C'est une habitude, dans la grande distribution : toutes les chaînes vantent la " belgitude " de leurs produits à longueur de folders et de spots radio. Mais dans le peloton de tête des géants du secteur, il ne reste en réalité que deux belges : le groupe familial Colruyt et l'entreprise Louis Delhaize (Cora, Match, Delitraiteur, supérettes Louis Delhaize), aux mains de la famille belgo-française Bourriez. Toutes les autres enseignes ont été rachetées.

La marque à la boule rouge GB (alors propriété du groupe GIB) atterrissait dans le panier du français Carrefour au tournant des années 2000. Aujourd'hui, Carrefour Belgique est piloté par un CEO Europe du Nord et de l'Est (Belgique, Pologne, Roumanie) en la personne de Guillaume de Colonges. Au siège d'Evere, c'est Geoffroy Gersdorff qui assure la gestion quotidienne de l'enseigne, affublé du titre de " secrétaire général ".

Delhaize, pour sa part, fusionnait avec le néerlandais Ahold en 2016. Une fusion " entre égaux ", disait-on à l'époque. En réalité, ce fut clairement un rachat, les actionnaires d'Ahold détenant 61% du capital du nouveau groupe, contre 39% pour ceux de Delhaize. Notons au passage que le groupe Delhaize n'était déjà plus belge depuis longtemps, détenu essentiellement par des fonds d'investissement et gestionnaires d'actifs anglo-saxons. Il se dit que les familles historiques ne possédaient plus que 15% du capital de Delhaize au moment de la fusion.

Si Bruxelles reste le siège européen du nouveau groupe fusionné (le siège principal étant à Zaandam) et que le Néerlandais Frans Muller, qui avait succédé à Pierre-Olivier Beckers en 2013 à la tête du groupe Delhaize, est devenu CEO d'Ahold Delhaize, force est de constater que les Belges n'ont plus grand-chose à dire concernant les décisions stratégiques. Le groupe annonçait, fin de l'année dernière, le départ de Marc Croonen, le seul Belge restant dans l'équipe de direction. Qui de chez nous reste-t-il finalement à la tête d'Ahold Delhaize ? Deux administrateurs : Dominique Leroy, CEO de Proximus, et Jacques de Vaucleroy, le dernier grand représentant des familles belges actionnaires de l'enseigne au lion, qui a vendu la moitié de ses actions l'été dernier.

Plus de Belges... et alors ?

Le fait que nos distributeurs historiques ne soient plus belges est-il forcément une mauvaise chose ? " L'avantage, dans le secteur de la grande distribution, est que les magasins ne peuvent être délocalisés, souligne Gino Van Ossel, professeur de retail marketing à la Vlerick Business School. L'inconvénient, c'est que les grandes décisions stratégiques sont prises ailleurs. Les services de support sont, en outre, très souvent centralisés. Regardez Carrefour : la plupart de leurs articles à marque propre ne sont pas achetés par des acheteurs belges. Dans le cas de Delhaize et d'Albert Heijn (l'enseigne d'Ahold, leader aux Pays-Bas, Ndlr), les synergies ont fait que certains producteurs de marques propres sont devenus les mêmes pour les deux chaînes. Seul l'emballage change. "

Notre expert voit cependant des avantages à ces mouvements de consolidation. " En raison des synergies, ils doivent en principe mener à des prix plus bas pour le consommateur ", dit-il. En principe... Car chez nous, le rouleau compresseur Colruyt mène la vie dure aux concurrents, avec sa politique des " meilleurs prix ". Pourtant, notre champion national n'est présent qu'en Belgique (et un peu au nord de la France). Ses secrets ? Une diversification réussie et une stratégie on ne peut plus stable dans le temps. " Colruyt n'a jamais dévié de son concept, insiste Gino Van Ossel. En outre, le groupe a créé toute une galaxie d'enseignes avec Dats 24, Dreamland, Dreambaby, Bio-Planet, Cru, Okay, Fiets ! , Zeb, Collishop, etc. " Mais notre interlocuteur se veut prudent. " Est-ce toujours viable à long terme, si la consolidation se poursuit ? On voit déjà que la rentabilité actuelle de Colruyt est inférieure à celle d'il y a 10 ans. " L'arrivée chez nous pour la fin de cette année du n° 2 néerlandais de la grande distribution, Jumbo, risque bien de ne pas arranger les choses, l'enseigne batave affichant la même promesse que Colruyt sur les prix. Certains observateurs verraient d'ailleurs bien les deux acteurs fusionner à terme. Un scénario que Colruyt s'est toujours refusé à commenter.