Organiser des cours quand les élèves ne viennent pas en classe. Le défi imposé par le confinement a posé un nombre important de questions dans le monde de l'enseignement, notamment en Belgique francophone. Si certains élèves n'ont quasiment plus eu de contact avec leurs instituteurs, d'autres ont bénéficié d'un accompagnement hors du commun avec des professeurs motivés.
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Organiser des cours quand les élèves ne viennent pas en classe. Le défi imposé par le confinement a posé un nombre important de questions dans le monde de l'enseignement, notamment en Belgique francophone. Si certains élèves n'ont quasiment plus eu de contact avec leurs instituteurs, d'autres ont bénéficié d'un accompagnement hors du commun avec des professeurs motivés. Pour preuve : l'ASBL EducIT, qui a pour objectif d'équiper individuellement les élèves de 4e, 5e et 6e secondaires et de former leurs professeurss, a été appelée en renfort par les écoles où elle organise des pilotes (lire l'encadré "Un modèle inspirant ?" ci-dessous). Objectif : ne plus former aux outils numériques que quelques professeurs en mode pilote... mais bien l'ensemble des enseignants. "Aidés par des technopédagogues des réseaux, nous avons organisé des visioconférences avec des groupes de cinq ou six professeurs afin de les aiguiller dans les outils et les méthodes à développer pour faire classe à distance", détaillent Philippe Van Ophem et Daniel Verougstraete, initiateurs d'EducIT. Au total pas moins de 700 professeurs ont bénéficié de ces formations improvisées en pleine urgence. Belle performance. Reste que ce genre d'initiative ne sert pas à grand-chose si les élèves ne disposent pas, eux-mêmes, de l'infrastructure nécessaire pour suivre de tels cours. En effet, en Belgique, on estime que quelque 15% des élèves ne seraient pas équipés numériquement à la maison. Autant dire que le confinement a mis en lumière la fracture sociale et digitale. Pour parer au plus pressé pendant la crise, la Fédération Wallonie-Bruxelles s'est lancée dans un plan d'équipement d'ordinateurs pour les familles les moins fortunées. Quelque 1.300 PC reconditionnés auraient été livrés d'après le cabinet du ministre- président Pierre-Yves Jeholet. Et des appels aux dons ont été lancés auprès d'entreprises pour récupérer leurs anciens ordinateurs. Des firmes comme GSK ou Ethias y auraient répondu. Sans oublier une subvention accordée à l'ASBL DigitalForYouth qui propose aussi du matériel reconditionné. Des démarches prises dans l'urgence, admet-on au cabinet du ministre-président. "Mais nous voulions rebondir sur une réflexion plus structurelle pour encadrer l'équipement des élèves..." A cette fin, sous l'impulsion de Pierre-Yves Jeholet et du vice-président de la Fédération Wallonie-Bruxelles, Frédéric Daerden, une task force a été créée dès avant l'été. Son objectif ? Se pencher sur la manière d'améliorer sensiblement la connectivité et l'équipement dans l'univers scolaire. "Beaucoup d'initiatives existent et il ne faut pas tout jeter, insiste le ministre-président. Mais une vision cohérente et une volonté politique forte et concertée sont nécessaires pour dessiner le futur. Car des efforts supplémentaires doivent absolument être réalisés." L'homme a donc décidé d'avancer et la task force aurait déjà rencontré les acteurs de terrain, des représentants du monde de l'enseignement, des opérateurs, des ASBL et autres parties prenantes. Et pour la première fois, la réflexion ne se fait plus simplement sur l'équipement des écoles mais aussi sur celui des élèves. "Il faut vivre avec son temps. Si le numérique ne remplacera jamais les enseignants, il faut désormais concevoir qu'un ordinateur puisse faire partie du matériel scolaire au même titre que des cahiers et des livres", enchaîne Pierre-Yves Jeholet. Une approche nouvelle car jusqu'ici, en Wallonie, on avait toujours privilégié l'équipement des écoles mais pas celui des élèves. Voilà en effet des années que des programmes mis en place par les autorités permettent de délivrer du matériel (ordinateurs, tableaux blancs interactifs, tablettes, etc.) aux établissements. Fourni à tout va et sans réel suivi, celui-ci était trop souvent inutilisé. Mais depuis 2012, le système financé par la Région wallonne, responsable de l'équipement dans les écoles, et déployé par l'Agence du numérique, se base sur des appels à projets rentrés par des établissements ou des professeurs. Rien que cette année, ce programme baptisé "Ecole numérique" a sélectionné pas moins de 679 projets numériques et en a financé le matériel pour un montant de 9 millions d'euros. Une nette augmentation du budget puisqu'au total, 32 millions d'euros avaient été dépensés par la Région depuis 2012 pour alimenter 2.400 équipes pédagogiques et fournir 48.000 équipements, précise l'Agence du numérique. Loin d'être négligeable. "Mais évidemment, ce système équipe uniquement les écoles où des professeurs motivés décident d'entrer des projets, et pas toutes les autres où le besoin est aussi réel ", pointe un grand connaisseur du sujet. Certains estiment que ces plans ne s'intègrent donc pas suffisamment dans une approche plus globale comprenant aussi la connectivité des écoles ou la formation des professeurs. Fournir du matériel alors que le wifi n'est même pas encore disponible correctement partout paraît incongru aux yeux de certains. En effet, seuls 200 établissements sur les 3.000 dans la Région ont été équipés, en 2017, d'un réseau professionnel sur base d'un appel à projet public. Les autres ont dû eux-mêmes prendre les devants. Benoît Hucq, le patron de l'Agence du numérique qui met en oeuvre les appels à projet Ecole Numérique, évalue à 80 à 100 millions d'euros les fonds nécessaires pour équiper correctement l'ensemble des implantations scolaires en Wallonie. Or, depuis quelques années, il n'y a plus de programme en matière de connectivité en Région wallonne. Le patron de l'Agence insiste pourtant aussi sur ce "pilier" ainsi que sur l'équipement et la formation des profs au digital. Un préalable indispensable, selon lui, au parfait déploiement des initiatives numériques en classe. Que la task force mise en place par le duo Jeholet-Daerden examine en détail la possibilité d'équiper les élèves eux-mêmes d'un ordinateur personnel constitue une certaine révolution dans l'univers scolaire. Car à part quelques "pilotes" relativement limités menés par l'Agence du numérique, aucune approche structurée en ce sens n'était jusqu'ici étudiée. Et l'idée ne plaît pas forcément à tout le monde. Au tout début de cette année, quelques levées de boucliers, y compris chez la ministre de l'Enseignement obligatoire Caroline Désir, avaient pu être observées autour du projet pilote développé par l'ASBL EducIT. Parmi les critiques et les sources de blocage ? L'intervention, quoique restreinte, des parents dans l'achat du matériel. L'utilisation de matériel acheté auprès d'acteurs comme Google ou Microsoft. Voire l'impact énergétique si l'on équipe chaque élève... Mais la crise du Covid semble avoir sérieusement changé la donne. Et pour la première fois, les autorités planchent sur des pistes d'équipement individuel. Reste à voir si la task force parviendra à mettre tout le monde d'accord sur la manière de procéder afin de parvenir à relever le défi... et d'ainsi répondre à l'urgence de la question.