Le tableau fait mal, très mal. Le Belge occupe la dernière position du classement européen en matière de culture entrepreneuriale, selon des statistiques officielles croisées par EY. Et pourtant les conditions requises ne font pas défaut. La Belgique se range dans la première moitié du classement en termes de la législation, d'accès au financement ou de compétences. Mais l'esprit d'entreprise est trop peu présent, et encore moins, dans le sud du pays. " Cela s'explique sans doute par notre histoire économique, commente Marie-Laure Moreau, associée chez EY. L'importance du tissu sidérurgique et de grandes entreprises comme Solvay a généré une culture du salariat. La logique était alors de s'intégrer dans cette dynamique industrielle. Cette dynamique a changé. "
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Le tableau fait mal, très mal. Le Belge occupe la dernière position du classement européen en matière de culture entrepreneuriale, selon des statistiques officielles croisées par EY. Et pourtant les conditions requises ne font pas défaut. La Belgique se range dans la première moitié du classement en termes de la législation, d'accès au financement ou de compétences. Mais l'esprit d'entreprise est trop peu présent, et encore moins, dans le sud du pays. " Cela s'explique sans doute par notre histoire économique, commente Marie-Laure Moreau, associée chez EY. L'importance du tissu sidérurgique et de grandes entreprises comme Solvay a généré une culture du salariat. La logique était alors de s'intégrer dans cette dynamique industrielle. Cette dynamique a changé. " Les esprits ne s'adaptent pas en quelques années à une telle transformation. " Il y a quand même de gros progrès, les jeunes veulent y aller aujourd'hui ", constate, optimiste, Jean-Pierre Delwart, qui vient de quitter la présidence d'Eurogentec. Le mouvement est enclenché par cette effervescence autour des start-up, dont les innovations, les ambitions et les succès font régulièrement la Une des médias. " On sent cette dynamique qui bouge sur les deux - trois dernières années, plus qu'en Flandre je pense, reprend Marie-Laure Moreau. Dans les auditoires des universités ou des hautes écoles, quand on demande qui songe à créer sa propre activité et être indépendant, beaucoup de doigts se lèvent. Ce n'était pas le cas, il y a cinq ans. " Le terreau est donc là. Essayons de voir quelques pistes qui pourraient le faire fructifier rapidement. La première piste est évidente : la sensibilisation à l'esprit d'entreprise sera d'autant plus efficace qu'elle viendra tôt, dès le parcours scolaire. Ça tombe bien, les acteurs de l'enseignement eux-mêmes en sont conscients. " Pour la première fois, l'école a décidé de se saisir des compétences entrepreneuriales, explique Olivier Remmels, secrétaire général de la Fondation pour l'enseignement. Elles sont reprises dans le pacte d'excellence, parmi les compétences de base comme les maths, les langues ou le latin. " On ne vous parle pas ici d'une multiplication des mini-entreprises - initiatives sympathiques et instructives au demeurant - mais bien de la mise en avant de compétences qui seront précieuses dans le monde demain : gestion de projets, créativité, travail en équipe, interdisciplinarité, etc. " Il s'agit des soft skills, qui intéressent tant les employeurs, poursuit Olivier Remmels. Il faut apprendre à apprendre et à poser des choix. L'objectif n'est pas spécialement que chacun crée son entreprise, mais que chacun soit entrepreneur de sa vie. L'école doit fournir à chacun la capacité de se déployer. " Mettre cela sur rail prendra plusieurs années. Sans attendre, la Fondation pour l'enseignement a lancé en septembre, avec huit associations, un programme visant à développer l'esprit d'entreprise dans l'enseignement qualifiant. En trois ans, quelque 3.000 jeunes dans 11 établissements devraient en bénéficier. La même réflexion vaut aussi pour l'enseignement supérieur. Jean-Pierre Delwart préconise ainsi d'intensifier les programmes multidisciplinaires dans les universités " pour que demain le chimiste et l'ingénieur s'associent plus spontanément pour lancer leur business ". Diffuser l'esprit d'entreprise auprès des jeunes, c'est l'une des missions de l'Agence pour l'entreprise et l'innovation. Elle a développé le programme " Générations Entreprenantes ", financé dans le cadre du Plan Marshall et qui se construit sur quatre piliers : un parcours entrepreneurial pour les jeunes (rencontres de patrons d'entreprise, mises en projet, etc.) ; une formation spécifique destinée aux enseignants, afin de mieux intégrer l'esprit d'entreprise et la créativité dans leur travail pédagogique ; l'école entrepreneuriale, c'est-à-dire les établissements qui ont décidé d'inscrire l'entrepreneuriat au coeur de leurs priorités pédagogiques ; les étudiants-entrepreneurs. " Des programmes comme celui-là contribuent clairement à une amélioration de l'esprit d'entreprise en Wallonie ", résume Eléonore Dubois (UCM). Transmettre les compétences nécessaires, c'est bien. Mais, si elles n'accompagnent pas une envie d'entreprendre, ces compétences resteront sous-utilisées. Cette envie, ce sont d'abord les chefs d'entreprise eux-mêmes qui doivent la susciter en parlant plus franchement et plus régulièrement de leurs réussites. " Il n'y a pas la fierté du succès, que l'on retrouve notamment en Flandre, déplore Marie-Laure Moreau. La maxime 'Pour vivre heureux, vivons cachés' a encore de trop nombreux adeptes en Wallonie. " Il est vrai que le succès n'a pas que des avantages. " J'aimerais qu'on cesse de critiquer les plus-values réalisées par des gens comme Marc Coucke, dit Georges-Louis Bouchez, délégué général du MR. Regardez ce qu'il réinvestit dans l'économie belge. Les entrepreneurs qui réussissent devraient être les héros des temps modernes, les personnes que les jeunes rêvent d'imiter. Cessons donc de les considérer, par principe, comme des brigands. On peut prendre des risques et être quelqu'un de bien. " La nouvelle génération d'entrepreneurs bouscule toutefois cette tradition. Elle évoque ses gains et ses ambitions avec moins de complexe. Peut-être parce qu'il faut informer les marchés financiers si l'on veut lever des fonds avant d'être rentables, ce qui est fréquent dans l'économie numérique et plus encore dans les biotechnologies. " C'est peut-être biaisé par mon milieu professionnel mais, oui, je vois de plus en plus de jeunes tentés par l'entrepreneuriat, confirme Lisa Lombardi, coordinatrice des espaces de coworking en Wallonie. Des moins jeunes aussi, qui en ont assez d'une carrière plate en entreprise et qui se lancent pour développer leur propre projet. C'est un changement majeur de ces dernières années : de plus en plus de gens sont prêts à prendre le risque d'un projet entrepreneurial. Peut-être aussi parce que, même si vous entrez dans une grande entreprise, vous n'êtes plus assuré d'une carrière à long terme. " L'esprit d'entreprise ne se résume pas à la création d'entreprise. Il se manifeste aussi par une implication plus grande dans la vie de son entreprise, voire de celle des autres ou du tissu économique en général. " Chez EASI, nous avons la chance de pouvoir compter sur 50 mini-entrepreneurs ", assène ainsi Salvatore Curaba, cofondateur de la société de services informatiques EASI. Cette chance, il la doit à la formule du " management participatif " : les travailleurs ont l'occasion de devenir actionnaires de l'entreprise. " J'ai compris qu'il y avait plus à gagner à dire 'notre' société plutôt que 'ma' société, explique Salvatore Curaba. Nos résultats donnent de la fierté à chaque actionnaire. Ils ne viennent pas simplement travailler, ils veulent être investis d'une mission. Souvent, un entrepreneur est seul. Moi, je ne suis pas seul, nous travaillons ensemble, nous sommes partenaires, nous sommes actionnaires de la même entreprise. " Et manifestement, ça marche puisque, d'un côté EASI est en progression constante depuis 18 ans (200 employés aujourd'hui, 220 en 2018 et sans doute 250 en 2020) ; et de l'autre, l'entreprise vient d'être désignée Best workplace trois années de suite. Peu de travailleurs quittent la PME et, au contraire, ils peuvent envisager des promotions internes puisque EASI ne recrute jamais ses managers à l'extérieur. " Un bon leader ne doit pas toujours être devant, il doit avoir le courage de laisser passer ceux qui sont devenus meilleurs que lui, poursuit Salvatore Curaba. C'est comme cela qu'on grandit. Je suis très heureux de voir les personnes engagées il y a 15 ans devenir plus fortes que moi et occuper des postes de direction. Si toutes les entreprises wallonnes adoptaient notre modèle participatif, cela développerait l'esprit d'entreprise et la croissance de chaque société. " A une autre échelle, les formules développées par les pouvoirs publics pour soutenir fiscalement l'investissement des particuliers dans des jeunes entreprises (prêt Coup de pouce en Wallonie, tax shelter pour les starters au fédéral) jouent aussi un rôle intéressant : le citoyen qui place une partie de son épargne dans des entreprises débutantes s'intéressera évidemment à leur développement et aux conditions nécessaires à celui-ci. Et comme on reste ici, de facto, dans des échelles relativement petites, la relation entreprise-investisseur est bien moins impersonnelle qu'avec des investissements boursiers par exemple et contribue ainsi à l'émergence d'une forme d'esprit d'entreprise. " Constituer sa société, c'est un épiphénomène aujourd'hui. C'est après que ça commence et c'est pour cela qu'il faut du coaching. " Jean-Pierre Delwart plaide pour un accompagnement des porteurs de projet dès avant le lancement, pour valider le business plan. Il joint le geste à la parole en investissant dans des entreprises wallonnes, auxquelles il peut apporter ses conseils expérimentés. Les structures d'accompagnement des entreprises sont pourtant déjà très (trop ?) nombreuses en Wallonie, avec les outils financiers régionaux, les intercommunales de développement économique, les invests, les chambres de commerce, etc. L'accumulation des instances ne rend pas le paysage toujours très lisible pour les entrepreneurs. D'où les velléités de rationalisation dans le chef du nouveau gouvernement wallon. " Il faut bien entendu vérifier le coût de ces structures publiques, nuance Jean-Pierre Delwart, mais il est aussi essentiel qu'elles restent proches des gens, que l'accès soit facile. " En d'autres termes, ne balayons pas trop vite l'actuel découpage géographique. La première raison d'être de ces structures publiques est de fournir un support financier, souvent difficile à obtenir en passant uniquement par le réseau bancaire. " Des dispositifs alternatifs se développent avec le crowdlending, le prêt Coup de pouce, ajoute Eléonore Dubois (UCM). C'est nécessaire car l'entrepreneuriat comporte une part de risque qu'il faut accompagner. " Mais parfois l'abondance d'aides publiques peut devenir contre-productive. " Les entreprises doivent désormais être accompagnées pour remplir les dossiers de subsides, ce n'est pas normal, s'insurge Marie-Laure Moreau (EY). Les entrepreneurs consacrent trop de temps à la chasse aux subsides. Simplifier les procédures faciliterait le développement des entreprises et de l'esprit d'entreprise. " Elle ajoute que les structures actuelles, si elles sont armées pour l'amorçage et le soutien financier, ne disposent souvent pas des expertises nécessaires pour les étapes suivantes et les entreprises en croissance. " En Flandre, EY reçoit 6 millions en trois ans pour accompagner la croissance de start-up, poursuit Marie-Laure Moreau. En Wallonie, il existe Défi-croissance de l'UWE. Mais, c'est un coach pour 10 entreprises, c'est trop modeste pour que ça fonctionne. Il faut prendre des mentors, pas forcément wallons d'ailleurs. Si on considère que c'est un enjeu culturel, il faut sortir du microcosme wallon. " Former, coacher, inspirer, c'est bien. Mais cela n'enlèvera jamais la peur avant le grand plongeon. En dépit des améliorations apportées ces 10 dernières années, l'indépendant ne jouit toujours pas d'un filet social aussi solide que les salariés. Et cela peut freiner les ardeurs entrepreneuriales. " L'expérience nous montre que l'administration fiscale est plus sévère envers les entrepreneurs en Wallonie qu'en Flandre ou à Bruxelles, déplore Eléonore Dubois. Cela n'aide pas à susciter les vocations. " Elle note toutefois une amélioration de l'esprit d'entreprise en Wallonie, amélioration qui repose sur les éléments énoncés dans nos quatre premiers points mais aussi sur deux évolutions intéressantes. D'une part, la croissance du nombre d'indépendants à titre complémentaire (+10 % en cinq ans). Cette formule permet de tester une nouvelle activité ou de réaliser un projet d'envergure financière plus modeste (le dynamisme et l'esprit d'entreprise ne se confondent pas avec l'appât du gain). D'autre part, l'émergence des espaces de coworking, qui sont désormais 21 en Wallonie, y compris dans les zones rurales. " Au début, c'est difficile pour un jeune entrepreneur de se faire connaître et reconnaître. Le coworking peut alors être une solution, explique Lisa Lombardi. Cela casse la solitude qui est l'un des principaux écueils à l'entrepreneuriat, il évite le découragement dans les moments plus difficiles. Cela apporte un réseau, de l'aide, des clients parfois. Cet entourage enlève un poids à ceux qui viennent du salariat. Les témoignages recueillis indiquent que le coworking booste l'esprit d'entreprise. Septante pour cent des utilisateurs nous disent que cela a un effet positif sur leur envie d'entreprendre. Ça change leur vision de entrepreneuriat et permet de se lancer. " Mais revenons, pour conclure, à ce fameux filet de sécurité jugé trop faible pour les indépendants. Et si sa solidité pouvait être renforcée par... une allocation universelle ? L'idée est défendue par Georges-Louis Bouchez. Elle permettrait à des personnes de ne pas se retrouver sans rien en cas d'échec ou de pouvoir développer une activité qui leur plaît même si elle n'a pas une rentabilité exceptionnelle. " Certains considèrent l'allocation universelle ou le revenu de base comme une rente à vie, sur laquelle les gens pourraient s'assoupir, dit le délégué général du MR. Ce n'est pas ma conception de l'être humain. Je pense au contraire que le revenu de base est un levier de libération des énergies, un adjuvant qui permet de se mettre en mouvement, d'agir, de créer une entreprise ou autre chose. L'immense majorité de nos concitoyens veulent faire quelque chose de leur vie. Mais beaucoup ont été dopés au misérabilisme et ignorent presque qu'ils peuvent se mettre en marche. L'allocation universelle, c'est un capital de départ qui aide à oser franchir le pas. "