Le sucre européen a longtemps vécu en vase clos. Protégé par des quotas et des prix garantis, il se vendait parfois deux fois plus cher que dans le reste du monde. Ce système a pris fin en 2017 et, depuis, les producteurs de betteraves sont contraints d'écouler leurs récoltes à des prix parfois inférieurs à leurs coûts de production. Au lieu de pleurer le temps béni des quotas, une poignée de betteraviers wallons ont cherché l'opportunité dans la nouvelle donne réglementaire : en effet, qui dit libéralisation du secteur, dit aussi liberté pour les acteurs de créer de toutes pièces leur propre filière industrielle et d'imaginer un nouveau modèle économique plus respectueux des besoins des agriculteurs. Par exemple en construisant une toute nouvelle sucrerie, ce qui n'aurait pas été possible sous le régime des quotas.
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Le sucre européen a longtemps vécu en vase clos. Protégé par des quotas et des prix garantis, il se vendait parfois deux fois plus cher que dans le reste du monde. Ce système a pris fin en 2017 et, depuis, les producteurs de betteraves sont contraints d'écouler leurs récoltes à des prix parfois inférieurs à leurs coûts de production. Au lieu de pleurer le temps béni des quotas, une poignée de betteraviers wallons ont cherché l'opportunité dans la nouvelle donne réglementaire : en effet, qui dit libéralisation du secteur, dit aussi liberté pour les acteurs de créer de toutes pièces leur propre filière industrielle et d'imaginer un nouveau modèle économique plus respectueux des besoins des agriculteurs. Par exemple en construisant une toute nouvelle sucrerie, ce qui n'aurait pas été possible sous le régime des quotas. Souvent, on en reste au stade du rêve éveillé. Pour aller au-delà, ces quelques producteurs se sont tournés vers le bureau de consultance Innovity pour accompagner le projet et élaborer un business plan costaud. " Nous avons construit le modèle en partant du coût de production pour l'agriculteur, estimé à 2.400 euros/ha ", explique Benoît Haag, coordinateur de la Coopérative des betteraviers transformateurs. On y ajoute un revenu pour le producteur, on regarde les prévisions d'évolution du prix de vente du sucre (extrêmement volatil sur ce marché mondial) et on vérifie si l'étape de la transformation peut effectivement être rentable. " Notre région présente ici un double atout décisif, précise Jean-François Gosse, administrateur-délégué d'Innovity. D'une part, les terres du centre de la Belgique sont les meilleures au monde pour produire des betteraves sucrières. D'autre part, nous avons à Louvain-la-Neuve l'entreprise De Smet qui est le leader mondial de la fabrication de sucrerie ( encore un de ces champions cachés de notre pays, Ndlr). Ils ont calibré le projet d'usine pour avoir la taille jugée optimale et gagner en efficacité, notamment énergétique, grâce aux technologies les plus modernes. " Quand on sait que la dernière construction d'une sucrerie en Europe remonte à 1993 (à Fontenoy, près de Tournai), on imagine l'étendue des progrès accomplis entretemps. Selon ses promoteurs, la performance énergétique de l'usine de Seneffe dépassera de 55% celle de la sucrerie européenne actuelle la plus efficace. Les économies sur la facture énergétique, combinées à la productivité de l'outil et la valorisation des résidus (l'usine affiche une ambition zéro déchet), doivent permettre à Seneffe de dégager une rentabilité suffisante, tout en assurant une rémunération " équitable " aux producteurs. Le problème, c'est que cette merveilleuse usine coûte la bagatelle de 313 millions d'euros. Avec les frais de montage du dossier, l'achat du terrain, les frais bancaires, le fonds de roulement pour le démarrage et quelques autres menues dépenses, cela nous conduit à un besoin total de 361 millions d'euros. Un investissement d'une telle ampleur effraie tout le monde en Wallonie. Mais pas nos courageux betteraviers. Avec Innovity, ils sont partis dans un road-show à travers le pays dans l'espoir de convaincre les premiers coopérateurs. " L'engouement a été dingue, raconte Jean-François Gosse. Nous attendions 50 personnes à notre première réunion à Nivelles, il en est venu 550 ! Nous avons d'emblée pu compter sur la formidable énergie de tous ces gens qui avaient envie de reprendre leur destin en main. " Aujourd'hui, la coopérative compte 1.400 producteurs-adhérents. Chacun d'entre eux s'est engagé à fournir un certain tonnage afin de couvrir la totalité de la capacité de l'usine (14.000 tonnes/jour) et a investi un montant proportionnel (30 euros/tonne) dans la coopérative. Cela a permis de lever 48 millions euros, soit un ticket moyen de 34.000 euros par producteur. Il faut ajouter à cela 10 millions souscrits par des sympathisants, non producteurs. Cette belle mobilisation a impressionné les pouvoirs publics. Un investissement de plus de 300 millions d'euros, avec la perspective de création de 100 emplois directs et 300 indirects, cela ne court pas les rues. Et quand, en prime, il défend l'agriculture locale, le modèle coopératif et une réindustrialisation peu délocalisable, on se doute qu'il décrochera son lot de financement public : la SRIW, la Sogepa, la SFPI et l'invest Mons-Borinage-Centre doublent ensemble la mise des coopérateurs, avec des prises de participation et des prêts subordonnés. Le fonds d'investissement paritaire du secteur du métal et de l'industrie technologie (Invest for Jobs) injecte également 5 millions dans la coopérative. Avec les subsides promis par la Région wallonne, cela porte les fonds propres à 122 millions d'euros, soit 37% des besoins. Normalement, une telle proportion suffit pour décrocher les crédits bancaires. Mais là, ça coince. Personne n'ose rejeter le projet mais personne n'ose non plus s'engager formellement. Enfin, presque personne : la CBC vient de transmettre une réponse positive et les producteurs croisent les doigts pour que cette décision en entraîne d'autres. Un investissement d'une telle ampleur ne peut être assumé que par un consortium bancaire et, apparemment, il faut d'abord que les établissements belges se mouillent pour que leurs collègues français ou allemands suivent. La coopérative se donne jusqu'à la fin septembre pour convaincre les bailleurs de fonds. " Les données sont connues, il ne faut pas des mois pour trancher, commente Benoît Haag. Nous ne demandons pas d'investir dans des crédits hypothécaires américains mais dans l'économie réelle, ici en Belgique. Nous verrons s'il y a encore moyen de financer de gros projets industriels chez nous avec des capitaux belges. " L'équation est un peu plus compliquée. Deux éléments font grandement hésiter le monde bancaire : la rentabilité du projet et sa structure coopérative. Si l'on n'a plus construit de sucrerie en Europe depuis 30 ans, si six sucreries ont fermé ces 20 dernières années en Belgique, ce n'est peut-être pas dû uniquement au hasard et à l'étroitesse d'esprit des dirigeants de banque... A Seneffe, on est convaincu que la modernité des installations améliorera substantiellement les rendements et rendra le modèle " plus résilient aux fluctuations des prix de marché " (depuis la libéralisation, le prix du sucre est très volatil). Cela suffirait-il dans un marché où les Européens consomment de moins en moins de sucre et en importent du Brésil, de Thaïlande ou d'ailleurs ? Les banques doutent en tout cas de la possibilité de s'imposer autrement qu'au détriment des unités existantes, unités qui sont bien souvent aussi leurs clients. On vous le disait, l'équation sucrière n'a rien de simple. " Nous sommes dans une optique de déploiement, pas de substitution aux acteurs actuels, assure Benoît Haag. Notre projet ne mobilise que 18.000 des 40.000 ha de betteraves perdus par l'agriculture belge en 20 ans. Une partie de nos producteurs continueront à livrer aussi Wanze, Tirlemont ou Fontenoy. " L'usine de Seneffe, pour importante qu'elle puisse paraître dans le paysage industriel wallon, ne représenterait que 1,4% de la production européenne de sucre et pourrait donc, selon ses promoteurs, trouver sa place sans " casser le marché ". La frilosité bancaire s'explique aussi par la structure coopérative du projet. Ou plus précisément par le fait qu'il surgisse de nulle part. " Il n'y a pas de bilan préalable, de goodwill, d'équipes établies, on sort totalement des grilles d'analyse classiques ", résume Jean-François Gosse, persuadé qu'un dossier similaire porté par un groupe industriel établi aurait décroché sans peine ses crédits bancaires. " Le projet est clair et très bien monté, abonde Sébastien Durieux, vice-président de la SRIW. Mais la présence d'un véritable investisseur privé augmenterait sa crédibilité. Les coopérateurs sont plus dans une logique de fournisseurs que d'investisseurs et, je le reconnais, l'alignement des intérêts n'est pas toujours évident. " De fait, le principe est bien d'offrir aux producteurs-coopérateurs des prix d'achat supérieurs au marché. Au risque, bien entendu, de raboter les rendements envisageables par les autres bailleurs de fonds. " Nous offrirons un dividende annuel dans une fourchette de 3 à 6%, ce qui est le plafond pour les sociétés coopératives agréées ", rassure toutefois Benoît Haag. Il précise, au besoin, qu'une équipe de direction professionnelle sera recrutée et qu'il n'a jamais été question que les betteraviers dirigent eux-mêmes l'usine. Les clients potentiels de cette sucrerie se montrent, eux, nettement plus enthousiastes. Innovity a pu rassembler des lettres d'intention de diverses sociétés de l'industrie agroalimentaire (80% de la production de sucre leur est destinée), ce qui permet de couvrir d'ores et déjà les deux tiers de la capacité de l'usine de Seneffe. " Et pourtant, ces grands groupes industriels n'ont pas l'habitude de signer des contrats sucriers plus d'un an à l'avance, précise Janet Bailey, consultante senior chez Innovity. Ils sont très intéressés par ce sucre plus équitable que d'autres. L'industrie s'est en effet engagée dans de grands plans RSE (responsabilité sociétale des entreprises). Dans ce contexte, proposer à un prix de marché un sucre issu d'une usine alimentée par des producteurs-coopérateurs et très performante sur le plan environnemental peut se révéler un atout décisif. " Avouez que ce serait le plus beau des paradoxes que de voir les géants de l'agro-industrie apporter le dernier coup de pouce pour permettre l'émergence d'un modèle de production alternatif.