La Wallonie est une terre de PME mais aussi un terreau fertile pour les petites entreprises familiales. Parfois dans des secteurs peu connus du grand public. Tel est le cas d'Abracor, fondée en 1982 par André Lagrange, un ancien directeur d'Arcos et de Soudometal, et basée à Nivelles.
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La Wallonie est une terre de PME mais aussi un terreau fertile pour les petites entreprises familiales. Parfois dans des secteurs peu connus du grand public. Tel est le cas d'Abracor, fondée en 1982 par André Lagrange, un ancien directeur d'Arcos et de Soudometal, et basée à Nivelles. La PME brabançonne (quatre employés aujourd'hui) est spécialisée dans les consommables de soudage, de brasage (soudage sans fusion des bords assemblés), de rechargement par soudage (dépôt d'un matériau dur sur une surface pour limiter ou réparer une usure) et de décapage-passivation (limitation de la corrosion pour permettre à des métaux de garder un aspect brillant). Soit des bobines de fil massif ou fourré, des électrodes, des strips, etc. Ces consommables sont abondamment utilisés dans un grand nombre de secteurs industriels (construction métallique, chantiers navals, etc.) tant dans une optique de création que de réparation. Depuis 40 ans, Abracor, grâce à sa réactivité et son dynamisme, occupe une place à part dans le secteur et dame le pion à des concurrents souvent beaucoup plus gros qu'elle. Entreprise familiale, elle a accueilli la troisième génération il y a une dizaine d'années quand Aude Lagrange a rejoint son père Patrick, le fils d'André, à Nivelles. Un choix qui n'allait pas du tout de soi. "A la sortie de mes études à la Louvain School Management et à HEC Montréal, je me suis d'abord orientée, comme bon nombre de mes camarades, vers la consultance. En l'occurrence ici Michael Page et le recrutement de profils financiers. Mais j'avais envie d'entreprendre, d'avoir mon truc à moi. Une jeune fille de 20 ans rêve sans doute de cosmétiques et de mode mais c'est pourtant dans le soudage que je suis allée! Mon papa m'a proposé de le rejoindre et je confesse qu'à l'époque, je ne savais pas du tout ce qu'il faisait. Je ne m'y étais jamais vraiment intéressée. Cela ne coûtait rien d'essayer. Et si cela ne marchait pas, la société aurait sans nul doute été vendue et sortie du giron familial." Non seulement la sauce a pris mais Aude Lagrange s'est véritablement passionnée pour un secteur dont elle ignorait tout. "Pendant toutes ces années avec lui, j'ai énormément appris. Alors non, je ne sais pas souder comme mon père et mon grand-père, mais j'ai acquis un solide bagage technique. Comme nos produits sont distribués dans de très nombreux secteurs, j'ai des contacts très diversifiés et des demandes qui changent tous les jours. C'est un milieu passionnant où l'on ne s'embête jamais. J'ai repris la totalité des parts de mon père il y a un an et même si l'on ne peut jamais savoir de quoi demain sera fait, Abracor est clairement mon projet de vie. Ce qui est certain, c'est qu'en tant que femme dans un milieu masculin, il ne faut pas avoir peur de l'échec et foncer." Dans un secteur très conservateur où les produits évoluent peu et où les femmes ne sont pas légion, Aude Lagrange a fait souffler un vent de fraîcheur qui a servi les desseins de son entreprise. "Je suis certaine que le fait que je sois une femme nous a fait gagner des contrats. Ce fut un plus pour notre société. Alors, c'est sûr qu'au début, il a fallu s'accrocher. Etre la fille de Patrick fut plutôt un désavantage. En interne, il a fallu faire sa place. Aujourd'hui, à part souder, je sais tout faire: remplir une palette, charger un conteneur, conduire un clark, livrer un client avec la camionnette, etc. Cela fait toujours rire mes copines quand elles passent prendre un café et qu'elles me trouvent au volant du clark." "Chez les clients et les producteurs, ce ne fut pas simple non plus. Passer dans un atelier avec des posters de femmes nues au mur, c'est étrange (rires...). Je me suis fait siffler de nombreuses fois. J'ai une personnalité affirmée, alors les sifflements, soit j'y réponds avec humour, soit je laisse couler. Le temps a fini par faire son oeuvre. Honnêtement, je pense que les acheteurs et les ingénieurs soudeurs sont finalement très contents d'avoir un autre profil avec des idées nouvelles face à eux. C'est un vecteur de changement. J'ajouterais que je ne pourrais pas travailler dans un milieu 100% féminin. Ici, c'est direct et parfois cash mais jamais sournois." Au cours de son exercice 2021-2022 (du 1er juillet au 30 juin), Abracor a réalisé un chiffre d'affaires de 2,4 millions d'euros. Et les six premiers mois de l'exercice en cours s'avèrent du même tonneau en dépit de l'inflation des coûts énergétiques ou des matériaux de construction. Abracor vend ses produits pour 75% à des clients belges (dont une majorité se trouvent en Flandre) et exporte donc le quart restant (Europe, Afrique et Amérique centrale). Elle les fait fabriquer suivant un cahier des charges très strict en Allemagne, en France, en Italie et en Suisse. Plus aucune entreprise belge ne produit en effet des consommables de soudage. "Le top 15 de nos clients nous font confiance depuis au moins 10 ans, poursuit Aude Lagrange. Nous avons quelques atouts dans notre manche. D'une part, nous proposons des prix très concurrentiels vu notre petite taille. D'autre part, nous sommes très réactifs. On répond aux demandes en quelques minutes. Enfin, contrairement à certains de nos gros concurrents, nous avons du stock et pouvons livrer quasiment sans délai. Cette gestion du stock est un axe stratégique majeur et j'entends étendre sous peu notre espace de stockage. Evidemment, cela demande de la trésorerie et une gestion financière en bon père de famille. Les clients n'ont jamais été très patients mais là, depuis la pandémie, c'est encore pire. Ne pas faire attendre est vraiment un avantage très concurrentiel. Ces derniers temps, vu la pénurie de certaines matières premières et la flambée de leurs prix ainsi que les soucis de logistique, cela n'a pas toujours été simple de garder du stock. Mais nous y sommes parvenus." Abracor a un autre atout dans sa manche: l'entreprise met un point d'honneur à être plus qu'un vendeur. Elle conseille ses clients sur le plan technique tant pour l'utilisation pratique des produits que sur le choix en phase de préprojet.Même si elle s'attend à une petite récession, Aude Lagrange voit l'avenir avec optimisme. Elle entend prudemment développer son entreprise sur plusieurs plans. "Evidemment, j'aimerais pousser la digitalisation. Entre autres pour améliorer nos processus de commande et créer une plateforme performante, fluide et automatique. Ainsi que pour rendre notre site interne plus moderne et encore plus pointu sur le plan technique. Et pour vivre avec son temps, être plus présente sur les réseaux sociaux et dépoussiérer un secteur dont on parle peu. Je compte aussi développer l'emploi pour accompagner notre expansion. Pour la digitalisation, je n'ai pas encore tranché entre une externalisation ou un profil en interne. Par contre, j'entends engager sans traîner un commercial destiné à la partie néerlandophone du pays et aux Pays-Bas. Son prédécesseur vient de partir en pension. Il y a encore beaucoup à faire, notamment au Port d'Anvers."