Les industriels anglais se rongent les ongles et prédisent une massive disruption en cas d'échec des négociations entre Londres et l'Union européenne. Les financiers de la City deviennent paranoïaques et accusent la France de vouloir tout faire pour s'accaparer de morceaux de l'industrie financière britannique.
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Les industriels anglais se rongent les ongles et prédisent une massive disruption en cas d'échec des négociations entre Londres et l'Union européenne. Les financiers de la City deviennent paranoïaques et accusent la France de vouloir tout faire pour s'accaparer de morceaux de l'industrie financière britannique. Les douaniers d'outre-Manche évoquent un " spectacle d'horreur " en imaginant la réinstauration de contrôle aux frontières. Les juristes se demandent comment il sera possible réintégrer plusieurs dizaines de milliers de textes législatifs dans le droit britannique sans provoquer une période de non-droit catastrophique. Pour éviter l'engorgement du parlement, le gouvernement, fortement affaibli depuis les dernières élections, prévoit d'ailleurs de réintroduire " les clauses d'Henry VIII ", un vieux texte de 1539 qui donne à la reine le pouvoir de légiférer par proclamation. Pour le Royaume-Uni, le Brexit est tout sauf un long fleuve tranquille. L'inquiétude est partagée par tous les partenaires commerciaux des îles Britanniques, au premier rang desquels figure la Belgique. Pour nous, le Royaume-Uni est un partenaire crucial. Il est notre quatrième client (nous y exportons pour près de 32 milliards d'euros en biens) et notre cinquième fournisseur (nous importons environ 17,4 milliards d'euros). Certes, ces chiffres de l'Agence pour le commerce extérieur portent sur l'année 2015. " Mais nous avons maintenu en 2016 ces 50 milliards d'euros d'échange. Un an après le référendum, le ciel ne nous est pas tombé sur la tête ", observe Guy Trouveroy, qui fut ambassadeur de Belgique à Londres jusqu'à la fin juin (son successeur est Rudolf Huygelen).Le Brexit n'a donc pas scellé la fin du commerce entre la Belgique et le Royaume-Uni. Loin de là. Dans un secteur aussi important que l'énergie, les entreprises belges spécialisées comme DEME ou Jan De Nul ou encore l'ostendaise Laminaria (spécialisée dans l'énergie provenant des vagues) ne vont pas abandonner un pays qui représente le principal parc éolien offshore d'Europe et qui a un vaste projet à Swansea pour utiliser l'énergie marémotrice. Dans les grands projets immobiliers, les Belges sont également souvent présents. " Mais, ajoute Guy Trouveroy, le Royaume-Uni ne pourra pas totalement compenser les pertes de ses échanges avec l'Union européenne en accroissant ses échanges avec le reste du monde ". Pour le diplomate belge, il est cependant bien trop tôt pour se faire une idée exacte des conséquences de l'événement. " Les négociations entre Londres et l'Union européenne vont prendre deux ans, auxquels s'ajouterait une période intermédiaire de deux ou trois ans. Il faudra donc cinq ou six ans avant de savoir où nous serons. En attendant, il faudra investir dans une boule de cristal ", ajoute-t-il, sourire en coin. Alors que le deuxième round de négociations entre l'Union européenne et Londres vient de se terminer, tous les scénarios restent donc imaginables, du plus soft (le maintien dans l'Union douanière et un nouveau traité commercial) au plus hard (l'échec de la négociation, ce qui ferait retomber les échanges commerciaux dans le cadre général fixé par l'Organisation mondiale du commerce avec comme conséquence la réinstauration des droits de douane sur de nombreux produits). Un " hard Brexit " aurait donc un impact majeur. Voici quelques mois, le directeur général de l'OMC, Roberto Azevedo, avait prévenu que dans ce cas de figure, les exportateurs britanniques risqueraient de payer jusqu'à 5,6 milliards de livres sterling (environ 6,4 milliards d'euros) de droits de douane supplémentaires. Et inversement, les exportations européennes vers le Royaume-Uni seraient elles aussi ponctionnées. L'important secteur automobile britannique (170.000 travailleurs directs, 600.000 indirects, 72 milliards de livres de chiffre d'affaires) est plus pessimiste encore. Si les tarifs douaniers de l'OMC (10%) sont appliqués, le coût de fabrication (en raison de la hausse du prix des pièces importées) augmenterait de 1,8 milliard de livres, un montant auquel vont s'ajouter 2,7 milliards de livres de taxes perçues par l'Union européenne sur les voitures importées du Royaume-Uni, car plus de la moitié des exportations de voitures britanniques (1,7 million de véhicules par an) part à destination de l'UE. Il y aurait aussi d'autres effets. Tels les problèmes de normes. " Si, à l'avenir, le Royaume-Uni adopte d'autres standards environnementaux, plus faibles que les standards européens, l'Europe acceptera-t-elle encore ses produits ? ", s'interroge Guy Trouveroy. Et puis, il y a également les problèmes logistiques. " Avec l'augmentation des tâches douanières et de la paperasserie, les ports anglais risquent d'être étouffés, note encore Guy Trouveroy. Contrairement à nos ports (Zeebrugge, Anvers) qui sont des colosses, les ports anglais n'ont pas la capacité d'absorber des files d'attente supplémentaires. Et ils commencent à suer à grosses gouttes à l'évocation de ces problèmes. " " Les entreprises sont inquiètes, mais elles savent que les vraies questions ne se posent pas encore maintenant ", enchaîne Guy Trouveroy. " Flanders Investment and Trade a créé une plateforme d'information sur le Brexit où les entreprises peuvent s'adresser pour poser leurs questions. Mais elles en posent peu ", abonde Ben De Smit, attaché économique et commercial auprès de Flanders Investment and Trade. En fait, le seul impact réel du Brexit aujourd'hui est la baisse importante de la valeur de la livre sterling, laquelle a perdu environ 15 % depuis un an. Un mouvement qui affecte diversement les entreprises belges. " Le secteur alimentaire est sans doute davantage sous pression, explique Ben De Smit. Car la distribution britannique est très concentrée. Quatre ou cinq grandes chaînes se partagent 80 % du marché. Elles ont un très grand pouvoir de négociation et les fournisseurs du continent n'ont donc pas pu absorber la chute de la livre de 15 ou 20 %. Dès lors, on 'chipote' un peu, sur les emballages par exemple. " L'histoire de Toblerone est symptomatique. Le chocolatier suisse a réduit le poids de ses barres à destination du marché britannique de 400 à 360 g et de 170 à 150 g, en jouant sur le nombre de pyramides par barre. Ce qui a d'ailleurs fait hurler les puristes qui ont condamné ce crime esthétique. " Cependant, ajoute Ben De Smit, les Britanniques ont peu de choix. La Grande-Bretagne ne se suffit plus à elle-même en termes alimentaires. Elle doit importer. Ses produits surgelés par exemple sont achetés à l'extérieur. " Le secteur textile est un autre cas de figure. " Il y a beaucoup d'entreprises textiles qui louent des loges dans le stade de Chelsea pour y inviter les acheteurs britanniques, explique Guy Trouveroy. Les acheteurs basés ici n'achètent pas seulement pour le Royaume-Uni mais pour le monde entier (ils représentent par exemple une chaîne d'hôtels en Arabie saoudite ou aux Emirats par exemple). Londres est donc un marché décisif, même pour des petites entreprises qui n'emploient qu'une quarantaine de personnes, et nous les soutenons, poursuit-il. Les acheteurs britanniques continuent à acheter malgré le prix parce que nos entreprises ont pu bâtir, grâce à leur design et leur capacité d'adaptation, une sorte de monopole. Ils déterminent la mode. Les relations historiques sont en outre importantes. Nous avons une audience captive. " " Et, ajoute Ben De Smit, la proximité géographique, le fait de pouvoir se déplacer et apporter facilement des échantillons, constitue également un atout. " Dans le domaine logistique, des entreprises voient également se dessiner de nouvelles opportunités. L'une d'entre elles a par exemple acheté un terrain supplémentaire afin d'y installer un service de dédouanement qu'elle pourra offrir à d'autres. Crisis is an opportunity. De même, la Belgique en général et Bruxelles en particulier peuvent attirer les Britanniques qui vont avoir besoin d'une antenne sur le continent pour poursuivre leurs relations avec l'Union européenne. Ainsi, trois assureurs britanniques - Lloyd's of London, QBS et MS Amlin - ont déjà fait le choix de la capitale belge pour y installer une filiale agréée et continuer à bénéficier du passeport européen. Mais Bruxelles, ce sont aussi les organisations internationales. " Elles ont besoin de continuer à parler à l'Union européenne, et celle qui n'avaient pas d'antenne sur le continent vont donc devoir s'y implanter ", affirme Guy Trouveroy. Et puis, il y a la place financière. Bruxelles peut offrir des services financiers pointus. " Nous sommes bons en fintech, dans les activités de back office, dans les fonds de pension, etc. ", affirme Guy Trouveroy qui observe que la majorité des personnes qui assistent aux séminaires financiers qui se tiennent à l'ambassade ne sont pas des Britanniques, mais des Japonais, des Chinois, des Russes, des Indiens, etc. qui s'inquiètent des conséquences du Brexit pour leurs affaires. Une inquiétude partagée par les Britanniques notamment dans le secteur financier. La publication de notes secrètes de Jeremy Browne, le représentant de la City auprès de l'Union européenne qui accuse la France de tout faire pour faire échouer les négociations et permettre ainsi de transférer un maximum d'activités à Paris en dit long sur leur sentiment. Ces regards en chiens de faïence des deux côtés du Channel ne datent pas d'hier, rappelle Guy Trouveroy. " Le changement d'attitude remonte à la crise de 2007-2008, une crise plus fortement ressentie au Royaume-Uni. Beaucoup de banques commerciales ont alors réaménagé leur bilan afin de réduire les risques d'instabilité. Le gouvernement britannique a pris des mesures et l'actuel gouvernement de Theresa May désire contrôler le secteur privé. Cependant, ajoute l'ambassadeur belge, je suis de ceux qui pensent que l'affaiblissement de la City avec le Brexit ne sera pas aussi important que l'annoncent certains. " Beaucoup d'activités financières continueront à se faire à Londres, qui n'abrite pas seulement des capitaux européens, mais mondiaux et qui pourra continuer de ce fait à bénéficier d'économies d'échelle et d'infrastructures de marché que n'auront pas Francfort ou Paris. Le géant anversois de la logistique Katoen Natie s'est fait ainsi accrédité voici un an au London Metal Exchange afin de développer un activité de trading de métaux non ferreux. Et les sociétés à la recherche de capitaux continuent à se tourner vers la capitale britannique. " L'argent est toujours là ", souligne Guy Trouveroy. La FIT et l'ambassade ont ainsi organisé récemment un séminaire qui a mis en relation les entreprises biotech du Nord du pays avec des investisseurs potentiels. Londres devrait également conserver son statut de capitale des sociétés high-tech spécialisées dans les applications financières ou dans la gestion des villes (les smart cities qui utilisent des applications afin d'améliorer la gestion des transports, des déchets, de la distribution d'eau ou d'électricité, etc.). " Londres est en pointe dans ce domaine ", affirme Laurent Preud'homme, premier secrétaire à l'ambassade de Belgique à Londres. Le secteur high-tech représente 40.000 entreprises digitales et 200.000 personnes employées dans la capitale britannique. Et le Smart London Board, qui rassemble les autorités, des professeurs d'université et des entreprises, conseille la ville dans la manière dont les technologies digitales peuvent faciliter sa gestion. On le voit, le Brexit, déclenché voici un peu plus d'un an, n'a pas marqué un coup d'arrêt au commerce belgo-britannique. Les entreprises belges actives outre-Manche continuent leur business mais savent aussi que le contexte s'est modifié. " Certains vont y perdre, d'autres y gagner. D'autres vont devoir retravailler leurs relations ", résume Guy Trouveroy. Mais ce qui ne doit pas changer, c'est la conviction que nous sommes forts dans de nombreuses niches. " Quand on me dit que la Belgique est un petit pays, cela me fâche, lance l'ambassadeur. Commercialement, nous sommes parmi les grands. En matière internationale, la modestie ne paie pas. La discrétion, oui. Mais pas la modestie."