Quand on parle biotechs, vous visualisez sans doute quelques chercheurs en tablier blanc dans un labo. Mais les biotechs aujourd'hui, c'est bien plus que cela. Il s'agit d'entreprises employant plusieurs dizaines, voire plusieurs centaines de personnes. En 12 ans, le nombre d'emplois directs dans les sciences du vivant en Wallonie a été multiplié par deux pour dépasser désormais les 15.000 unités (équivalents temps plein). Et si on ne considère que les seules PME, c'est une multiplication par trois. La valeur ajoutée créée par les membres du pôle de compétitivité BioWin est passée, depuis 2005, de 3,3 à 8,5 millions d'euros. Depuis 2005, les start-up wallonnes de la pharma ont levé 1,8 milliard d'euros (dont 486 millions rien qu'en 2018 ! )
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Quand on parle biotechs, vous visualisez sans doute quelques chercheurs en tablier blanc dans un labo. Mais les biotechs aujourd'hui, c'est bien plus que cela. Il s'agit d'entreprises employant plusieurs dizaines, voire plusieurs centaines de personnes. En 12 ans, le nombre d'emplois directs dans les sciences du vivant en Wallonie a été multiplié par deux pour dépasser désormais les 15.000 unités (équivalents temps plein). Et si on ne considère que les seules PME, c'est une multiplication par trois. La valeur ajoutée créée par les membres du pôle de compétitivité BioWin est passée, depuis 2005, de 3,3 à 8,5 millions d'euros. Depuis 2005, les start-up wallonnes de la pharma ont levé 1,8 milliard d'euros (dont 486 millions rien qu'en 2018 ! ) Cet indéniable succès ne doit rien au hasard. Il repose sur des racines profondément ancrées dans le tissu économique belge. Racines que les pouvoirs publics ont habilement nourries pour qu'elles portent toujours plus de fruits. Eh oui, on critique volontiers le monde politique mais, ici, il a joué un rôle très intéressant de catalyseur. Voici donc la structure de ce grand arbre que l'on se plaît de plus en plus à appeler, avec un brin de fierté, " Biotech Valley ". Au départ, donc, il y a la présence de grandes entreprises pharmaceutiques. Les UCB, Janssen, GSK et consorts sont implantées en Belgique depuis des décennies. " Cette présence existe évidemment dans d'autres pays européens mais, chez nous, ces multinationales possèdent souvent bien plus qu'un siège social ou des centres de distribution, explique Sylvie Ponchaut, directrice du pôle de compétitivité BioWin. Beaucoup font aussi de la recherche et de la production, des activités à haute valeur ajoutée qui ont un impact important sur l'écosystème. " En fait, c'est tout le top 10 mondial de la pharma qui a développé des activités significatives en Belgique. Une densité très rare qui a justifié quelques décisions fiscales ciblées pour pérenniser ce tissu : la réduction du précompte pour l'emploi de chercheurs, et l'exonération des revenus de brevets obtenus et utilisés en Belgique. Ces mesures, prises sous les gouvernements Verhofstadt, sont toujours soulignées avec insistance par tous les acteurs. " Ces instruments fiscaux sont comme des petits tapis rouges que l'on déroule pour le secteur, analyse Kenneth Bertrams, professeur d'histoire économique (ULB) et auteur d'un ouvrage sur un siècle d'industrie chimique et pharmaceutique en Belgique. C'est une véritable politique industrielle, un levier essentiel dans le développement de l'économie de la connaissance et l'émergence de nombreuses sociétés de biotechnologie en Belgique. " Cet apport historique est un atout pour le secteur de la pharmacie, atout que ne possèdent pas, par exemple, les start-up numériques qui émergent aujourd'hui sur les campus universitaires. " Ces grandes entreprises ont aidé à créer des vocations, analyse Philippe Degive, investment manager à la SRIW, la Société régionale d'investissement de Wallonie. Ce sont des fournisseurs de savoir-faire pour les nouvelles sociétés. Il n'est pas rare de voir des cadres de grands groupes créer ou rejoindre des start-up. Cela peut aussi aider à l'adossement de ces biotechs à l'industrie pharma par des accords de licence, de commercialisation, des investissements et parfois un rachat. " Et il arrive même qu'une grande entreprise crée directement sa start-up : l'an dernier, UCB a lancé Syndesi pour développer un projet de médicament contre la maladie d'Alzheimer. Ces grandes entreprises pharmaceutiques n'étaient pas isolées. Il y avait près d'elles des universités et des centres de recherche d'une haute qualité, ainsi qu'un tissu hospitalier très dense convenant parfaitement aux études cliniques. La plupart des medtechs et biotechs qui occupent l'actualité de ces derniers mois sont directement issues de recherches universitaires. " Les frontières entre les mondes académique et entrepreneurial existent depuis toujours mais l'évolution est notable depuis 20 ou 30 ans, pointe Philippe Degive. De plus en plus de chercheurs ont vu des collègues créer leur start-up. Fonder son entreprise, ce n'est plus vendre son âme de chercheur ; les mentalités ont bien évolué. " C'est le cas d'Etienne Sokal (UCLouvain), fondateur de Promethera, de Jean-Michel Foidart (ULiège), cofondateur de Mithra ou plus récemment de Cédric Blanpain (ULB), qui vient de lancer ChromaCure avec l'ambition de développer des thérapies contre le cancer. L'un des défis est alors pour le scientifique d'avoir l'humilité nécessaire pour partager très tôt son " bébé " avec des managers, généralement plus aptes à gérer l'aventure économique. Le pôle de compétitivité BioWin a grandement contribué à ce décloisonnement. Les projets de recherche n'y sont subsidiés que s'ils réunissent plusieurs entreprises (dont au moins une PME) et une université ou un centre de recherche. Ces acteurs ont donc été poussés à travailler ensemble et, rapidement, les deux mondes ont appris à se connaître. A Liège, l'université, le CHU et le fonds d'investissement Meusinvest ont carrément mis en place une structure spécifique (Bridge2health) pour capter et aider à valoriser les projets sortant des cercles médicaux. " C'est une force vis-à-vis des entreprises extérieures et des porteurs de projets : on peut leur offrir un full service dès le début, explique Julien Compère, administrateur délégué du CHU de Liège. Ils ont accès au capital financier, au capital humain et à l'infrastructure. Bridge2Health gère aussi toutes les infrastructures mises en place pour le médical. On peut fournir un local près de l'hôpital universitaire, des salles blanches, etc. " Même sans spin-off ou start-up, les sociétés pharmaceutiques ont besoin de se confronter régulièrement à l'excellence académique pour conforter ou orienter leurs programmes de recherche. L'ancien patron de GSK Jean Stéphenne, membre du comité de direction de nombreuses sociétés du secteur, assure ainsi qu'il n'investit jamais dans une entreprise qui n'a pas tissé des collaborations avec des équipes universitaires. Les racines et le tronc n'ont guère de chance de grandir s'ils n'évoluent pas dans un environnement adapté. Des médicaments, et plus encore des cellules souches ou des produits de radiopharmacie ne se transportent pas comme des bocaux de confiture. La Belgique a développé une expertise remarquable dans la logistique pharmaceutique. " Notre pays est internationalement reconnu comme étant une plateforme logistique performante permettant d'acheminer rapidement vaccins et médicaments dans le monde entier, commente Frédéric Druck, secrétaire général de Bio.be, la fédération des entreprises des sciences du vivant. "Avec un montant qui atteint près de 40 milliards d'euros par an, la Belgique est le second exportateur de produits (bio)pharmaceutiques de l'Union européenne. Près de la moitié de ces produits sont exportés hors de l'UE, principalement en Asie et aux Etats-Unis. Ce succès est notamment dû au fait que les aéroports de Bruxelles et de Liège ont été les premiers certifiés comme centres d'excellence pour la logistique de produits pharmaceutiques." En outre, la Wallonie dispose toujours d'une réserve de terrains pour les investissements. Des projets d'extension existent au Biopark de Gosselies (25.000 m2), à Liège (50.000 m2) et à Louvain-la-Neuve. "En termes d'emplois, 80% sont concentrés dans le Brabant wallon, explique Sylvie Ponchaut. Mais les biotechs sont de mieux en mieux réparties en Wallonie. Le Brabant wallon, Liège et Charleroi accueillent chacun 25-30% du total des entreprises." Mais pour être à la pointe de la pointe, ne faudrait-il pas concentrer ces forces, au moins spécialiser les trois hubs wallons (et peut-être quatre avec Marche qui prend de l'ampleur) ? "Je ne le pense pas, poursuit la directrice du pôle de compétitivité BioWin. Pour un investisseur américain, un territoire de 3,5 millions d'habitants, c'est un mouchoir de poche. Marche, à ses yeux, c'est à côté de Gosselies." Elle assure en outre que les différents hubs ne se tirent pas dans les pattes pour attirer les investisseurs étrangers. "Globalement, ils travaillent en bonne intelligence pour analyser la localisation qui profiterait le mieux à l'ensemble de l'écosystème wallon. Le boom du secteur facilite cette réalité : il y en a plus qu'assez pour chacun ! Depuis quelques années, grâce à notre travail commun, les tensions sous-régionalistes sont donc nettement retombées. " Le travail de réseautage mené par BioWin y a contribué, comme aussi le fait que les parcs tendent presque naturellement à se spécialiser, avec beaucoup de thérapie cellulaire à Gosselies et du medtech et de la radiopharma à Liège. Des parcs qui se dotent par ailleurs eux aussi d'équipements spécialisés. "Il y a une offre de services de très haute technicité, assure Enrico Bastianelli, ancien patron de Bone Therapeutics, désormais à la tête de Graftys (société de fabrication de ciments osseux basée à Gosselies). Les jeunes sociétés peuvent accéder à des équipements de pointe qu'elles ne pourraient pas se payer. Cela permet de démarrer une activité de manière quasiment immédiate en minimisant les coûts. J'ai pu voir l'investissement progressif qui a été effectué dans les parcs scientifiques, dans des outils d'incubation qui sont devenus au fil du temps de plus en plus sophistiqués. Par rapport à d'autres pays, la qualité de l'offre d'infrastructures (laboratoires de recherche, unités de production) est vraiment excellente." Reste maintenant la question de l'engrais, histoire de garantir la croissance de ces jeunes pousses. Les sociétés pharmaceutiques en développement ont régulièrement besoin d'argent frais, le temps d'amener un médicament ou produit sur le marché - un processus qui prend facilement plus de 10 ans. Les biotechs et medtechs ont pu compter sur le soutien de plus en plus affirmé des investisseurs publics (SFPI, SRIW, invests provinciaux) et des fonds dédicacés par les universités. La société fédérale de participations et d'investissement (SFPI) est présente dans une quinzaine d'entreprises pharmaceutiques (Ire-Elit, MaSTherCell, PDC Line Pharma, etc.) et la SRIW dans pas moins de 30 (Bone Therapeutics, Mithra, IDDI, etc.). Les sociétés fédérale et régionale interviennent même souvent de concert. Les sociétés publiques ont par ailleurs pris des participations dans des fonds internationaux. Une manière de tisser un réseau et d'amener d'autres investisseurs à s'intéresser aux entreprises belges. Il est de plus en plus fréquent qu'elles jouent un rôle d'ensemblier pour réunir des partenaires privés et publics lors des levées de fonds des biotechs régionales. "Ces acteurs publics ont bien compris le potentiel stratégique du secteur et ils sont prêts à jouer le rôle de levier vers le financement privé", souligne Chris Buyse, managing partner chez Fund+, un fonds d'investissement belge spécialisé dans la pharma. L'intervention publique ne se limite pas aux prises de participation. Les entreprises apprécient particulièrement les aides non dilutives octroyées par la DGO6 (Direction de l'aide à la recherche de la Wallonie) sous forme de subsides et d'avances récupérables. "C'est un atout très important de la Wallonie car les taux d'aides sont incomparables, assure Florence Bosco, CEO du Biopark de Gosselies. On ne trouve pas l'équivalent dans d'autres pays. La Wallonie finance de 50 à 70% des frais de R&D jusqu'en phase 2, et finance même à concurrence d'1 million d'euros pour la phase 3. " Ce mécanisme existe depuis une dizaine d'années. Un temps suffisamment long pour être connu bien au-delà de nos frontières. Nous avons donc maintenant un arbre bien enraciné qui ne demande qu'à grandir. Mais ce seront ses branches qui porteront les fruits. Et celles-ci peuvent être très variées. A côté des biotechs proprement dites, c'est-à-dire les firmes qui développent un médicament, on voit émerger de plus en plus de medtechs qui travaillent, elles, sur des équipements médicaux. Un complément idéal car ce créneau nécessite des investissements moins lourds et moins risqués tout en demeurant du ressort de l'innovation et de la technologie de pointe. C'est le cas, par exemple, d'Endo Tools Therapeutics (Gosselies), qui produit des dispositifs médicaux contre l'obésité, le diabète et les tumeurs du tube digestif. Mais aussi de Miracor à Liège, ou d'Istar Medical (implants ophtalmologiques) à Wavre. Sylvie Ponchaut pointe également le nombre croissant d'innovations dans la production de médicaments, avec le développement de sociétés comme Univercells, Xpress Biologics, Novasep ou Eurogentec. "Il doit y avoir une quarantaine d'entreprises dans ce créneau en Wallonie, se réjouit-elle." Elles innovent dans les process à partir du vivant. C'est crucial d'avoir des gens et des entreprises capables aussi d'innover dans ce domaine. En plus, il s'agit souvent de modes de production compliqués et qui ne s'exportent pas facilement. De quoi assurer de l'emploi aussi pour les cols bleus, ce qui est moins le cas dans la recherche. " Enfin, il y a aussi toutes ces PME de support et de services qui gravitent autour des entreprises pharmaceutiques. Cela va des consultants spécialisés dans les affaires réglementaires au producteur de flacons stériles, comme Aseptic Technologies. " Les investisseurs étrangers s'informent de plus en plus régulièrement de la présence de société de services pour soutenir ce tissu industriel, souligne Sylvie Ponchaut. C'est un facteur-clé. On le voit très bien dans la thérapie cellulaire, avec toute la logistique qui tourne autour du transport du vivant, les spécialistes du brevetage, etc. " Sur les 15.000 emplois du pôle BioWin, 2.292 proviennent de ces sociétés de support. " Ce n'est pas anodin et je suis persuadée que ça va augmenter à l'avenir. L'une de nos missions, en tant que pôle, est aussi de servir de GPS à ces sociétés pour les aider à trouver des clients ou des fournisseurs. " L'addition de ces différentes branches constitue vraiment ce que l'on appelle un écosystème. " Ce réseau, ce maillage, dépasse effectivement les biotechs, commente l'historien Kenneth Bertrams. Et il les met en valeur. Sans lui, il n'y aurait pas de tremplin international. Nous avons une extension par effet d'entraînement : une entreprise va compléter ce que fait une autre. " Apparemment, peu de pays peuvent offrir un panel aussi complet sur un aussi petit territoire. De quoi attirer évidemment des sociétés étrangères mais aussi réduire le risque de délocalisation. " Quand elle évolue dans un écosystème très structuré, complet et fort, il n'y a aucun intérêt à délocaliser une société, ajoute Marc Dechamps, directeur des affaires internationales chez BioWin. Une entreprise comme Galapagos est très heureuse dans l'écosystème belge. Elle cherche à diversifier ses programmes avec différentes sociétés pharmaceutiques et investisseurs. " En effet, la complémentarité des entreprises les renforce les unes les autres. Elle apporte aussi une plus grande sécurité aux investisseurs, car il s'agit parfois d'activités beaucoup moins risquées que le développement de médicaments. " Des sociétés comme Quality Assistance (sciences analytiques) ou MaSTherCell (thérapies cellulaires) sont devenues des piliers de l'écosystème, analyse Philippe Degive, de la SRIW. Il s'agit d'entreprises solides, qui génèrent beaucoup d'emplois et réalisent des chiffres d'affaires récurrents. C'est précieux en termes de diversification des risques. Mais bon, sans les sociétés plus risquées - avec aussi des perspectives de retour plus élevées en cas de deal -, tout cet écosystème n'existerait pas. " Last but not least, de plus en plus de branches internationales devraient par ailleurs aussi pousser sur cet arbre. BioWin participe en effet à des projets européens et a développé des partenariats avec des structures équivalentes en Europe, notamment avec le réputé pôle parisien. " Le gros de la biopharmacie en Europe se passe entre Paris et la Belgique, conclut Sylvie Ponchaut. Nous avons là une exceptionnelle concentration d'acteurs de très haut niveau. "Par Christophe De Caevel et Jérémie Lempereur.