Dire que nous sommes actuellement en manque de lien social tient de l'euphémisme. Rencontres en face-à-face, échanges familiaux, amicaux, sociaux ou professionnels, déjeuners impromptus, fêtes à plus ou moins grande échelle... nous font cruellement défaut. Mais on n'avait peut-être pas imaginé que les effets de foule viendraient, eux aussi, à nous manquer.
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Dire que nous sommes actuellement en manque de lien social tient de l'euphémisme. Rencontres en face-à-face, échanges familiaux, amicaux, sociaux ou professionnels, déjeuners impromptus, fêtes à plus ou moins grande échelle... nous font cruellement défaut. Mais on n'avait peut-être pas imaginé que les effets de foule viendraient, eux aussi, à nous manquer. La foule, c'est a priori tout ce que l'on fuit. C'est, par définition, là où il y a "trop" de monde. Une promiscuité subie. Voire une agression physique et mentale même si l'on ne présente aucune trace d'agoraphobie. Gustave Le Bon, médecin anthropologue, a publié en 1895 un essai fondateur sur le sujet: La Psychologie des foules. Il y montre que l'être humain plongé dans la foule est nécessairement rendu autre. Aliéné au sens propre du terme. De ce fait, l'action des foules est irraisonnée et irrationnelle. D'où l'obsession des Etats à les contrôler. Quarante ans plus tard, le psychanalyste autrichien Wilhelm Reich lui emboîte le pas avec la Psychologie de masse du fascisme, un ouvrage sur les causes de la montée du nazisme. Selon lui et à rebours des explications socioéconomiques des marxistes notamment, les masses ne furent pas endoctrinées ni abusées par la propagande nazie: elles s'y sont soumises de leur plein gré, de par leur nature même de foules réceptives aux seules illusions et à l'irrationalité. C'est donc elles qui ont naturellement porté le fascisme au pouvoir. Cette irrationalité, nous l'avons vue à l'oeuvre la semaine dernière à Washington avec la horde lâchée vers le Capitole, sans but sinon celui de s'immortaliser en selfie en train de saccager le temple de la démocratie américaine. Pour autant, "irrationalité" ne signifie pas toujours démence ni barbarie. Suivant qu'elle se situe "sous" la raison ou "au-dessus" de la raison. Car la foule peut aussi être le réceptacle d'une élévation collective. C'est ce qui se produit avec la culture vivante: festivals, concerts, représentations théâtrales, lectures publiques, récitals, conférences ou raves... Plongés dans le public, nous sommes autres, là aussi, mais en mieux. Non pas aliénés mais libérés de notre moi quotidien étroit, ouverts à un horizon plus large. La force de la culture vivante consiste justement à réussir cette opération magique, créer une alchimie sociale, transformer le plomb de la foule en rassemblement d'âmes. Et de fait, celle-ci, que l'on associe généralement à la plèbe, prend avec la culture vivante des allures aristocratiques: pas bassement élitistes mais en créant des affinités électives et en s'adressant à la part élitaire de chacun. Et ce pas seulement à Bayreuth ou à la Mostra de Venise, mais aussi à des rendez-vous festifs comme Hellfest, l'Intime Festival ou le Festival de la coupe mulet. Même l'expérience de la salle de cinéma propose à sa manière cette alchimie sociale. On a tort de réduire la salle à sa seule plus-value technologique. Cela ne se joue pas sur l'écran, si géant soit-il: les émotions qu'elle procure prennent un écho différent, car elles sont partagées. Ce n'est pas donc l'effet Dolby Surround Imax Plus qui nous fait vibrer plus fort mais les rires, les soupirs, les applaudissements et même les silences (parfois troublés par le pop-corn, il est vrai) amplifiés par une vision commune. Le spectacle vivant démontre que c'est bien hors connexion que nous nous connectons mieux les uns aux autres. Le malheur, c'est que la pandémie a mis un coup d'arrêt à cette alchimie sociale. La chance, c'est que l'on sait désormais que celle-ci nous est indispensable et que tous les progrès technologiques ne la recréeront jamais.