"On ne se lève pas le premier décembre en disant : tiens, nous allons élaborer des perspectives pour 2020, assure Bernard Keppenne, chief economist de CBC. Réaliser des prévisions est pour nous un processus permanent. "
...

"On ne se lève pas le premier décembre en disant : tiens, nous allons élaborer des perspectives pour 2020, assure Bernard Keppenne, chief economist de CBC. Réaliser des prévisions est pour nous un processus permanent. " Chaque jour, les équipes d'économistes des banques s'adonnent en effet à l'exercice d'essayer de prévoir ce qui va arriver dans les trimestres qui suivent. Elles se réunissent généralement tous les mois pour ajuster le tir. Mais lorsque la fin de l'année approche, ces prévisions deviennent plus médiatiques. " Pas mal de gens prennent des décisions en fin d'année pour la suivante ", note le chief economist d'ING Belgique Peter Vanden Houte. C'est le moment où tombent les primes de fin d'année, les 13e mois et les intérêts sur les comptes épargne (certes, aujourd'hui, ce n'est plus grand-chose). C'est aussi en décembre que les gestionnaires de fonds, qui ont des performances calculées sur une année calendrier, remettent leur compteur à zéro, et sont incités à débuter une nouvelle stratégie. " C'est un comportement général : quand une nouvelle année commence, on a tendance à prendre des résolutions, à faire quelque chose de neuf, dit Peter Vanden Houte. Il existe une demande pour ces prévisions, poursuit-il. Le Bureau du Plan, l'OCDE, le FMI, la BCE, la BNB... tout le monde en fait. Car même si les prévisions sont incertaines, elles donnent quand même une vision à ceux, épargnants, entreprises, etc., qui doivent prendre des décisions pour gérer leurs portefeuilles, se couvrir d'un risque de change ou élaborer un budget pour l'année qui vient. " Ces prévisions sont également scrutées par les staffs des banques elles-mêmes. " C'est un exercice très important pour nous, souligne Koen De Leus, le chief economist de BNP Paribas Fortis, car les objectifs pour l'année qui sont fixés pour la banque en volume de crédits, en montants de dépôt, etc., sont déduits de nos prévisions de croissance. " Certains, toutefois, se demandent si ces prédictions générales ont un sens. N'y a-t-il pas trop de paramètres à maîtriser ? Un journaliste du Financial Times a confronté les prévisions de croissance à un an des Etats-Unis, du Japon, de la zone euro et du Royaume-Uni à la réalité. Résultat : neuf fois sur 10, la moyenne des prévisions était dans l'erreur, sous-évaluant ou surévaluant systématiquement l'activité économique dans les 12 mois qui suivaient. Les économistes des banques ne nient pas la difficulté. " Vous connaissez le proverbe : les prévisions, c'est toujours plus difficile quand cela concerne l'avenir, sourit Koen De Leus. Certes, nous devons ajuster régulièrement nos prévisions. Si le prix du pétrole augmente, nous devons revoir nos chiffres pour l'inflation. Mais cela ne veut pas dire que les prévisions n'ont pas de sens. Keynes a dit un jour : lorsque la réalité change, je change d'opinion. C'est ce que nous faisons ". Mais la tâche est difficile. Notamment parce que ces prévisions doivent être lisibles par le plus grand nombre, ce qui nécessite de simplifier des choses complexes, explique Véronique Goossens, la chief economist de Belfius. " Nous pourrions publier une étude de 100 pages, mais elle ne serait regardée que par les macroéconomistes, assure-t-elle. Nous travaillons pour ceux qui doivent prendre des décisions. Il est donc important de se limiter aux grandes tendances. Les gens ont besoin d'un guide. " " Les prévisions sont réalisées avec les connaissances et les hypothèses établies à ce moment-là ", observe Peter Vanden Houte qui rappelle le célèbre discours de Donald Rumsfeld en 2003 à l'Otan : " Il y a des choses que nous savons que nous savons. Nous savons aussi qu'il y a des choses que nous ne savons pas. Mais il y a aussi des inconnues inconnues - des choses que nous ne savons pas que nous ne savons pas ", avait expliqué celui qui était alors secrétaire d'Etat américain à la Défense. Ces inconnues au carré - certains diront ces cygnes noirs - sont évidemment les plus dangereuses, car les plus déstabilisantes. Pour aider à bâtir ce " scénario de base " qui doit servir à guider les décisions, les économistes s'appuient sur une batterie d'indicateurs dits précurseurs. " Si nous voyons que les stocks sont bas et que les nouvelles commandes augmentent fortement, il existe une probabilité assez grande que la production augmente dans les mois à venir ", rappelle Peter Vanden Houte, qui souligne aussi que l'activité économique se caractérise par des cycles et une certaine inertie : la croissance met souvent un certain temps pour décélérer. En revanche, le redécollage est aussi un moment difficile : s'il survient un choc à ce moment, la croissance peut retomber à nouveau. Mais les modèles ont leur limite. " Nous avons pu voir lors de la crise financière qu'ils n'ont pas prévu ce qui allait se passer, souligne Véronique Goossens. Il est important d'avoir au départ des modèles mathématiques, mais ce n'est pas l'évangile. Il faut ajouter l'intuition et l'expérience. Par exemple, pour les plans financiers de la banque, nous avons établi des prévisions jusqu'à 2024. Nous avons utilisé pour cela le modèle du Bureau du Plan. Mais après avoir discuté avec nos spécialistes de l'ALM ( asset liability management) qui sont des experts des taux d'intérêt, nous avons estimé que les attentes du Bureau du Plan sur les taux étaient plutôt optimistes. Autrement dit, qu'ils anticipaient une remontée des taux. " Mais finalement, le monde n'est-il pas devenu tout simplement plus compliqué ? " J'ai été nommé chief economist pour la banque en 2010. J'ai donc un recul qui est limité, avoue Bernard Keppenne. Mais sur cette période, j'ai constaté que les données géopolitiques ont pris davantage de poids par rapport aux données économiques. Les théories économiques qui étaient d'application jusqu'à présent sont également davantage remises en cause. Je pense par exemple à la courbe de Phillips ( la relation entre la baisse du chômage et la hausse de l'inflation, qui ne semble plus vraiment fonctionner aujourd'hui, Ndlr). " " Ce qui a également changé, ajoute Peter Vanden Houte, est l'élargissement du monde économique. Auparavant, nous pouvions nous limiter à suivre les Etats-Unis et le Japon pour jouir d'une vue sur la croissance mondiale. Aujourd'hui, la Chine est devenue un acteur majeur, et les pays émergents aussi. La croissance est moins synchronisée que par le passé. " Les marchés financiers, dont l'évolution ne suit pas toujours celle de l'activité économique, ont également pris d'avantage d'importance, ajoute l'économiste d'ING. " Il y a trois ans, quand la Réserve fédérale a resserré sa politique monétaire, les pays émergents qui avaient emprunté en dollars et reçu des flux de capitaux des Etats-Unis ont alors souffert de fuites de ces capitaux. Certains pays, comme la Turquie, ont dû resserrer leur politique monétaire et sont entrés en récession. Nous ne savons jamais dans quelle direction d'éventuels effets de contagion vont se manifester. " " La situation politique s'est aussi modifiée, ajoute Koen De Leus. Regardez les incertitudes créées par le Brexit, les tweets de Donald Trump, etc. Nous quittons 40 années de globalisation pour entrer dans une période de déglobalisation, avec les interrogations que cela entraîne. "Cette complexité du monde incite à l'humilité. " Dans mes exposés pour les grands entreprises ou aujourd'hui sur mon blog, je reprends les prévisions de l'année précédente sur les taux, la croissance, l'inflation... et je fais mon bulletin, explique Bernard Keppenne. C'est un exercice qui, intellectuellement, est fondamental. Il donne de la cohérence à ce que nous faisons ". Et il montre aussi que ces prévisions ne sont rien d'autres que... des prévisions.