Les premiers pas de Jean-Charles Joris dans la vie professionnelle le destinaient à une carrière dans une multinationale. Jusqu'à ce que sa mère, Michèle Sioen, lui demande de rejoindre l'entreprise familiale cotée en Bourse. Il occupe aujourd'hui la fonction de sales manager au sein de l'importante division online coating. Par la suite, elle lui a proposé la gestion du Château La Marzelle. "Il n'a pas fallu me le demander deux fois", plaisante Jean-Charles Joris.

TRENDS-TENDANCES. Vous n'avez jamais eu envie de créer votre propre entreprise?

JEAN-CHARLES JORIS. Si, bien sûr. J'ai toujours eu plein d'idées mais jamais la fameuse idée à un million de dollars. Il n'est pas aisé de faire sa place dans une entreprise familiale. J'estime qu'il faut la mériter et non en hériter sur un plateau d'argent. Je rêvais d'un nouveau projet quand ma mère m'a téléphoné: "Si tu cherches dans la vente, j'ai peut-être quelque chose à te proposer". Après un jour et demi de réflexion, j'ai accepté mais à une condition: "Si je viens, c'est pour rester".

Michèle Sioen a dit un jour que l'intérêt de l'entreprise doit toujours primer sur l'intérêt de la famille...

Ce principe reste d'application. J'en ai fait l'expérience lors de mon entrée en fonction, qui était tout sauf une simple formalité. Ce n'est pas parce que j'étais sur la même longueur d'onde avec mon père quant à un poste au sein de l'entreprise que mon chemin était tout tracé. Mon intérêt de principe devait marquer le début d'un long processus.

Quels bons conseils vous ont prodigué les membres de votre famille?

Franchement, le courant est toujours bien passé. Ma mère reste à l'écoute. Je partage tout avec elle, depuis le premier jour. Elle a l'expérience et les connaissances, je m'implique et je me fais conseiller. J'ai appris quelque chose de très important de mes grands-parents: il faut s'entourer d'experts qui en savent plus. Un principe qu'ils ont appliqué au Château La Marzelle également. Trois grands spécialistes du vin contribuent à la destinée du domaine. Je les ai gardés dans mon équipe.

Disposez-vous d'une marge de manoeuvre suffisante à la tête du Château La Marzelle?

Ma mission au sein de l'entreprise familiale est double: assurer le suivi des ventes pour la filiale James Dewhurst de Sioen d'une part, la bonne gestion du Château La Marzelle d'autre part. Je fais le déplacement à Bordeaux tous les mois pour diriger l'équipe locale et régler les affaires sur place. Je reste évidemment disponible, même quand je suis en Belgique. Les six membres de l'équipe de Bordeaux, en place depuis des années, ont activement collaboré avec ma grand-mère. C'est une machine bien huilée. La famille compte sur moi pour développer le domaine viticole. J'ai reçu carte blanche et mon travail sera apprécié en fonction des résultats. Ma mère et mes deux soeurs me coachent en quelque sorte. Elles me soutiennent et me rassurent. Jacqueline Sioen, ma grand-mère, cherchait depuis longtemps un successeur parmi ses petits-enfants, encore très jeunes à l'époque. Chaque fois que je partageais un repas avec elle, il était question de La Marzelle. Notre complicité et le fait que j'étais le seul à avoir l'âge requis à ce moment-là expliquent pourquoi la famille s'est tournée vers moi à son décès ( en janvier 2020, le grand-père Jean-Jacques Sioen est décédé en 2009,Ndlr). J'ai répondu positivement par respect pour le travail de toute une vie.

JEAN-CHARLES JORIS "Il n'est pas aisé de faire sa place dans une entreprise familiale.", PHOTO PG
JEAN-CHARLES JORIS "Il n'est pas aisé de faire sa place dans une entreprise familiale." © PHOTO PG

Vos grands-parents ont acheté le domaine en 1997, par amour pour le produit. Vous vous y connaissez en vin?

J'admets humblement ne pas être un grand connaisseur. Un domaine viticole, c'est un peu comme une entreprise. La production, la logistique, les ressources humaines, les chiffres, tout doit concorder. A moi de faire en sorte que la société fonctionne correctement. Les principes de bonne gouvernance sont toujours les mêmes, quel que soit le secteur. Je m'intéresse aux terroirs, aux vignes, au climat, au fonctionnement du domaine. J'ai énormément appris depuis un an et demi.

Votre grand-mère surnommait le Château La Marzelle "la belle au bois dormant".

Oui. De gros progrès ont déjà été réalisés grâce au travail de mes grands-parents. Quand ils ont acheté le domaine, la qualité n'était pas ce qu'elle devait être pour une telle appellation de tradition. Une usine peut se construire en quelques mois, voire quelques semaines, pas un château. Le travail de la vigne est minutieux et demande beaucoup de patience. Il faut plusieurs décennies avant d'obtenir un résultat. Nous avons beaucoup investi dans l'amélioration du sol ces 20 dernières années, nous avons entièrement refait le chai en 2012 et recruté des experts de renommée mondiale comme Jean-Luc Thunevin et le bureau Michel Rolland. De nombreuses initiatives ont été prises au niveau du marketing également. Château La Marzelle était l'un des premiers domaines à commercialiser du vin bio en 2008 et à limiter l'utilisation de pesticides. Depuis 2015, nous sommes des pionniers en matière de viniculture biodynamique. A en juger d'après les commentaires sur les réseaux sociaux et des connaisseurs, nous sommes sur le bon chemin.

Quelles sont vos ambitions?

A terme, nous voulons faire passer Château La Marzelle du statut de Grand Cru Classé à Premier Grand Cru Classé. C'est tout sauf évident. Un jury indépendant décerne l'appellation sur la base de dizaines de critères. Le jury vient sur place en décembre et le verdict devrait tomber au début de l'année prochaine. Nous ne manquons pas d'ambition et ferons l'impossible pour que notre rêve se réalise. C'est le plus beau cadeau que la famille pourrait offrir à notre grand-mère à titre posthume.

Avez-vous d'autres rêves?

Notre deuxième grand rêve est d'accroître nos exportations. Aux Etats-Unis surtout, où les taxes à l'importation des vins ont été sensiblement réduites. Nous devons aussi mieux faire connaître notre domaine, un défi de taille. Château La Marzelle produit actuellement près de 80.000 bouteilles, ce qui en fait une appellation assez modeste.

Le domaine n'est pas encore bénéficiaire?

Je ne citerai pas de chiffres précis. La concurrence est rude dans ce secteur, avec des prix souvent agressifs, pas toujours en rapport avec les frais exorbitants inhérents à la production d'un vin de qualité. Un aspect que j'ai eu tendance à sous-estimer. Le prix par bouteille doit être revu à la hausse. Normal, compte tenu de notre qualité. Nous avons énormément investi ces 10 dernières années. L'heure est venue d'en cueillir les fruits.

Le Château La Marzelle restera-t-il dans la famille?

Nul ne peut prédire l'avenir. Il y a des offres qui ne se refusent pas. Mais la famille croit dans le potentiel et l'importance du domaine viticole, comme le prouvent nos récents investissements. L'histoire de La Marzelle ne fait que commencer.

Karel Cambien

Château La Marzelle

- Une tradition qui remonte au 19e siècle.

- Racheté en 1997 par la famille Sioen

- 17 hectares de vignobles

- 80.000 bouteilles produites par an

- Saint-Emilion Grand Cru Classé depuis 1955

Les premiers pas de Jean-Charles Joris dans la vie professionnelle le destinaient à une carrière dans une multinationale. Jusqu'à ce que sa mère, Michèle Sioen, lui demande de rejoindre l'entreprise familiale cotée en Bourse. Il occupe aujourd'hui la fonction de sales manager au sein de l'importante division online coating. Par la suite, elle lui a proposé la gestion du Château La Marzelle. "Il n'a pas fallu me le demander deux fois", plaisante Jean-Charles Joris. TRENDS-TENDANCES. Vous n'avez jamais eu envie de créer votre propre entreprise? JEAN-CHARLES JORIS. Si, bien sûr. J'ai toujours eu plein d'idées mais jamais la fameuse idée à un million de dollars. Il n'est pas aisé de faire sa place dans une entreprise familiale. J'estime qu'il faut la mériter et non en hériter sur un plateau d'argent. Je rêvais d'un nouveau projet quand ma mère m'a téléphoné: "Si tu cherches dans la vente, j'ai peut-être quelque chose à te proposer". Après un jour et demi de réflexion, j'ai accepté mais à une condition: "Si je viens, c'est pour rester". Michèle Sioen a dit un jour que l'intérêt de l'entreprise doit toujours primer sur l'intérêt de la famille... Ce principe reste d'application. J'en ai fait l'expérience lors de mon entrée en fonction, qui était tout sauf une simple formalité. Ce n'est pas parce que j'étais sur la même longueur d'onde avec mon père quant à un poste au sein de l'entreprise que mon chemin était tout tracé. Mon intérêt de principe devait marquer le début d'un long processus. Quels bons conseils vous ont prodigué les membres de votre famille? Franchement, le courant est toujours bien passé. Ma mère reste à l'écoute. Je partage tout avec elle, depuis le premier jour. Elle a l'expérience et les connaissances, je m'implique et je me fais conseiller. J'ai appris quelque chose de très important de mes grands-parents: il faut s'entourer d'experts qui en savent plus. Un principe qu'ils ont appliqué au Château La Marzelle également. Trois grands spécialistes du vin contribuent à la destinée du domaine. Je les ai gardés dans mon équipe. Disposez-vous d'une marge de manoeuvre suffisante à la tête du Château La Marzelle? Ma mission au sein de l'entreprise familiale est double: assurer le suivi des ventes pour la filiale James Dewhurst de Sioen d'une part, la bonne gestion du Château La Marzelle d'autre part. Je fais le déplacement à Bordeaux tous les mois pour diriger l'équipe locale et régler les affaires sur place. Je reste évidemment disponible, même quand je suis en Belgique. Les six membres de l'équipe de Bordeaux, en place depuis des années, ont activement collaboré avec ma grand-mère. C'est une machine bien huilée. La famille compte sur moi pour développer le domaine viticole. J'ai reçu carte blanche et mon travail sera apprécié en fonction des résultats. Ma mère et mes deux soeurs me coachent en quelque sorte. Elles me soutiennent et me rassurent. Jacqueline Sioen, ma grand-mère, cherchait depuis longtemps un successeur parmi ses petits-enfants, encore très jeunes à l'époque. Chaque fois que je partageais un repas avec elle, il était question de La Marzelle. Notre complicité et le fait que j'étais le seul à avoir l'âge requis à ce moment-là expliquent pourquoi la famille s'est tournée vers moi à son décès ( en janvier 2020, le grand-père Jean-Jacques Sioen est décédé en 2009,Ndlr). J'ai répondu positivement par respect pour le travail de toute une vie. Vos grands-parents ont acheté le domaine en 1997, par amour pour le produit. Vous vous y connaissez en vin? J'admets humblement ne pas être un grand connaisseur. Un domaine viticole, c'est un peu comme une entreprise. La production, la logistique, les ressources humaines, les chiffres, tout doit concorder. A moi de faire en sorte que la société fonctionne correctement. Les principes de bonne gouvernance sont toujours les mêmes, quel que soit le secteur. Je m'intéresse aux terroirs, aux vignes, au climat, au fonctionnement du domaine. J'ai énormément appris depuis un an et demi. Votre grand-mère surnommait le Château La Marzelle "la belle au bois dormant". Oui. De gros progrès ont déjà été réalisés grâce au travail de mes grands-parents. Quand ils ont acheté le domaine, la qualité n'était pas ce qu'elle devait être pour une telle appellation de tradition. Une usine peut se construire en quelques mois, voire quelques semaines, pas un château. Le travail de la vigne est minutieux et demande beaucoup de patience. Il faut plusieurs décennies avant d'obtenir un résultat. Nous avons beaucoup investi dans l'amélioration du sol ces 20 dernières années, nous avons entièrement refait le chai en 2012 et recruté des experts de renommée mondiale comme Jean-Luc Thunevin et le bureau Michel Rolland. De nombreuses initiatives ont été prises au niveau du marketing également. Château La Marzelle était l'un des premiers domaines à commercialiser du vin bio en 2008 et à limiter l'utilisation de pesticides. Depuis 2015, nous sommes des pionniers en matière de viniculture biodynamique. A en juger d'après les commentaires sur les réseaux sociaux et des connaisseurs, nous sommes sur le bon chemin. Quelles sont vos ambitions? A terme, nous voulons faire passer Château La Marzelle du statut de Grand Cru Classé à Premier Grand Cru Classé. C'est tout sauf évident. Un jury indépendant décerne l'appellation sur la base de dizaines de critères. Le jury vient sur place en décembre et le verdict devrait tomber au début de l'année prochaine. Nous ne manquons pas d'ambition et ferons l'impossible pour que notre rêve se réalise. C'est le plus beau cadeau que la famille pourrait offrir à notre grand-mère à titre posthume. Avez-vous d'autres rêves? Notre deuxième grand rêve est d'accroître nos exportations. Aux Etats-Unis surtout, où les taxes à l'importation des vins ont été sensiblement réduites. Nous devons aussi mieux faire connaître notre domaine, un défi de taille. Château La Marzelle produit actuellement près de 80.000 bouteilles, ce qui en fait une appellation assez modeste. Le domaine n'est pas encore bénéficiaire? Je ne citerai pas de chiffres précis. La concurrence est rude dans ce secteur, avec des prix souvent agressifs, pas toujours en rapport avec les frais exorbitants inhérents à la production d'un vin de qualité. Un aspect que j'ai eu tendance à sous-estimer. Le prix par bouteille doit être revu à la hausse. Normal, compte tenu de notre qualité. Nous avons énormément investi ces 10 dernières années. L'heure est venue d'en cueillir les fruits. Le Château La Marzelle restera-t-il dans la famille? Nul ne peut prédire l'avenir. Il y a des offres qui ne se refusent pas. Mais la famille croit dans le potentiel et l'importance du domaine viticole, comme le prouvent nos récents investissements. L'histoire de La Marzelle ne fait que commencer. Karel Cambien