Au décès d'Albert Frère, GBL a plus sobrement rappelé la contribution, pendant plus de 30 ans, du légendaire homme d'affaires wallon à la création et au développement d'un groupe patrimonial familial de taille internationale. C'est plus sobre, et sans doute plus honnête.

Beaucoup ont voulu voir dans Albert Frère ce qu'il n'était pas. Ce n'était pas un grand philanthrope. Il ne s'est pas départi d'une grande partie de sa fortune, comme un Bill Gates ou un Warren Buffett pour créer une fondation luttant contre le paludisme. Et il n'a pas, comme François Pinault, acheté et rénové la Punta della Dogana, à Venise, pour y étaler ses collections d'art contemporain. Il a simplement fait fructifier, avec un flair inouï, un petit patrimoine de départ pour le transformer en une des plus grandes fortunes du pays. Lui qui n'avait pas toujours eu des mots tendres pour l'establishment a pris une éclatante revanche sociale, devenant baron, tutoyant tout ce qui compte dans la finance internationale, surtout française. Il pouvait, lors d'une de ses rares interviews télévisées, sortir son portable et appeler en direct son ami Bernard Arnault. Albert Frère a voulu bâtir un empire familial en y prenant du plaisir. Ni plus, ni moins. Et ce n'est pas une tare.

Si le contexte belge est tel que, pour faire fructifier une participation, il faille l'adosser à un groupe étranger, qui faut-il blâmer ? Albert Frère a simplement tiré les conséquences d'un état de fait qu'on ne peut pas lui imputer.

On lui a reproché d'avoir vendu à l'étranger les fleurons belges (Royale Belge, Petrofina, Tractebel, BBL, etc.) dont il était l'actionnaire de référence. Le procès est cocasse, venant souvent d'investisseurs qui se sont précipités pour céder leurs parts de réserve de la Générale de Belgique au plus offrant. Albert Frère, sentant le cours du temps, a simplement anticipé les grands mouvements du capitalisme moderne : il a adossé PetroFina à Total car il a vu que le groupe ne pourrait survivre seul dans un monde dominé par quelques " majors " détenant le gros des réserves pétrolières et pouvant se reposer sur des économies d'échelle. Il a vendu BBL et la Royale Belge car il craignait la fragilité des institutions financières. Il s'est désengagé de Suez car il avait perçu la perte de rentabilité dans les métiers de l'énergie, surtout en Belgique.

Avec le recul, on s'aperçoit que la " méthode Frère " était bien plus industrielle que purement spéculative et court-termiste. Oui, il était un financier. Oui, il voulait réaliser des plus-values. Mais il savait que pour valoriser une entreprise dont il était actionnaire, il fallait lui fournir un avenir. Il avait fait de sa première entreprise, le laminoir du Ruau, une industrie ultra-performante. Il avait bataillé pour créer le laminoir de Carlam, qui existe encore. Beaucoup de ses coups ne se sont pas faits au détriment de l'économie du pays : des décennies après avoir absorbé PetroFina, Total vient de boucler un investissement majeur de plus d'un milliard d'euros à Anvers, une dépense qu'une entreprise belge isolée aurait eu du mal à financer seule.

Albert Frère n'a pas détruit le tissu industriel belge. Mais on ne dira pas non plus qu'il a aidé l'économie du pays : ces mouvements ont en effet contribué à la perte pour le pays de centres de décisions importants. Mais si le contexte belge est tel que, pour faire fructifier une participation, il faille l'adosser à un groupe étranger, qui faut-il blâmer ? Albert Frère a simplement tiré les conséquences d'un état de fait qu'on ne peut pas lui imputer. Contrairement aux Pays-Bas, nous n'avons pas pu conserver la plupart de nos grands groupes (à quelques rares exceptions près, tels AB InBev, Solvay ou UCB) parce que notre écosystème - la fiscalité, les acteurs financiers, la culture entrepreneuriale - n'est pas adapté. Le départ d'Albert Frère vient de le rappeler, une fois de plus.