"Quand j'écoute la radio le matin ou regarde la télévision le soir, j'ai l'impression qu'en Wallonie, rien ne fonctionne. Or, dans la journée, je me rends dans des sociétés qui nourrissent des projets, investissent, embauchent, innovent ", lance Pierre Gustin, directeur Entreprises et institutionnels Wallonie chez ING. Derrière les noms connus tels qu'IBA, EVS ou encore Iris, il existe une foultitude de PME voire de TPE extrêmement performantes et actives dans les secteurs les plus divers dont certaines sont même championnes mondiales, a-t-il expliqué récemment lors d'une conférence au Cercle de Wallonie à Liège. " Nous avons un terrible déficit d'image, concède Axel Kupisiewicz, CEO de Lasea (lire par ailleurs). Quand je reçois des clients flamands ou étrangers sur le parc scientifique, ils n'en reviennent pas de tout ce qui existe ici, de tout ce qui bouge ici. " Et l'on peut raconter la même histoire avec le Biopark de Gosselies, qui tranche avec les clichés souvent véhiculés à propos de Charleroi.
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"Quand j'écoute la radio le matin ou regarde la télévision le soir, j'ai l'impression qu'en Wallonie, rien ne fonctionne. Or, dans la journée, je me rends dans des sociétés qui nourrissent des projets, investissent, embauchent, innovent ", lance Pierre Gustin, directeur Entreprises et institutionnels Wallonie chez ING. Derrière les noms connus tels qu'IBA, EVS ou encore Iris, il existe une foultitude de PME voire de TPE extrêmement performantes et actives dans les secteurs les plus divers dont certaines sont même championnes mondiales, a-t-il expliqué récemment lors d'une conférence au Cercle de Wallonie à Liège. " Nous avons un terrible déficit d'image, concède Axel Kupisiewicz, CEO de Lasea (lire par ailleurs). Quand je reçois des clients flamands ou étrangers sur le parc scientifique, ils n'en reviennent pas de tout ce qui existe ici, de tout ce qui bouge ici. " Et l'on peut raconter la même histoire avec le Biopark de Gosselies, qui tranche avec les clichés souvent véhiculés à propos de Charleroi. Puissance économique et industrielle mondiale au tournant du 19e et du 20e siècle, la Wallonie ne compte plus aujourd'hui de grands groupes pourvoyeurs de milliers d'emplois, à l'exception notable de GSK. Mais son tissu industriel n'a pas disparu de la carte pour autant. Parmi ses entreprises leaders, on pointe encore des acteurs industriels d'envergure tels que la Sonaca, Magotteaux ou encore CMI, pour en citer quelques-uns. N'oublions pas non plus NLMK qui a réussi le tour de force de rendre la sidérurgie à nouveau profitable à La Louvière (le redressement est un peu plus lent à Clabecq). " Cet exemple montre qu'il ne faut pas enterrer trop vite nos industries, estime Jean-Pierre Di Bartolomeo, président du comité de direction de la Sowalfin, l'un des instruments financiers de la Région wallonne. Grâce à l'innovation et aux restructurations intelligentes, elles peuvent devenir le socle d'un renouveau. " Safran aero boosters (ex-Techspace aero) ou la Sonaca s'inscrivent dans ce contexte. La Wallonie compte une quarantaine de leaders mondiaux dans les domaines les plus divers. On peut noter deux caractéristiques que l'on retrouve peu ou prou chez chacun d'eux. D'abord, ils sont actifs dans une niche spécifique ; ensuite, leur succès et leadership est d'abord et avant tout le fruit de la R&D et de l'innovation. Des résultats que ces championnes obtiennent en s'appuyant sur un tissu local de sous-traitants et fournisseurs qui apportent leur expertise et savoir-faire, à la fois hérités du passé industriel de la région mais aussi liés à la qualité des universités et centres de recherches. L'entreprise verviétoise AE Valves, récente lauréate liégeoise des Gazelles dans la catégorie des petites entreprises, est emblématique de ces sociétés bien ancrées dans leur région. Constituée en 2010, elle a vu son chiffre d'affaires doubler d'année en année pour atteindre 27 millions d'euros l'année dernière. Afin de réaliser ses valves innovantes destinées à l'industrie du gaz naturel liquéfié, elle s'appuie sur les ateliers et PME locaux qui lui fournissent les pièces d'assemblage. Parmi ses clients figurent les sociétés SpaceX d'Elon Musk et Blue Origin de Jeff Bezos. Rien que ça. Dans un autre registre, la société ORA, basée à Philippeville, qui conçoit et fabrique des automates destinés à la production de traceurs radio-pharmaceutiques, se fournit exclusivement en Belgique tant pour l'informatique que pour la mécanique. Elle est aujourd'hui leader mondiale dans son secteur très pointu. On peut encore citer à Mons deux PME discrètes : D-tek et AMB-Ecosteryl. La première est spécialisée dans le développement et la production de kits de diagnostic pour les maladies auto-immunes. Elle enregistre ces dernières années une belle croissance avec sa dernière innovation, le BlueDiver Instrument, qui a été mis au point en collaboration avec la société namuroise WOW Technology. La seconde a développé une solution innovante pour le traitement des déchets médicaux. Cette société familiale fondée en 1947 à Jemappes sous le nom AMB (Ateliers mécaniques du Borinage) concevait et fabriquait à l'origine des machines spécifiques destinées à l'industrie extractive. Elle a su au fil des années se remettre en question et identifier de nouveaux marchés pour réussir une formidable reconversion. Ces succès ne proviennent pas du hasard. Pierre Gustin pointe trois atouts pour les entreprises en Wallonie : la localisation, les infrastructures et l'accès au financement. C'est peut-être un cliché mais la Wallonie est - à l'instar de la Belgique - idéalement localisée au coeur de l'Europe, proche de pays peuplés et de marchés importants. Elle présente en outre l'avantage de disposer encore d'espaces pouvant accueillir des investisseurs. On le constate clairement dans le Hainaut et le Brabant wallon mais c'est également vrai en province de Luxembourg plus " éloignée " du nord du pays. Les projets de Marc Coucke à Durbuy en témoignent. Quant au financement, " il n'a jamais été aussi facile ", estime Pierre Gustin. il est très accessible, du moins pour les premières étapes. " Différents outils tant publics que privés existent et favorisent la création de nouvelles entreprises, ainsi que leur développement ", insiste-t-il. Effectivement, la SRIW n'a pas lésiné sur les moyens, avec des interventions en prêts subordonnés ou prises de participation qui ont atteint les 166 millions en 2016 (+10%). Les invests en sont, eux, à 313 millions d'euros d'interventions, soit +7 % par rapport à 2015 ou... + 80 % par rapport à 2010. " Les invests ne sont jamais autant intervenus dans l'économie wallonne, se réjouit Jean-Pierre Di Bartolomeo. Et parallèlement, le taux de faillite reste stable. Il y a vraiment une belle dynamique. " La création d'entreprises n'est pas en reste. Selon l'Institut wallon de l'évaluation, de prospective et de la statistique (Iweps), le nombre d'entreprises est passé de 67.348 à 101.623 unités entre 1999 et 2014. " La progression est moins importante qu'en Flandre, convient Pierre Gustin, mais elle mérite toutefois d'être relevée. " Cela percole dans toute la société, avec près de 600 micro-crédits par an via la Socamut et 55 prêts Coup de pouce (avantage fiscal pour le particulier qui prête à une jeune entreprise) accordés à peine trois mois après le lancement de la formule. " Cela indique un regain de la confiance, reprend Jean-Pierre Di Bartolomeo. Il y a plein de gens qui y croient. Et même quand ça va mal, nous constatons que ces entrepreneurs mettent un point d'honneur à tenir leurs engagements et à ne pas laisser une ardoise à la Socamut. C'est pour moi révélateur d'un esprit très positif. " Ajoutons un quatrième atout : les universités. Des entreprises désormais mondiales comme EVS, PhysIOL, IBA ou Iris étaient au départ des spin-off universitaires. Leur succès illustre le rôle moteur que jouent les universités dans le paysage économique d'aujourd'hui, en particulier dans un pays comme la Belgique où l'innovation et la souplesse doivent compenser des coûts salariaux élevés. Avec le risque d'un déséquilibre géographique au profit de Liège et Louvain-la-Neuve. " C'est vrai mais Charleroi compense très bien avec l'aéropole et le Biopark de Gosselies (au nord de la ville et donc pas très loin du Brabant wallon, Ndlr), nuance Jean-Pierre Di Bartolomeo. A Mons, il y a aussi de belles boîtes dans le secteur digital, je songe à DeciZium ou Fishing Cactus. " Rappelons qu'Univercells, basée à Gosselies, a récemment attiré l'attention de la fondation Bill et Melinda Gates qui lui a octroyé 12 millions de dollars de subventions. Cette entreprise, créée en 2013, développe des technologies innovantes de biomanufacturing, afin de réduire le coût de production des vaccins et des anticorps thérapeutiques. Mais revenons à la conquête du monde et donc à l'international. Les PME wallonnes ont une réputation de frilosité à cet égard, frilosité liée en partie à leur petite taille. Ici aussi, les choses changent, assure Pascale Delcomminette, CEO de l'Awex. " D'une part, de plus en plus d'entreprises, qui ont fait le pari d'aller chercher la croissance à l'international, se proposent d'être en quelque sorte nos porte-paroles, d'expliquer directement aux PME comment elles ont réussi le pari de l'exportation, voire de la grande exportation et comment l'Awex peut les y aider, dit-elle. D'autre part, des incubateurs comme Leansquare nous intègrent comme observateur dans leur CA. Cela atteste d'une volonté de songer à l'international dès le démarrage du projet entrepreneurial. " Ces dernières années, les exportations wallonnes sont montées en gamme. En une vingtaine d'années, la part des produits à haute intensité technologique a bondi de 32 à 50 % du total des exportations des entreprises wallonnes. " Cet accroissement de valeurs est clairement lié à la politique des pôles, poursuit la patronne de l'Awex. Un écosystème vertueux s'installe. " Cette vision planétaire se traduit aussi par des implantations à l'étranger. Au détriment de l'emploi ici ? " C'est l'inverse, répond Axel Kupisiewicz. Il faut aller chercher les talents là où ils se trouvent. Notre filiale à Bordeaux a une compétence spécifique pour la réalisation d'un composant de nos machines. Ce composant apporte une plus-value énorme à toute la machine que nous réalisons à Liège. " Une explication similaire est souvent reprise par la Sonaca, qui a créé une filiale en Roumanie. Nous venons de les évoquer, les pôles de compétitivité et le Plan Marshall constituent bien entendu un axe essentiel du " renouveau " wallon. Les pôles couvrent six secteurs d'activité : les sciences du vivant, l'aéronautique, la logistique, la mécanique, les technologies vertes et l'agro-alimentaire. Ils ont le mérite de susciter des projets et surtout d'obliger grandes entreprises, PME, universités et centres de recherche à travailler de concert. De quoi remailler un tissu économique qui avait tendance à s'effilocher. " Dans le domaine de la santé, constate Pierre Gustin, la Wallonie dispose avec des entreprises comme Bone Therapeutics, Celyad, Promethera ou encore Novadip, d'un pôle dédié à la thérapie cellulaire unique et prometteur (lire le Trends-Tendances du 19 janvier 2017). " De jeunes entreprises wallonnes se lancent aussi dans le traitement du cancer (OncoDNA, Trasis), la santé féminine (Mithra) etc. " Je mentionnerai également PhysIOL, une société qui a innové avec ses implants intraoculaires trifocaux, ajoute Pierre Gustin. C'est aujourd'hui une entreprise qui réalise des performances remarquables mais des années de R&D ont été nécessaires avant d'arriver à de tels résultats. C'est la même chose pour IBA. C'est pourquoi, je pense, qu'il ne faut pas attendre des start-up, surtout dans le secteur de la santé, qu'elles soient à maturité avant cinq ou 10 ans. " De nombreuses sociétés de services, de la production de molécules à la logistique spécifique au secteur en passant par les aspects réglementaires, se développent autour de ces start-up dans le domaine de la santé. Ainsi se bâtit un écosystème où les éléments se renforcent mutuellement. Cet écosystème a récemment séduit le groupe pharmaceutique australien Clarity, qui implantera sa tête de pont européenne à Liège. Avant lui, les spin-off Pluriomics (Université de Leiden aux Pays-Bas) et PDC Line Pharma (établissement français du sang à Grenoble) avaient déjà choisi la Wallonie pour les mêmes raisons. " Les partenaires étrangers sont impressionnés par cette dynamique très novatrice, portée par des projets venant vraiment du terrain, se réjouit Pascale Delcomminette. On sent la maturité des pôles croître et tout cela percole. " Autre indice de cette tendance de fond : le pôle Greenwin a été retenu parmi les cinq régions européennes pour le développement de projets-pilotes, soutenus par l'Union européenne, en matière de chimie verte, de biomasse et d'économie circulaire. Quand un journaliste tente de faire le tour des champions wallons, il lui arrive plus d'une fois de rencontrer un refus au nom de l'adage " pour vivre heureux, vivons cachés ". Si la modestie et l'humilité sont des qualités, afficher ses succès n'est pourtant pas un défaut et participerait au contraire à donner de la Wallonie une image plus conforme à une réalité économique moins morose qu'on ne l'imagine. " C'est vrai que les Wallons sont sans doute trop discrets, confirme Pierre Gustin. De ce point de vue, des initiatives comme les Gazelles ou le Trends Business Tour sont positives car elles permettent de mettre des entreprises à l'honneur. Je constate toutefois un changement de mentalité chez les jeunes entrepreneurs ainsi que globalement dans la nouvelle génération qui arrive aux affaires, notamment dans les entreprises familiales. Elle est plus ouverte et communique plus facilement. " Pascale Delcomminette confirme cette évolution. " Les réseaux sociaux jouent ici un rôle intéressant, précise-t-elle. Quand une entreprise partage ses succès sur Internet, cela se sait et cela suscite l'envie de communiquer chez les autres. Bon, il faut encore taper sur le clou des bonnes nouvelles mais cela avance. Que les entreprises et les citoyens soient conscients de ce qui bouge dans notre économie, de l'existence de leaders mondiaux en Wallonie, c'est essentiel pour la dynamique de toute notre société. " Par Christophe de Caevel et Guy Van Den Noortgate.