En atterrissant à Columbus, la capitale de l'Ohio, nous avions en tête une certaine image de l'Amérique : celle de Donald Trump, avec son annonce du retrait de l'accord de Paris sur le climat en juin 2017 et sa défense acharnée de l'industrie du charbon. Frank Demaille, le CEO d'Engie North America, relativise toutefois cette vision des choses : " Parallèlement à ce que dit l'administration actuelle, il y a tout de même un fort mouvement de la population, des entreprises et des Etats américains vers le renouvelable et le développement durable ", dit-il.
...

En atterrissant à Columbus, la capitale de l'Ohio, nous avions en tête une certaine image de l'Amérique : celle de Donald Trump, avec son annonce du retrait de l'accord de Paris sur le climat en juin 2017 et sa défense acharnée de l'industrie du charbon. Frank Demaille, le CEO d'Engie North America, relativise toutefois cette vision des choses : " Parallèlement à ce que dit l'administration actuelle, il y a tout de même un fort mouvement de la population, des entreprises et des Etats américains vers le renouvelable et le développement durable ", dit-il. Les Etats-Unis accusaient néanmoins un retard dans le développement de ces énergies vertes par rapport à l'Europe, qui s'explique par le prix assez faible de l'électricité outre-Atlantique. Il a donc fallu attendre que les énergies renouvelables deviennent plus compétitives, grâce notamment à l'octroi - aujourd'hui encore - de subventions. Il a aussi fallu attendre une prise de conscience des Américains par rapport au changement climatique. " Aujourd'hui, ils accélèrent très fort, explique Frank Demaille. Pour le solaire et l'éolien, on parle de 15.000 à 20.000 MW installés par an, voire 25.000 MW certaines années. " En Belgique, le groupe Engie - la maison mère d'Electrabel - est souvent perçu comme un producteur d'énergie nucléaire. Mais Doel et Tihange, qui connaissent dernièrement des problèmes à répétition et sont au coeur de l'actualité, sont pourtant les seules centrales nucléaires exploitées par le groupe dans le monde. Il serait donc inexact de n'avoir que cette image nucléaire en tête. Au niveau mondial, suite à la mise en place en 2016 d'un large plan de transformation, le groupe évolue vers une décarbonisation de son portefeuille, une décentralisation via des investissements dans les énergies renouvelables et une digitalisation de son métier. Les Etats-Unis sont un exemple frappant de cette transformation. L'un des objectifs de ce plan consiste à se séparer d'activités merchant, c'est-à-dire exposées aux prix du marché, comme certaines centrales électriques au gaz ou au charbon : 85 % des activités d'Engie en Amérique du Nord étaient en effet basées sur ces centrales thermiques vendant leur électricité sur les marchés de gros, où cette énergie est négociée entre producteurs et fournisseurs avant d'être livrée aux consommateurs.Le plan s'est traduit par un désinvestissement de 15 milliards d'euros à l'échelle du groupe, dont 4,5 milliards de dollars rien qu'en Amérique du Nord, principalement aux Etats-Unis. " Nous avons vendu environ 10 gigawatts de centrales, en juin 2016 et en février 2017 ", explique Frank Demaille. " Ce qui se passe ici est similaire à ce que nous avons connu en Europe, analyse Isabelle Kocher, directrice générale du groupe. Le renouvelable se développe à grande vitesse et il y a un très grand gisement d'économies d'énergie possibles. La demande d'électricité pour ces centrales thermiques aurait donc été potentiellement décroissante à l'avenir. " Une grande partie des gigawatts perdus provenait des centrales au gaz. Il faut dire qu'avec le développement du gaz de schiste, voulu pour accroître l'indépendance énergétique des Etats-Unis, l'électricité est devenue trop bon marché. " Le problème, c'est qu'il y a presque trop de gaz, explique Frank Demaille. Et le prix de l'électricité est devenu tellement faible que les centrales ont du mal à rester rentables. " Le groupe a donc aussi revendu des barrages et des stations de pompage- turbinage, qui permettent pourtant d'équilibrer le réseau lorsqu'il n'y pas de vent ni de soleil. Mais ces centrales vendaient également leur électricité en gros. Elles étaient donc exposées aux aléas du marché. " Nous n'avions pas de contrat à long terme ", précise le CEO d'Engie North America.Poursuivant son désinvestissement, le groupe a encore vendu un terminal d'export de gaz naturel liquéfié (GNL) à Cameron, en Louisiane, et est sur le point de céder un terminal d'import à Boston. Le changement est radical: toutes ces centrales représentaient les trois quarts des résultats du groupe aux Etats-Unis. Engie a essentiellement conservé des centrales décentralisées, comme des unités de biomasse, des éoliennes, des centrales solaires, des sites de stockage par batteries et de petites centrales de cogénération produisant de l'électricité ou de la chaleur pour des sites industriels, des commerces ou des collectivités.Engie a ensuite racheté plusieurs entreprises. Comme Infinity Renewables en février de cette année, permettant au groupe d'acquérir de nouveaux projets en développement dans les renouvelables. Ou encore comme Unity International Group, en mai dernier, qui s'occupe notamment de l'alimentation électrique du One Vanderbilt, un gratte-ciel en construction à Manhattan. Ces acquisitions témoignent du virage engagé vers les renouvelables et les services liés à l'énergie. A Columbus, sur le campus de l'Ohio State University, la centrale de refroidissement East Chiller Plant produit et achemine de l'eau froide vers une vingtaine de bâtiments. Une installation impressionnante, dotée de cinq systèmes destinés à climatiser les laboratoires, les dortoirs, etc. D'ici 2020, un sixième module devrait être construit. L'exploitation de cette centrale est un des points clés du contrat conclu entre l'Ohio State University et Ohio State Energy Partners, une joint-venture entre Engie et le fonds d'investissement Axium Infrastructure. Le contrat porte sur 1,7 milliard de dollars d'investissements sur 50 ans dans la maintenance des installations, la croissance du campus et des travaux permettant de réduire de 25 % la consommation du site universitaire d'ici 10 ans. Cette joint-venture va permettre d'augmenter la capacité de la centrale de refroidissement existante, mais aussi d'installer une centrale de cogénération capable de produire de l'électricité et de la chaleur et d'étendre le réseau de chaleur et de refroidissement. Sont aussi à prévus: l'installation de panneaux solaires ainsi que la mise sur pied d'une plateforme digitale pour connecter les bâtiments dotés de compteurs intelligents avec les différentes sources d'énergie développées sur le campus en fonction de l'occupation des lieux et des données météorologiques. Une vision globale du problème énergétique assez peu courante et qui illustre la nouvelle stratégie du groupe d'aller vers davantage de services. " En matière d'efficacité énergétique et de services liés à l'énergie, il n'y a pas beaucoup d'acteurs avec une vision 360 ° ", note Franck Demaille. C'est en effet souvent très fragmenté : un prestataire s'occupe de la climatisation, un autre de l'électricité, etc. Le deal conclu avec l'Ohio State University illustre bien le changement de stratégie du groupe Engie aux Etats-Unis. Après s'être séparé de ses centrales merchant, dépendantes du prix de l'électricité sur les marchés de gros, Engie se tourne vers des solutions locales pour ses clients B to B et les services collectifs (municipalités, hôpitaux, écoles, universités, etc.) en leur proposant d'améliorer leur efficacité énergétique, voire en leur fournissant de l'énergie verte. Au mois de septembre, le groupe français a d'ailleurs décroché un contrat portant sur l'achat de 205 GWh par an par l'université de Boston dès 2020. Située dans le Massachusetts, sur la côte Est des Etats-Unis, l'université sera approvisionnée pendant 15 ans par un parc éolien actuellement en construction dans le Dakota du Sud, dans le centre du pays. Le groupe a également signé des contrats de ce genre avec de grands noms comme les magasins Walmart et Target, ou l'opérateur télécoms T-Mobile. Le segment B to C reste, par contre, peu développé : le groupe compte à peine 80.000 clients particuliers sous la marque Think Energy. " Nous sommes un gestionnaire d'infrastructures depuis toujours, en construisant de grandes centrales et de grands réseaux de gaz ou d'électricité, analyse Isabelle Kocher. Aujourd'hui, nous devenons aussi un gestionnaire d'infrastructures décentralisées dans les villes, dans les usines, voire dans les bâtiments eux-mêmes. "A travers Engie Insight, le groupe s'investit aussi de plus en plus dans les data, pour des clients comme le groupe hôtelier Marriott, par exemple. En récupérant les données de consommation à travers les factures de gaz, d'électricité, d'eau et de télécoms, les analystes détectent quand le fournisseur de ces entreprises leur a appliqué un tarif trop élevé. Ils sont également capables de voir quels hôtels consomment davantage que d'autres. L'analyse des données permet ensuite de proposer d'autres services, comme la mise à niveau de la climatisation, voire la vente d'énergie verte. " Une expertise que nous essayons d'exporter à l'échelle mondiale ", ajoute Judith Hartmann, CFO d'Engie. Les Etats-Unis sont aussi réputés pour leurs " nids " à start-up. La Silicon Valley, Austin, Boston, New York, regorgent de jeunes pousses actives dans l'énergie. Il s'agit pour Engie de trouver les bonnes pépites, de les acquérir et de les intégrer dans le groupe. " Mais il y a aussi beaucoup d'initiatives en Belgique et en France ", nuance le CEO d'Engie North America. Les échanges d'expertises ne sont pas à sens unique. Présent dans une septantaine de pays, Engie réalise une grande partie de ses activités en Europe, le berceau de l'entreprise. Sur le Vieux Continent, 134.500 personnes travaillent pour le groupe, réalisant un chiffre d'affaire de 51 milliards d'euros, contre 5.800 employés aux Etats-Unis et au Canada, pour un chiffre d'affaires de plus de 3 milliards d'euros. " Quand cela rentre dans des domaines très spécifiques, comme la géothermie ou le paramétrage des building assets management(les logiciels qui permettent de gérer les dépenses en énergie d'un bâtiment, Ndlr), nous allons chercher l'expertise de nos collègues en Europe ", explique Frank Demaille. Au niveau mondial, le groupe a également arrêté ou cédé une grande partie de ses centrales au charbon, notamment en Asie-Pacifique où il n'en n'exploite plus. Cependant, Engie termine aussi la construction de nouvelles centrales, notamment au Brésil, avant vraisemblablement de les céder une fois construites.