En anglais, on appelle cela un "rabbit hole", littéralement, un trou de lapin. Puis, dans le langage courant, il est devenu une allusion au terrier dans lequel chute Alice à la poursuite du lapin blanc (celui qui est toujours en retard) dans Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll . Plus de 150 ans plus tard, à l'heure du smartphone et des réseaux sociaux, il désigne métaphoriquement les tunnels informationnels dans lesquels nous sommes à tout moment susceptibles de tomber.
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En anglais, on appelle cela un "rabbit hole", littéralement, un trou de lapin. Puis, dans le langage courant, il est devenu une allusion au terrier dans lequel chute Alice à la poursuite du lapin blanc (celui qui est toujours en retard) dans Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll . Plus de 150 ans plus tard, à l'heure du smartphone et des réseaux sociaux, il désigne métaphoriquement les tunnels informationnels dans lesquels nous sommes à tout moment susceptibles de tomber. Aux débuts d'internet, pour évoquer notre pratique en ligne qui consistait essentiellement à passer de site en site, on utilisait le terme "surfer". De fait, cette expression désignait une activité de glanage, de lèche-vitrine informationnel tel que le World Wide Web pouvait l'offrir à l'époque. On se situait clairement dans champ lexical de la glisse, tout en horizontalité, car on pouvait rester à la surface des choses. Depuis, internet a muté et nous aussi. D'une part, la technologie nous a permis d'infinies possibilité d'immersion grâce à la rapidité, la réactivité et l'interactivité avec des instruments comme le scrolling nous offrant la possibilité de défilement à l'infini comme en apnée ou le bingewatching qui rompt avec la linéarité du visionnage. Autant de nouvelles capacités qui renvoient toutes à un imaginaire des profondeurs, des abysses. Et d'autre part, notre rapport même à internet a changé. Depuis l'émergence des réseaux sociaux, l'information n'est plus un jeu de piste, mais un enjeu identitaire. L'information devient davantage qu'une simple information: elle est le vecteur de notre identité. Donc, non seulement nous avons désormais le loisir de nous immerger toujours plus en profondeur - l'inventeur de la fonction "scroll infini" parle de puits sans fond - mais nous nous y impliquons aussi nous-même plus profondément. Une conjonction qui a donné naissance à ce que l'on appelle "l'économie de l'attention" dont l'enjeu pour chaque acteur consiste à nous faire plonger le plus profondément dans le terrier. Et surtout les tunnels désinformationnels: car évidemment, ceux qui excellent dans cette pratique sont justement les pourvoyeurs de fake news, de théories fumeuses ou de complots. Dernier exemple en date, le "documenteur" Hold-up est un rabbit hole de 2h43 avec quelques pauvres îlots d'informations noyés dans un océan de contrevérités, de pseudo-science, d'approximations, de rumeurs autour du Covid agissant sur chaque spectateur - qu'il y adhère ou non - comme un trou noir absorbant et annihilant toute son attention. Bref, notre attention est un capital volatil qui se dilapide trop facilement. Michael Caulfield, expert en culture numérique à l'Université de Vancouver, propose une solution de placement toute simple. Sa préconisation: n'entrer dans le terrier à aucun prix (sauf si c'est votre métier de chercheur ou de journaliste), on en ressort toujours perdant. Ces tunnels désinformationnels sont comme des casinos: l'essentiel, c'est de vous y faire rester le plus longtemps possible. Alors, avant de s'y aventurer, mieux vaut en étudier le contexte. Et souvent, quelques clics suffisent, car d'autres sont entrés dans le trou avant nous. On a souvent enseigné aux jeunes générations qu'utiliser Google ou Wikipédia était une preuve de paresse. Pourtant, en tant que produit d'un certain consensus, ils peuvent constituer des gestes barrières efficaces. Autant faire fructifier son capital-attention autrement. Et si l'on veut à tout prix plonger dans un terrier, alors pourquoi ne pas se laisser absorber par Alice au pays des merveilles?