Le célèbre " savanturier " suisse Bertrand Piccard participera le mois prochain à la quatrième édition du Trade Forum de Credendo et Trends-Tendances. En prélude à son intervention, il nous a reçus dans les locaux de sa fondation, à Lausanne en bordure du lac Léman.
...

Le célèbre " savanturier " suisse Bertrand Piccard participera le mois prochain à la quatrième édition du Trade Forum de Credendo et Trends-Tendances. En prélude à son intervention, il nous a reçus dans les locaux de sa fondation, à Lausanne en bordure du lac Léman. TRENDS-TENDANCES. En matière environnementale, l'un des éléments marquants de ces derniers mois fut la mobilisation des jeunes en Europe en faveur d'une politique climatique ambitieuse. Avez-vous été surpris par cette mobilisation ? BERTRAND PICCARD. J'ai été surpris que cela ne vienne pas plus tôt ! Nous sommes en train de détruire la planète et les gens commencent seulement à réagir. C'est incompréhensible pour moi qu'ils ne soient pas descendus dans la rue plus tôt. Des scientifiques le clamaient depuis des années. Mais aujourd'hui, il y a le poids de la population. Tous ces manifestants, ce sont aussi des électeurs. Les hommes et femmes politiques, qui ont souvent leur réélection comme seule motivation, se disent tout d'un coup : " Ah, si j'agis en faveur de l'environnement, cela peut m'aider à être réélu ". Et pourtant, pas mal de gens disent à ces jeunes " Etudiez au lieu de manifester "... C'est tellement idiot de dire cela. A quoi cela sert-il d'étudier si la vie est invivable sur Terre d'ici quelques années ? La réponse à leur donner est celle-ci : " On a entendu votre message, on va le prendre en compte, on va agir, on va prendre toutes les mesures nécessaires ". Et de cette manière-là, les rassurer et leur permettre de retourner étudier. Cette mobilisation a-t-elle changé le regard envers une fondation comme la vôtre ? Du côté des gouvernements, oui. Ils entendent des jeunes leur dire " Faites quelque chose " et nous, nous arrivons en disant " Voilà ce qu'on peut faire ". C'est une complémentarité parfaite. Les entreprises se rendent compte que les jeunes cherchent à travailler d'abord pour des sociétés dont ils partagent les valeurs. Elles ont donc réagi et pris des engagements, parfois très ambitieux, en matière de protection de l'environnement et de lutte contre les changements climatiques, mais aussi en faveur de l'égalité sociale. En France, 101 entreprises ont signé le French Business Climate Pledge. Aux Etats-Unis, 181 entreprises de très haut niveau ont été jusqu'à modifier le sens-même de leurs statuts : le but n'est plus de donner une valeur aux actionnaires mais à toutes les parties prenantes de la société. Ce sont des changements majeurs. Croyez-vous vraiment à leur sincérité ? N'y a-t-il pas là une bonne dose de " greenwashing " ? Chaque fois que j'ai discuté avec des dirigeants de grande entreprise, j'ai eu des interlocuteurs, je pense, sincères. Leur raisonnement est le suivant : on ne va pas faire moins de bénéfices, on va en faire plus longtemps. Les mesures environnementales qu'ils prennent aujourd'hui sont tout simplement intelligentes. Et elles viennent corriger la bêtise actuelle du court terme. Pour reprendre le titre du Trade Forum, les changements climatiques sont donc pour vous une opportunité économique plus qu'une menace. Les changements climatiques sont indiscutablement et uniquement une menace ; la lutte contre ces changements est, elle, entièrement une opportunité. Tant qu'on croit que cette lutte nécessite des sacrifices pénibles de la population et d'importantes dépenses publiques, on n'en voit pas les opportunités. Mais la lutte contre les changements climatiques offre les plus gros marchés industriels du siècle, avec le remplacement de tout ce qui est polluant par ce qui peut protéger l'environnement. Et c'est totalement rentable avec les économies d'énergie, avec l'efficience dans l'utilisation des ressources naturelles. Nous avons une formidable opportunité d'améliorer l'environnement, de créer de l'emploi et de dégager des profits, avançons donc dans cette direction ! C'est la théorie. Mais les avancées scientifiques sont-elles suffisantes pour réussir le défi ? Avec ce qui existe déjà aujourd'hui, sans aucune innovation supplémentaire, nous pouvons diviser par deux les émissions de gaz à effet de serre. L'isolation des maisons, les ampoules LED, les véhicules électriques, les pompes à chaleur, de nouveaux processus industriels et agricoles... tout cela existe. Mais il faut le mettre en oeuvre à grande échelle. L'un des écueils de la transition énergétique, cela reste cependant le stockage de l'énergie... Il y a plusieurs moyens de stocker l'électricité : dans des barrages, en repompant l'eau vers le haut pour la faire redescendre ensuite en produisant de l'électricité ; dans de la chaleur, dans du froid. EDF-Luminus a un très beau programme en Belgique. Quand l'électricité est en excès, les industries du froid l'utilisent pour abaisser leurs températures. Et quand il y a des pics de consommation, ces entreprises sont payées pour ne pas consommer ; l'accumulation de froid suffit pour conserver les produits plusieurs heures. C'est un des éléments du smart grid, qui permet d'équilibrer les consommations entre les acteurs. Il y a aussi les batteries, bien entendu. Ne croyez pas que chaque maison aura sa batterie neuve, spécialement conçue pour cela : les batteries qui stockeront l'électricité d'un pays, ce sont les batteries des voitures électriques. Une voiture électrique, ce n'est pas une voiture avec une batterie, c'est une batterie avec des roues. Nonante pour cent du temps, la voiture ne roule pas. Elle peut parfaitement servir de tampon pour le réseau. Le pays qui parviendra à stabiliser son réseau grâce à la mobilité électrique pourra réduire de 30% ses besoins de production d'énergie. Vous-même, comment gérez-vous l'empreinte carbone de vos déplacements professionnels, nombreux j'imagine ? J'ai une Hyundai Kona 100% électrique, que je recharge chez moi avec des panneaux solaires. Quand je me déplace avec un avion normal - c'est-à-dire qui n'est pas solaire ( sourire) - je compense mon CO2 auprès de la fondation suisse My Climate qui développe des projets de réduction des émissions dans les pays en développement. Votre fondation est soutenue par de grandes entreprises actives dans l'énergie, dans l'industrie... Bref, par les acteurs qui ont conduit à la dégradation environnementale que nous connaissons. Leur faites-vous confiance ? N'est-ce pas une manière, pour elles, de se donner bonne conscience ? Nous avons besoin, comme partenaires, de sociétés qui s'engagent à être plus efficientes. Solvay, qui est l'un de nos partenaires historiques dans Solar Impulse d'abord et la Fondation maintenant, est un bon exemple. Solvay dit bien que la chimie a fait partie du problème hier et qu'elle fait aujourd'hui partie de la solution. Nous n'avons que des entreprises qui cherchent à être plus efficientes, plus propres. Les autres trouveront porte close. Monsanto ne pourra jamais entrer chez nous ! C'est Bayer maintenant... Bayer Material Science, entité spécialisée dans les matériaux ultra-légers, fut un partenaire de Solar Impulse. Ils ont quitté Bayer pour créer Covestro qui est resté un partenaire de la Fondation. Mais donc, ils ne sont plus dans Bayer et ça nous rassure beaucoup. ( sourire) Pensez-vous qu'avec les 1.000 solutions retenues par votre fondation, et d'autres solutions, la science suffira pour réussir ce défi climatique ou devrons-nous aussi modifier nos comportements (prendre moins l'avion ou la voiture, mieux trier les déchets, manger moins de viande, etc.) ? Si vous exigez aujourd'hui de la population qu'elle change ses habitudes, vous allez créer plus de résistance que de soutien. Et comme la moitié du travail peut déjà être faite avec des solutions qui existent, il faut commencer par cela et les mettre en oeuvre rapidement. Si cela ne suffit pas, à ce moment-là, on pourra demander aux gens de faire des sacrifices. Pourquoi demander de moins rouler en voiture alors qu'ils pourraient déjà avoir une voiture qui consomme beaucoup moins ? Pourquoi demander de vivre dans des maisons plus petites alors que les maisons pourraient déjà être mieux isolées ? Vous risquez de heurter les gens plutôt que de les emmener avec vous. Ces petits gestes quotidiens ne servent-ils donc à rien ? Non, je n'ai pas dit cela. Sans faire de sacrifices, il y a moyen de poser des gestes individuels qui relèvent du bon sens, comme utiliser une gourde plutôt qu'une bouteille en plastique, mettre des ampoules LED, consommer plus local ou s'assurer que notre viande ne provient pas d'animaux alimentés avec du soja venu de zones déforestées en Amazonie. Nos gestes individuels peuvent pousser nos gouvernements à agir sur ce qui devrait pourtant être des évidences. Notre société fonctionne de manière aberrante : elle épuise les ressources naturelles, elle pollue l'air et les océans, elle injecte des produits chimiques cancérigènes dans l'alimentation. Notre monde a perdu le sens de la mesure et de l'intelligence. Il détruit son capital humain, en écrasant les salaires pour faire du bénéfice à court terme. C'est non seulement moralement inacceptable mais en outre économiquement stupide car cela maintient plein de gens en dehors des réseaux de consommation. Et c'est dangereux car ceux qui n'ont plus rien à perdre finissent toujours par se révolter. Dans une telle situation, à chaque niveau, y compris donc les gestes individuels, on peut rétablir une partie du bon sens qui a disparu. Encore faut-il avoir les moyens de poser ces gestes. Comment, comme le disait Nicolas Hulot, réconcilier les problèmes de fins de mois avec les problèmes de fin du monde ? Aujourd'hui, c'est rentable : isoler sa maison ou utiliser des LED, c'est amorti en quelques années. Certaines familles n'ont pas les moyens de consentir l'investissement de départ. Pour elles, il faut prévoir des prêts à taux zéro, ce qui n'est pas très compliqué dans une époque de taux négatifs. Ils seront remboursés grâce au gain énergétique des nouvelles installations, des nouveaux appareils électro-ménagers. Si on décide de le faire, ça ne coûte rien ! Il y a encore de nombreux débats, à la télé ou ailleurs, sur le thème " Peut-on concilier écologie et économie ? ". Mais ça fait 10 ans qu'on sait que la réponse est " oui ". Il est plus que temps d'avancer. Aujourd'hui, emprunter ces voies, c'est aussi logique qu'éco-logique. Ce n'est pas un combat pour la planète mais pour l'humanité. Les seuls qui vont souffrir de tous ces dérèglements, ce sont les humains. Et ça a déjà commencé. L'économie circulaire, dans laquelle les déchets de l'entreprise A deviennent les ressources de l'entreprise B, est souvent citée comme l'une de ces voies de l'économie de demain. Peut-elle réellement servir des changements d'ampleur ? Oui, c'est l'évidence. Dans l'économie linéaire, on extrait, on produit, on consomme et on jette. Nous ne pourrons plus continuer comme cela longtemps. Il faut réutiliser en recyclant, en donnant une deuxième ou une troisième vie. A nouveau, c'est juste " logique ". Nonante-neuf pour cent des métaux d'une voiture se recyclent entièrement, c'est le business d'un groupe comme Derichebourg. Ils travaillent en amont avec les constructeurs afin que les voitures soient plus facilement recyclables. Dans un mètre cube de déchets électroniques en Occident, on a beaucoup plus d'or et de métaux rares que dans un mètre cube de minerai extrait en Afrique. L' urban mining ( technique consistant à extraire des matériaux bruts logés dans les déchets d'équipements électriques et électroniques, Ndlr) est aussi une évidence. On aménage des mines colossales pour extraire de l'or et on jette nos téléphones qui contiennent plusieurs grammes d'or, c'est aberrant. Les terres rares dans nos téléphones sont quand même compliquées à recycler et perdent de leurs propriétés avec le temps... Pas l'or ou le platine. C'est beaucoup plus facile de récupérer ces métaux que de creuser des mines ! La recherche des profits maximaux à court terme, qui est le lot de beaucoup d'investisseurs, est-elle compatible avec la sauvegarde, à long terme, d'une planète habitable par l'être humain ? Comment intégrer ces exigences de long terme dans le monde de l'économie et de la finance ? La sauvegarde de l'environnement est compatible avec le vrai capitalisme, celui qui vise à accroître son capital. Aujourd'hui, nous faisons l'inverse, nous détruisons notre capital. On détruit le capital naturel, on détruit le capital humain, on détruit les ressources naturelles. Ce n'est pas du capitalisme mais du crétinisme ! Un vrai capitalisme prendrait en compte les vrais paramètres du développement, il ne laisserait pas les inégalités sociales se développer à ce point. La moitié du monde n'a pas l'argent suffisant pour consommer ce que les entreprises produisent. Elles dépensent des centaines de millions de dollars en marketing pour vendre leurs produits alors que la moitié du monde est maintenu, par la pauvreté, en dehors des réseaux de consommation. Peut-être parvenez-vous à en convaincre les dirigeants d'entreprise. Mais les actionnaires ? Ce sont eux qui veulent du rendement pour compenser l'épargne à taux zéro ou pour assurer leur pension. Ce qu'il faut changer, c'est le fiduciary duty, c'est-à-dire le cadre légal dans lequel les gestionnaires investissent l'argent pour les autres. Ces gestionnaires sont aujourd'hui obligés de le faire au rendement financier le plus haut. Le cadre légal devrait intégrer les notions d'environnement, de bien-être, d'efficience, etc. pour que les gestionnaires puissent revoir leurs options d'investissement. Le CEO d'une multinationale m'a dit que le plus grand obstacle à une politique climatique, ce sont les 30 plus gros gestionnaires de fonds. Ils veulent du court terme, du rendement maximal et tant pis pour l'environnement et les employés. Mais ils ont des missions de la part des individus qui leur confient leur argent et ont besoin d'un certain rendement, par exemple pour leur pension... A quoi servira un haut rendement des fonds de pension si la planète n'est plus vivable ? C'est pour cela qu'il faut revoir la réglementation et obliger les gestionnaires à tenir compte de l'environnement, des inégalités, du bien-être social. Il faut passer de l'intérêt du shareholder à l'intérêt du stakeholder. Si on réussit cela, le monde marchera beaucoup mieux. Les règles actuelles relèvent d'un " court-termisme " qui nous conduit tous vers l'abîme. Profitons de ce moment de forte conscientisation pour les faire évoluer. Cette conscientisation, cette mobilisation dont nous avons parlé en début d'entretien, elle n'est pas généralisée. Des dirigeants importants, les présidents américain et brésilien notamment, nient ces changements climatiques. Quel est votre message à leur égard ? Qu'aujourd'hui la protection de l'environnement rapporte plus que sa destruction. Pour rendre America great again, il y a beaucoup à gagner dans la modernisation et l'efficacité des infrastructures. Et il ne faut pas craindre une bataille juridico-commerciale : contrairement à ce que beaucoup de gens clament, les règles de l'Organisation mondiale du commerce permettent de bloquer aux frontières l'importation de ce qui pollue, de ce qui est inefficient ou toxique, à condition que ces mêmes produits ne soient pas fabriqués dans le pays. Vu que la Belgique ne déforeste pas, elle peut très bien interdire l'importation de soja qui vient de zones déforestées ou l'importation d'huile de palme. Le libre-échange ne signifie pas qu'on peut passer n'importe quoi par-delà les frontières. Il ne nous oblige absolument pas à accepter du soja transgénique ou de la viande aux hormones et aux antibiotiques.