Vous l'ignoriez sans doute. Mais vous êtes peut-être un slasheur. Si vous exercez plus d'une activité, vous faites partie de cette nouvelle catégorie de travailleurs (hyper) actifs qui ne cesse de prendre de l'ampleur. Les slasheurs (appellation dérivée du terme anglais slash, la barre oblique utilisée comme signe de ponctuation) cumulent plusieurs jobs : auteur/coach/conférencier, avocat/cavalier, graphiste/prof de yoga, consultant en énergie/start-uper, lobbyiste/boucher... Toutes les combinaisons, même les plus incongrues, sont possibles.
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Vous l'ignoriez sans doute. Mais vous êtes peut-être un slasheur. Si vous exercez plus d'une activité, vous faites partie de cette nouvelle catégorie de travailleurs (hyper) actifs qui ne cesse de prendre de l'ampleur. Les slasheurs (appellation dérivée du terme anglais slash, la barre oblique utilisée comme signe de ponctuation) cumulent plusieurs jobs : auteur/coach/conférencier, avocat/cavalier, graphiste/prof de yoga, consultant en énergie/start-uper, lobbyiste/boucher... Toutes les combinaisons, même les plus incongrues, sont possibles. Marielle Barbe a étudié de près cette espèce étrange. Dans son livre Profession slasheur (paru aux éditions Marabout), elle décrit l'émergence de cette nouvelle tribu d'actifs, à laquelle elle appartient bien sûr elle-même. Coach/formatrice/consultante/auteure, cette slasheuse professionnelle a une révélation il y a quelques années quand elle découvre ce terme, qui résume bien sa carrière atypique. Chargée de différentes missions dans le domaine de l'éducation et de la musique, fondatrice d'une agence de communication axée sur l'écologie, coach de dirigeants d'entreprise, Marielle Barbe a enchaîné et cumulé une kyrielle de métiers. Quand elle se met en tête de s'intéresser à ce monde protéiforme des slasheurs dans le but d'en tirer un livre, elle ne se doute pas qu'elle va découvrir un véritable phénomène de société. " C'est une tendance de fond, confie l'auteure française à Trends-Tendances. Cela va au-delà de ce que j'avais imaginé. " Selon une étude menée en 2015 par le Salon des micro-entreprises, pas moins de 16 % des actifs en France cumulent plusieurs jobs, ce qui représente 4,5 millions de personnes. En Belgique, d'après l'enquête annuelle sur les forces de travail, plus de 200.000 personnes ont un deuxième emploi. Ce chiffre, qui équivaut à 4,4 % des travailleurs actifs, est en constante augmentation depuis 10 ans (voir graphique ci-dessus).De nombreux facteurs expliquent l'augmentation des multi-jobs. La crise économique et la précarité qui en résulte poussent certains travailleurs à multiplier les petits boulots pour atteindre une rémunération suffisante. Ce phénomène, qu'il ne faut pas négliger, n'illustre cependant pas à lui seul l'explosion du nombre de multi-jobs. D'après l'étude française précitée, 64 % des slasheurs le sont par choix. C'est sur cette catégorie d'actifs que Marielle Barbe a décidé de focaliser ses recherches. Dans son livre, elle démontre que de nombreux travailleurs choisissent par passion, envie ou goût de la diversité, de multiplier les chemins de traverse plutôt que d'explorer une route unique pendant toute leur carrière. Les transformations qui secouent le monde du travail depuis plusieurs années sont un terrain propice à cet éclatement des trajectoires professionnelles. L'ancien modèle, qui faisait la part belle aux carrières rectilignes et monolithiques, est peu à peu battu en brèche, sous le double effet de la crise économique et des transformations numériques. Les licenciements massifs décidés par les entreprises en difficulté et le chômage récurrent, particulièrement aigu chez les jeunes, bouchent l'horizon des travailleurs. Les carrières planes au service d'un seul et unique employeur ne sont plus la norme. D'après un rapport de l'OCDE cité dans Profession slasheurs, les jeunes de moins de 30 ans exerceront 13 métiers au cours de leur carrière. Parallèlement, les progrès de la numérisation et de l'automatisation renforcent ce phénomène d'éparpillement des tâches et d'émiettement des métiers. D'après une étude très commentée de l'Université d'Oxford, jusqu'à 47 % des jobs seraient menacés de disparition dans les 20 ans, en raison des progrès technologiques. Dans un rapport de 2016, l'OCDE se veut plus prudente, estimant que 9 % des emplois ont une probabilité forte d'être totalement automatisés dans les prochaines années. Mais le rapport indique aussi que la plupart des emplois comportent une proportion importante (entre 50 % et 70 %) de tâches automatisables. Cela signifie que, même si ces jobs ne disparaîtront pas, ils seront fortement bousculés par la numérisation. Ce qui obligera les travailleurs à s'adapter à cette nouvelle donne, voire même à réinventer complètement leur parcours professionnel. C'est justement la spécialité des slasheurs. Ces couteaux suisses du marché du travail ont fait de l'adaptabilité une véritable marque de fabrique. Ils sont capables de repérer de nouvelles tendances, de se fondre dans de nouvelles fonctions et de passer habilement de mission en mission pour des clients parfois très différents. Ce sont des pros de l'agilité, une compétence de plus en plus étudiée dans le domaine des ressources humaines et du management. A défaut d'être un véritable atout sur un C.V. Les employeurs ne sont pas encore habitués à voir débarquer ces équilibristes au parcours chaotique, qui seront vite catalogués dans la catégorie des dilettantes. " Les départements des ressources humaines ne sont pas vraiment outillés pour valoriser des concepts comme l'hybridation des profils ou l'ubiquité professionnelle ", regrette l'auteure-slasheuse Marielle Barbe. Ils y préfèrent les hyper-spécialistes, qui creusent le même sillon professionnel depuis des années et représentent un gage de stabilité et de compétence, par opposition aux expériences professionnelles sinueuses des slasheurs, forcément plus désarçonnantes. Au moment de recruter un candidat, les entreprises cherchent généralement à combler un manque ou remplir une case dans leur organigramme, pour occuper une fonction bien définie. Elles cherchent un commercial, un statisticien, un marketeur, un conseiller financier. Chacun de ces profils est destiné à prester un certain nombre de tâches dans un carcan précis pour servir les besoins de l'entreprise. Ce schéma classique n'est plus du goût de certains actifs. " De plus en plus de gens n'ont plus envie de répéter la même mission à l'infini, constate Marielle Barbe. Or, les entreprises offrent trop rarement la possibilité de se renouveler en se formant, d'obtenir plus de mobilité interne ou de flexibilité, par exemple via le télétravail, ou encore de se nourrir en apprenant de nouvelles choses. " La jeune génération - que l'on qualifie généralement de millenials - est particulièrement soumise à ces choix existentiels. C'est elle qui arrive actuellement sur le marché du travail. Avec de nouvelles attentes... et beaucoup de désillusions, estime Marielle Barbe : " Les jeunes qui font de grandes études pour faire plaisir à leurs parents, qui obtiennent leur diplôme du supérieur, puis intègrent une grande entreprise, se rendent compte qu'on leur a fait de fausses promesses. Ils attendent un cadeau du Père Noël, mais en fait ils reçoivent une orange. Quand on est ingénieur, qu'on gagne 2.200 euros par mois et qu'on se fait chier, on peut avoir le sentiment de s'être fait avoir. Pas étonnant dans ce cas-là qu'on ait envie de devenir photographe. " Certains slasheurs seraient donc des déçus des études supérieures, qui promettent traditionnellement de les mener à un boulot stable dans une grande entreprise. Outre que la stabilité est aujourd'hui un concept dépassé - il suffit de voir les plans de restructuration qui se succèdent dans un secteur comme celui de la banque -, les perspectives de carrière les plus réjouissantes ou motivantes ne se trouvent plus forcément auprès des grands groupes. Cette nouvelle donne a un impact sur la structure des carrières des jeunes diplômés. Les millenials qui cherchent un premier emploi, et qui peuvent se permettre de faire la fine bouche (les développeurs, par exemple), pousseront ainsi plus facilement la porte d'une start-up. Ce type d'environnement en construction, forcément changeant, convient bien aux aspirations de la génération des digital natives, qui sont nés avec la révolution numérique. Il est également particulièrement adapté aux slasheurs. C'est ce que constate Valérie-Anne Waroux, conseillère en ressources humaines proche du secteur des start-up : " Lorsqu'une grande entreprise reçoit un C.V. de slasheur, elle le met souvent de côté, considérant que le candidat a un profil instable. Par contre, ces nouveaux profils atypiques - limite hyperkinétiques -, sont considérés comme des atouts par les start-up, qui ont besoin de personnes agiles, capables de gérer le changement. " Pour des raisons d'efficacité et de manque de moyens, les premiers employés d'une start-up cumulent souvent différents postes. Un spécialiste du marketing peut être amené à faire également de la vente et de la communication. C'est le genre de job multi-tâches qui convient particulièrement bien aux slasheurs. Si ce genre de profil reste globalement peu valorisé au moment du recrutement, force est de constater que le marché du travail évolue dans un sens de plus en plus favorable aux travailleurs agiles ou flexibles, c'est selon. C'est la conviction de Sandrino Graceffa, administrateur délégué de la coopérative Smart, qui permet à des travailleurs autonomes de développer leurs activités tout en bénéficiant d'une protection sociale. Auteur de Refaire le monde... du travail, une alternative à l'ubérisation de l'économie (éditions Repas), il constate au jour le jour l'essor des multi-jobs : " La première cause de l'émergence des slasheurs est liée aux formes d'organisation des entreprises, explique Sandrino Graceffa. Elles sont passées d'une organisation liée à la création et la vente (d'un produit ou d'un service) à une organisation structurée autour de la notion de projet. Pour mener ces projets à bien, les entreprises cherchent des gens capables de développer des compétences variées. Elles ont un besoin de flexibilité qu'il est inutile de nier. Cela a longtemps été vu comme négatif, comme une fragilisation du système. Ce qui est nouveau et que je constate, c'est que de plus en plus de jeunes collaborateurs s'inscrivent volontairement dans cette dynamique. Ils veulent faire plusieurs choses : ils cherchent un équilibre en développant des activités et des compétences diverses. " Cette volonté de diversification est donc aussi une question d'équilibre personnel et professionnel. Les slasheurs ne veulent pas se cantonner à une seule activité. Ils souhaitent explorer des pistes originales, parfois transformer une occupation annexe ou un hobby en métier à part entière. Et surtout garder la liberté de ne pas choisir et de continuer de toucher à tout. " Pour certaines personnes, faire du marketing à temps plein n'a pas de sens. Ils choisissent alors de combiner cette activité avec un travail à temps partiel dans une ONG ", illustre Sandrino Graceffa. Pour le patron de Smart, les employeurs devraient adopter une attitude ouverte par rapport à ce genre de démarche, qui a tendance à se multiplier. " En tant qu'employeur moi-même, j'ai toujours laissé à mes employés la possibilité de prendre du temps pour développer d'autres projets. Je ne l'ai jamais regretté. C'est positif pour le travailleur mais aussi pour l'entreprise. Celle-ci bénéficie d'un autre regard et de l'expertise de personnes motivées, qui continuent à apprendre. " La capacité à appréhender des tâches multiples serait même un phénomène générationnel, estime Denis Pennel, directeur de la World Employment Confederation et auteur de Travail, la soif de liberté (éditions Eyrolles) : " La jeune génération est habituée au multitasking, elle fait plusieurs choses en même temps. Le slashing répond sans doute à cette nouvelle donne. Le marché du travail de demain sera multiple. Pourtant, les entreprises sont restées assez monolithiques. " Les choses sont en train de changer, notamment sous la pression des plateformes numériques qui sont apparues ces dernières années, perçoit Denis Pennel. Des acteurs du web comme Uber ou Deliveroo bousculent des secteurs traditionnels comme le transport de personnes ou la livraison de repas. Des plateformes comme Upwork, qui met en relation des donneurs d'ordre et des free-lances, ou Amazon Mechanical Turk, spécialisée dans les petits boulots (sous) payés à la prestation, disruptent également le marché du travail. Au point de poser la question fondamentale du salariat dans l'économie actuelle. Loin d'être en voie de disparition, celui-ci représente encore la plus grande part de l'emploi dans notre économie : 3,9 millions de salariés pour 680.000 indépendants, selon le SPF Economie. Mais au vu des mutations décrites ci-dessus, la proportion de travailleurs free-lances est probablement amenée à augmenter dans le futur : " Le salariat ne va pas disparaître demain, mais sa part dans l'emploi va diminuer, avance Denis Pennel. Le salariat s'est imposé comme modèle dominant de la société industrielle. Mais il pourrait n'être qu'une parenthèse de l'histoire. Après la production de masse, on assiste à un renouveau de l'artisanat. Le travailleur ne doit plus compter sur une structure pour s'assurer un emploi, mais créer ses revenus professionnels en prenant les choses en main. C'est le retour de l'entrepreneuriat. " Un terrain de jeu idéal pour les slasheurs.