou autres, avec des tentatives d'union sacrée entre le mouvement étudiant et la classe ouvrière. Et dans le même temps, un vent de liberté, une envie de bousculer l'ordre établi. Cette révolte à double face a été résumée dans ce slogan humoristique " Je suis marxiste, tendance Groucho ". " Il y a une forte dissonance dans le mouvement de Mai 68, commente plus sérieusement Bruno Colmant, professeur d'économie et responsable de la recherche macroéconomique chez Degroof-Petercam. D'une part, les manifestants militaient pour un modèle politique totalitariste et d'autre part, ils formulaient une grande aspiration à plus de liberté. " Le second volet a incontestablement triomphé sur le plan économique. " Mai 68 a favorisé un certain type de parcours individuel et le développement d'un mode de fonctionnement de notre économie, analyse Philippe Defeyt, économiste de l'Institut pour un développement durable. Je songe à ces leaders de Mai 68 qui ont fait une belle carrière dans la pub ou les médias et qui sont on ne peut plus installés dans une logique économique capitaliste. Ils gagnent énormément d'argent et ont contribué à l'émergence d'une économie de plus en plus débridée. Pour moi, c'est l'héritage principal de Mai 68 du point de vue économique. " En déchirant une certaine image du père, les manifestants de Mai 68 ont en effet permis, sans doute à leur corps défendant, l'émergence d'autres modèles dans les entreprises. " Quand je suis entré à la banque en 1972, la star était encore le directeur des crédits, se souvient Luc de Brabandere. Mais petit à petit, dans les années 1980, on a assisté à un basculement. La star est devenue le trader. C'est un changement puissant. Car l'homme des crédits réfléchit à long terme, sur 10, 15, 20 ans. Le trader réfléchit dans l'instant. Ce basculement s'est également observé en politique. Dans les années 1960, les hommes politiques (Harmel, Schuman, etc.) portaient des vues à long terme. Ce n'est plus le cas aujourd'hui : des hommes comme Nicolas Sarkozy ou Donald Trump se présentent comme des deal makers. " Cet héritage contrasté se perpétue aujourd'hui à travers les paradoxes d'une économie " collaborative " qui oscille entre les coups de pied à l'ordre établi et la plus pure loi de la jungle. Notons par ailleurs qu'on retrouve, avec la Silicon Valley, un peu le mythe des campus américains des sixties. C'est un des slogans les plus marquants de l'époque. Et c'est aussi un de ceux qui a laissé la trace la plus profonde dans l'économie. " Nous éprouvons toujours de très grandes difficultés à déterminer quelles sont les causes exactes de mouvements sociaux. Mais on peut difficilement contester, au sein du monde de l'entreprise, un lien entre l'émergence de l'imagination et le mouvement de Mai 68, souligne Luc de Brabandere consultant (auprès du Boston Consulting Group) et professeur (Louvain School of Management et Ecole centrale de Paris). Cinq années plus tard, ajoute-t-il, lorsqu'a surgi le choc pétrolier, il y a eu ce slogan : 'nous n'avons pas de pétrole mais nous avons des idées'. Parallèlement, à cette même époque, de nombreux livres sont sortis sur le brainstorming en entreprise... Cela m'a marqué. J'en ai d'ailleurs fait mon métier ! " Cet " admittatur " donné à la créativité n'allait pas de soi. " L'imagination n'a pas toujours été encensée, poursuit Luc de Brabandere. Pascal en disait : c'est cette partie dominante dans l'homme, cette maîtresse d'erreur et de fausseté, et d'autant plus fourbe qu'elle ne l'est pas toujours. " Pendant longtemps l'imagination et la créativité n'ont pas eu bonne presse, et ce jusqu'aux Trente Glorieuses. A l'issue de la Seconde Guerre mondiale, les officiers supérieurs qui étaient rentrés dans la vie civile étaient en effet devenus cadres ou managers de sociétés et ils avaient importé dans la vie civile les habitudes militaires faites de contrôles, de rapports, de process, bannissant toute sortie du cadre. " Le surgissement de l'imagination a donc constitué un changement majeur ", note Luc de Brabandere qui ajoute que du côté des universités aussi, c'est à ce moment que de nouvelles catégories ont surgi. " Mon diplôme de mathématiques appliquées a été inventé en 1969, souligne le consultant, qui ajoute que les catégories font parfois de la résistance. Quand IBM est arrivé en Belgique dans les années 1960, le groupe a été intégré à... Fabrimétal, qui regroupait les entreprises de construction métallique. " Mais l'imagination a-t-elle réellement pris le pouvoir dans l'entreprise ? Professeur en gestion des ressources humaines à HEC-Liège, François Pichault en doute. " Beaucoup d'initiatives sont prises pour se libérer des carcans et pousser à la créativité, dit-il. Mais c'est une sorte d'injonction paradoxale : soyez créatifs ! Il y a toujours une autorité qui définit le cadre et qui réclame aussi de la performance. Etre à la fois innovant et performant relève de l'ambidextrie. " La contestation de l'autorité, de toutes les autorités, s'est-elle immiscée jusque dans les entreprises ? Oui, estime Bruno Colmant pour qui " Mai 68 fut surtout une révolution sociologique ". " C'est la fin d'un modèle industriel, celui de l'obéissance quasi-paternaliste, dit-il. Ce modèle a explosé, c'est la fin d'un monde de l'obéissance. C'est vrai dans les entreprises mais aussi dans l'enseignement. Cela a profondément et durablement imprégné la société. " Philippe Defeyt n'en est pas aussi convaincu. " Oui, il y a des méthodes managériales plus participatives mais pas vraiment dans l'esprit de 68, de la liberté de parole, etc., confie-t-il. Cela reste très rare dans le monde de l'entreprise, comme à l'école ou dans l'administration. Je ne vois pas beaucoup de progrès depuis cette époque pour ce qui touche la démocratie dans les entreprises. " Les deux économistes ont en fait raison. La fin des années 1960 marquait un souhait de sortie du système de production taylorien, mais sans gommer toutes les hiérarchies pour autant. " On se heurtait aux limites de la rationalisation, on comprenait que tout ne pouvait être prédéterminé dans un processus de production, explique François Pichault. L'appel à plus d'autonomie au sein des équipes, dans l'esprit des revendications de Mai 68, arrangeait finalement bien le monde économique car c'est de cela dont les entreprises avaient besoin. " A l'époque, c'est un modèle scandinave d'équipes semi-autonomes (gestion des horaires, responsabilités confiées aux travailleurs, amélioration des process, etc.) qui avait la cote. Il a débouché sur un travail plus affirmé de " gestion des compétences ", au-delà des hiérarchies clas siques. " Mais ne nous y trompons pas, ajoute François Pichault. Dès qu'on gratte un peu, on voit bien que la hiérarchie ne disparaît pas. On a surtout changé les étiquettes. Le manager devient le leader ou le coach mais il décide toujours, il y a toujours du reporting et des résultats à atteindre. " S'il relativise la portée de certains changements, ce spécialiste des ressources humaines ne les nie pas non plus. " Il y a des modèles convaincants d'entreprises dans lesquelles les personnes de la production, de la R&D, du marketing, etc., réfléchissent ensemble aux besoins d'une nouvelle usine, dit-il. L'essentiel repose finalement plus sur le processus de changement que sur la formule qui sera mise en place. Il est par ailleurs amusant de constater que le discours actuel sur l'entreprise libérée ou le bonheur au travail n'est finalement que la prolongation des débats de l'époque. Il y a là une filiation que nous pouvons dater. " La défense des libertés individuelles fut l'un des moteurs de la mobilisation de Mai 68. A la fois dans la sphère privée avec la libération des moeurs et dans la sphère publique avec un combat contre " l'Etat policier ". De très nombreux slogans de l'époque visent des forces de l'ordre, considérées comme partiales et intrusives (rappelons le célèbre " CRS-SS " ou le plus subtil " Les murs ont des oreilles, vos oreilles ont des murs "). L'évolution s'est poursuivie depuis lors pour la sphère privée. Cela a donné les contrats de vie commune ou le mariage homosexuel, et cela se prolonge encore aujourd'hui avec les revendications en faveur des transgenres. Du côté public, le débat a clairement changé d'optique. " Tout ce qui est fichage, écoutes téléphoniques et contrôle des données par les autorités publiques est aujourd'hui beaucoup plus encadré au niveau politique, explique Jacques Folon, spécialiste des nouvelles technologies et professeur à l'Ichec. Mais ce qui n'existait pas en 1968, c'est le contrôle et l'utilisation de ces données par des acteurs privés. Comme l'a dit un avocat américain, Big Brother était un amateur quand on voit ce que peuvent faire tous ces little brothers qui existent aujourd'hui. Nous vivons dans une apparence de grande liberté mais avec un contrôle extrêmement important. La censure sur Facebook est quelque chose d'hallucinant : c'est une société privée qui décide des informations et images qui peuvent être diffusées ou pas. " Jacques Folon est l'un des concepteurs de l'ouvrage collectif 50 nuances de liberté, sous-titré 50 ans après Mai 68, que reste-t-il de notre vie privée ? et qui vient de paraître aux éditions Corporate Copyright. L'économiste Bruno Colmant abonde dans le même sens : " Ce qui bride nos libertés aujourd'hui, ce n'est pas l'ordre établi mais plutôt la manipulation des cerveaux. Le monde politique s'est dilué dans l'économie de marché qui, elle-même, s'est diluée dans les GAFA. Une protestation étudiante aujourd'hui lancerait de fausses indications d'achat ou de projets de vacances, ou elle débrancherait ses smartphones pour combattre non pas l'ordre établi mais la machine diabolique ". Mais cette protestation ne se manifeste guère, en dépit des nombreuses révélations, sur Facebook notamment. Les appels au désabonnement des utilisateurs du réseau social furent vraiment très peu suivis. Les autorités européennes tentent d'y apporter un peu de régulation, comme on le voit aujourd'hui avec le RGPD. Mais, convenons-en, c'est bien plus vécu comme une pesante contrainte administrative que comme un instrument de défense de notre vie privée. " L'impact économique est évident : les grands acteurs de cette nouvelle économie ne se sont pas développés en Europe mais aux Etats-Unis et en Asie, reprend Jacques Folon. Nous n'aurions pas laissé se développer un réseau social comme Facebook, justement pour ces questions de liberté et de vie privée. Et pourtant, nous avons signé avec enthousiasme pour transmettre nos données personnelles à ces acteurs privés. C'est un peu insidieux, une sorte de version moderne du pain et des jeux. Nous consultons sans cesse les réseaux sociaux. " Ce fameux slogan soixante-huitard conserve toute son actualité, à voir les multiples réflexions menées en vue de bousculer une vie politique qui fonctionnerait un peu trop en vase clos : limitation des mandats dans le temps, tirage au sort d'une partie des représentants, participation citoyenne, etc. Mais dans le fonctionnement politique classique aussi, l'impact de Mai 68 se fait encore sentir. Le bouillonnement de l'extrême gauche estudiantine a donné naissance en 1970 au parti Amada, devenu ensuite le PTB. " Jusqu'il y a une dizaine d'années, les principaux cadres du parti étaient encore des anciens 'louvanistes', des leaders étudiants de la KUL ", pointe le politologue Pascal Delwit (ULB). Une autre facette de Mai 68 était sa dimension libertarienne, ses revendications de liberté et sa contestation de l'autorité établie. Associé à l'émergence des premières préoccupations environnementales et à la création d'association comme Les Amis de la Terre, ce mouvement a conduit au lancement des partis Ecolo et Agalev en 1981 et 1982. En France, le premier candidat écologiste à l'élection présidentielle - René Dumont en 1974 - avait clairement pris son élan dans les prolongements de Mai 68. " En Belgique, nous ne pouvons dissocier Mai 68 du contexte communautaire, ajoute Pascal Delwit. Le gouvernement est tombé en mars 1968 sur l'affaire de Louvain. Nous avons connu alors le premier grand développement simultané du FDF, du Rassemblement wallon et de la Volksunie (VU), laquelle intégrait d'ailleurs un courant plus libertarien. Ce développement a atteint son paroxysme aux élections de 1971. De cette époque date la scission des partis nationaux. " On vous a parlé du PTB, d'Ecolo, du FDF (aujourd'hui DéFI) et de la VU (aujourd'hui la N-VA), c'est-à-dire des quatre partis les plus régulièrement pointés à la hausse dans les plus récents sondages d'intention de vote. Voilà à tout le moins un étonnant clin d'oeil de l'histoire. Pascal Delwit relève par ailleurs deux clivages que l'on peut relier à Mai 68 et qui imprègnent toujours notre vie politique. Le premier, c'est l'opposition entre un libéralisme culturel et le conservatisme qui se manifeste dans des débats sur le cannabis, le mariage homosexuel ou même le rôle de l'école (et l'on notera que, si la Volksunie pouvait être reliée à 1968, son successeur, la N-VA, a abandonné la facette libertarienne et s'affiche résolument comme un parti conservateur). Le second clivage oppose l'ethnocentrisme et l'universalisme, clivage évidemment marquant dans la question de l'accueil - ou pas - des réfugiés. " On l'a un peu oublié aujourd'hui mais en 1968, le tiers-mondisme était un combat très important, rappelle le politologue de l'ULB. C'était la guerre du Vietnam, beaucoup d'étudiants étaient attirés par la Chine maoïste. Et c'était aussi dans le monde syndical, les premiers combats avec des travailleurs d'origine étrangère, par exemple dans les mines du Limbourg. " Après avoir dû constater que les pavés urbains ne recouvraient pas de jolies plages, certains soixante-huitards se sont repliés vers les campagnes. Un mouvement volontiers caricaturé en " élevage de chèvres dans le Larzac " mais qui marque l'émergence des premières préoccupations environnementales. " Une manière d'envisager le respect de l'environnement est apparue à l'époque et elle s'est propagée au cours des décennies suivantes ", pointe Frédéric Chomé, fondateur de la société de consultance en gestion durable Factor X. Il ne veut toutefois pas tisser un lien trop direct entre les impératifs écologiques actuels et Mai 68. " La contestation reposait sur un socle de valeurs plus fondamentales comme les libertés individuelles, l'égalité ou les conditions de travail, dit-il. Les préoccupations environnementales restaient très périphériques. Elles sont devenues plus aigües un peu plus tard, avec les premiers chocs pétroliers. On s'est alors rendu compte que la planète avait des limites. C'est temporellement proche de 1968 mais les fondements sont clairement distincts. " Frédéric Chomé voit en revanche dans cette période l'origine du mouvement des " décroissants " et de la critique de la société de consommation. On ne peut pas dire que ces concepts aient réussi à s'imposer. Mais ils n'ont pas disparu non plus. " La valorisation des circuits courts, le 'small is beautiful', cela vient de cette époque-là, assure François Pichault. Comme l'autogestion, les entreprises d'économie sociale, les coopératives ou les ASBL. Il n'y a jamais eu autant d'ASBL en Belgique. Près d'un emploi sur deux qui se crée, c'est dans une ASBL ! " Voici le slogan qui a connu le destin peut-être le plus paradoxal. Derrière cette phrase se cache un rejet d'une vie réglée, imposée, cadenassée. " Le slogan a été largement accompli depuis lors : les horaires sont devenus hyper-flexibles ; bien souvent, il n'y a même plus un lieu de travail fixe ", commente François Pichault. Pas sûr que la dérégulation d'aujourd'hui corresponde vraiment à la liberté souhaitée alors. Le professeur d'HEC-Liège poursuit l'explication avec un autre slogan : " Vivre sans temps mort " (" et jouir sans entrave ", ajoutait-on alors). " Le slogan dénonçait une certaine routine professionnelle et un ennui dans les auditoires, dit-il. Mais aujourd'hui, nous vivons sans temps mort, avec notamment cet estompement complet de la frontière entre les vies professionnelle et privée, avec les mails professionnels reçus à toute heure du jour et de la nuit. Ce slogan, c'est finalement presque l'exacerbation extrême du capitalisme. " François Pichault relève d'ailleurs, plus généralement, que nombre de slogans de Mai 68 présentaient " des germes de contradiction en eux-mêmes " (" Il est interdit d'interdire ", par exemple) et que les contradictions ont pu s'intensifier au fil du temps. Mais, finalement, c'est peut-être grâce à leurs apparentes contradictions, à leur oscillation constante entre revendications presque brutales et humour ou poésie, que ces slogans ont réussi à traverser 50 ans d'histoire.