"Pour beaucoup d'entre nous, le bitcoin était la pilule rouge dont nous avions besoin pour découvrir ce qui se passe réellement dans le monde et quelles sont les personnes qui dirigent nos gouvernements", explique @WhalePanda sur Twitter. Derrière ce pseudonyme se cache un Belge au plus de 280 000 followers. Le vrai nom de WhalePanda se trouve sur Internet, mais nous ne le publierons pas, car nous n'avons pas réussi à le joindre. Dans sa bio, il a écrit : " Soon to be retired. #Bitcoin class of 2013. OG." OG est l'abréviation de original gangster, une expression souvent utilisée en ligne, au sous-entendu complètement ironique.

Il faut également être un peu au fait de ce qu'il se passe sur Internet pour comprendre ce que pilule rouge ou red pill signifie. Cette expression fait référence à Matrix. Dans ce célèbre film, le jeune hacker Neo apprend par un groupe de rebelles que l'humanité vit dans un monde virtuel, que des robots intelligents ont créé pour réduire l'homme à l'état de légume docile. Le personnage doit alors faire un choix : avaler une pilule bleue lui fera oublier cette révélation, une pilule rouge le libérera et lui fera voir le monde réel, dominé par des monstres robots.

Pour certains des fans inconditionnels, le bitcoin est comme la pilule rouge du film. C'est une idéologie enrobée de bits et bytes. Le bitcoin et les autres cryptomonnaies peuvent sembler offrir une expérience économique et technologique exotique, mais ce n'est pas ainsi que les vrais amateurs les voient. Une communauté internationale s'est développée autour du bitcoin, de l'ethereum et d'autres monnaies numériques. Le noyau dur de cette communauté, principalement composé de supporters de la première heure, voit le monde et l'économie sous un angle totalement différent. Toute personne qui se lance dans les cryptomonnaies entre en contact avec leur histoire, qui repose sur une profonde méfiance à l'égard des gouvernements et des banques traditionnelles, un désir d'indépendance financière et une aversion pour l'inflation. Par les temps qui courent, cette vision est contagieuse.

Dès la mise en circulation des premiers bitcoins en 2009, il a été annoncé que seuls 21 millions seraient produits. Un système ingénieux rend la contrefaçon impossible : la gestion centrale, fortement cryptée, est répartie parmi tous les ordinateurs qui minent de nouveaux bitcoins. Ce système est appelé Blockchain. Il n'existe pas de banque centrale pouvant modifier la masse monétaire ni de système financier doté d'un réseau complexe d'intermédiaires pouvant percevoir des bénéfices au fil du traitement de votre argent. En théorie, une personne ou un groupe de personnes contrôlant la majorité du réseau pourrait prendre le contrôle du bitcoin. Mais des quantités folles d'énergie et de puissance de calcul seraient nécessaires pour y parvenir, notamment à cause de l'important cryptage.

Le bitcoin fluctue, mais son attrait idéologique ne vacille pas. Aujourd'hui, seulement quelques milliers de Belges comptent parmi les fans inconditionnels de cryptomonnaies, mais leur nombre ne cesse de croître. Et ce mouvement peut être très influent. Il est grand temps d'entrer dans la tête des vrais amateurs de cryptomonnaies et de découvrir ce qui les pousse à investir dans cette monnaie très volatile. Le Belge derrière @WhalePanda n'a pas répondu à l'appel de Trends. Trois autres passionnés belges ont accepté de répondre à nos questions.

Thomas Spaas : "Nous avons tous l'impression que tout ne tourne pas rond"

Dans la vie de tous les jours, Thomas Spaas est avocat spécialisé en droit fiscal, et il a un avis bien clair sur les cryptomonnaies depuis des années. Il est arrivé un peu après l'apparition de la tendance, mais il exprimait déjà son intérêt pour le bitcoin en 2013. Lorsqu'on lui demande pourquoi lui et tant d'autres personnes croient si fort aux cryptomonnaies, il devient intarissable sur le sujet. "En exagérant avec humour, on pourrait dire que le noyau dur frôle la radicalisation", explique-t-il.

Nous avons tous l'impression que tout ne tourne pas rond. Les véritables pionniers étaient peut-être presque exclusivement des hommes passionnés de technologies, mais ce groupe s'est rapidement élargi et est désormais très diversifié. Les early adopters belges, par exemple, comprennent de nombreuses personnes au quotidien plus que mainstream : des fonctionnaires, des scientifiques et même des personnes travaillant pour une banque. Il ne s'agit pas seulement de jeunes amateurs de risques, ou de technophiles. Un facteur commun est le mécontentement à l'égard de notre système financier et du renflouement des banques avec l'argent des contribuables après la crise de 2008, alors que les banquiers continuaient à recevoir des bonus et que tout restait fondamentalement inchangé. Le bitcoin reflète un peu cette attitude. L'inventeur du bitcoin, Satoshi Nakamoto, a caché un message dans le premier block de cinquante bitcoins : "The Times 03/Jan/2009 Chancellor on brink of second bailout for banks". La référence à ce gros titre n'était pas seulement là pour assurer l'authenticité de la date de création, c'était aussi une critique claire de l'approche de la crise financière. Au début, on rencontrait régulièrement des personnes très progressistes ou préoccupées par l'écologie lors des réunions des bitcoinbelievers."

"Même des acteurs du secteur bancaire m'ont avoué investir dans des cryptomonnaies. Parfois par souci de diversification, mais aussi parce qu'ils pensent que le système financier actuel n'est plus juste. Autrefois, on pouvait dire avec certitude que l'on arriverait à quelque chose dans la vie, à condition de travailler très dur. Aujourd'hui, le rêve d'une maison, d'un jardin et d'un arbre devient de plus en plus inaccessible, même pour les jeunes couples aux revenus stables. Le monde du bitcoin n'est pas non plus parfaitement équitable. Un petit groupe de personne possède la plupart des bitcoins. Mais ça, on le sait depuis le début. Le bitcoin n'a aucune garantie, à part celle-ci, des plus importantes : 1 bitcoin reste 1 bitcoin. Peu importe la situation."

"D'autres cypto-monnaies ont rapidement vu le jour, principalement car le bitcoin se concentre sur deux choses : le suivi et le transfert de valeur. Par exemple, la plus grande alternative, Ethereum, se veut être bien plus qu'une cryptomonnaie : c'est un système permettant d'automatiser les transactions les plus diverses. Il existe des milliers d'altcoins. Ils disparaîtront rapidement pour la plupart. Il leur manque la part de mystère du bitcoin. Je suis convaincu que le bitcoin doit son succès en partie au fait que nous ne savons toujours pas quelle personne ou quel groupe se cache derrière le pseudonyme de Satoshi Nakamoto. C'est un vrai tour de maître qui a propulsé le bitcoin. À une époque où il est impossible de ne laisser aucune trace sur Internet, Satoshi est parti en fumée et nous ne savons pas non plus combien de bitcoins cette personne ou ce groupe contrôle."

""Ce mythe et l'idéologie derrière le bitcoin ont également été cruciaux dans les premières années, lorsque la monnaie était encore loin d'être rentable. Les pionniers ne pouvaient qu'y croire. Et au final, c'est toujours ce qui fait marcher le bitcoin aujourd'hui. En effet, le bitcoin n'a aucune valeur intrinsèque, mais les critiques oublient souvent que le système monétaire moderne, avec sa monnaie fiduciaire, ne repose pas moins sur une croyance. Cet argent n'est plus échangeable (contre de l'or, NDLR). Nous avons convenu collectivement qu'un euro est un euro. Notre économie repose sur une hallucination, aussi utile et positive soit-elle. Mais il est clair que cette croyance en la monnaie fiduciaire est vulnérable face à une histoire comme celle du bitcoin. Concernant les cryptomonnaies, la Banque Centrale européenne ne change pas d'avis : il n'y a qu'un dieu, l'euro. Pendant ce temps, sous la pression des gouvernements, elle continue d'imprimer de l'argent et de créer davantage d'inégalités, car cet argent n'arrive que très lentement dans la vie des gens ordinaires. Lorsque la crise sanitaire a éclaté, il fallait faire quelque chose pour empêcher l'économie de s'effondrer, mais les mesures adoptées sont excessives. Bien sûr, tout cela est très complexe, mais un fanatique du bitcoin dit : c'est fini, je ne veux plus rien savoir."

Thomas Spaas porte une fois inébranlable dans le bitcoin, mais il est conscient de l'impact de la volatilité du taux de change à court terme. "Se lancer dans le bitcoin demande beaucoup de courage. Mais il ne faut pas surestimer le nombre de personnes qui ont perdu beaucoup en investissant dans le bitcoin. En s'accrochant, on finit toujours par voir arriver un résultat. Bien que cela puisse prendre des années et qu'il n'y ait aucune garantie que la reprise se poursuive. Il y a aussi beaucoup de solidarité. Quand le cours chute, les passionnés de cryptomonnaies s'organisent en ligne pour le soutenir, et publient à tour de bras le slogan hodl (hold on for dear life, NDLR) et des photos de guerriers grecs. Plus le réseau grandit, plus la volatilité devrait diminuer. En 2017, elle était bien plus forte qu'aujourd'hui, par exemple. Je suis convaincu qu'à l'époque, le bitcoin attirait beaucoup plus de personnes uniquement intéressées par un profit rapide. Ça a bien changé. La nouvelle génération qui nous a rejoints l'année dernière adhère beaucoup plus à cette vision à long terme. Bien sûr, on peut dire que le prix très élevé du bitcoin implique que les amateurs de cryptomonnaies prennent des risques, mais je trouve regrettable que les critiques refusent à tel point de voir le potentiel du bitcoin. Pour de nombreux économistes, le bitcoin est comme de la mort aux rats, ils ne voient que ses défauts. Ils ne prennent également pas en compte le fait que la prétendue bulle du bitcoin dure depuis plus d'une décennie maintenant."

Gwen Busseniers : "Une manière de numériser la confiance"

Gwen Busseniers a commencé à investir dans le bitcoin en 2014. En 2019, elle a fondé cryptoschool.be, qui propose des formations aux investisseurs privés et aux entreprises. "Je modère également deux groupes de discussion, sur base volontaire et avec d'autres personnes, dont le groupe Facebook cryptocoiners.be. Ce groupe compte 22 500 membres", explique-t-elle.

"Garantir la pertinence et la sécurité des discussions est un vrai défi. Il faut gérer les profanes qui se demandent quoi acheter, et les escrocs qui tentent de leur faire faire des affaires ou de leur vendre des projets frauduleux. Je reçois régulièrement des e-mails de victimes, parfois très bien informées, qui ont été escroquées. C'est pourquoi j'ai lancé mon école. Il faut être le plus informé possible."

La popularité des cryptomonnaies auprès des criminels fait bien sûr tache, mais elle n'est rien à côté de la criminalité associée au dollar" - Gwen Busseniers, cryptoschool.be

"Mener des analyses fondamentales basées sur les rapports trimestriels, comme pour les actions, n'est pas possible, mais vous pouvez apprendre à analyser et comprendre la volatilité", poursuit-elle. "Le cours du bitcoin évolue quelque peu en parallèle de celui du dollar et de l'inflation. Pour moi, le bitcoin et les autres monnaies sont définitivement une protection contre l'inflation. Le code derrière la monnaie est infaillible.

"Je n'étais pas du tout attirée par les investissements, mais grâce aux cryptomonnaies, j'ai commencé à m'intéresser énormément à l'économie. Je ne fais pas vraiment partie de la catégorie des personnes fortement opposées au système financier traditionnel, j'ai particulièrement été séduite par le mécanisme de la blockchain derrière les cryptomonnaies. On a trouvé un moyen de numériser la confiance. Cela signifie, par exemple, que les transferts transfrontaliers ne coûtent plus qu'une fraction de ce que les bureaux de change comme Western Union demandent. Les conséquences sont si nombreuses, elles vont de la traçabilité complète de notre chaîne alimentaire à l'origine des diamants."

"La popularité des cryptomonnaies auprès des criminels fait bien sûr tache, mais elle n'est rien à côté de la criminalité associée au dollar."

Bert Marievoet : "Une assurance en cas d'effondrement du système financier"

"À la limite de l'obsession." C'est ainsi que Bert Marievoet décrit la manière dont il suit les cryptomonnaies. Il a été le premier employé de Twitter en Belgique, puis est devenu lui-même entrepreneur et est également, depuis le printemps, cofondateur de Moonbag, un fonds belge qui vise à investir dans des crypto-entreprises.

"J'ai acheté mes premiers bitcoins en 2015. En partie par curiosité, mais aussi parce que je remettais de plus en plus en question les politiques monétaires des gouvernements. J'ai travaillé pendant un certain temps à l'ambassade du Venezuela, à l'époque où l'inflation et la dévaluation ont frappé durement l'économie. Je suis allé acheter une voiture avec la moitié d'un sac de sport rempli de liquide, et j'ai pu vivre l'interdiction gouvernementale d'échanger les bolivars en dollars. Au Venezuela, le bitcoin est donc très populaire. El Salvador est en train de réaliser une première en acceptant le bitcoin comme monnaie légale et en minant lui-même des bitcoins. ElSalvador et d'autres pays qui dépendent fortement du lien monétaire avec le dollar se séparent de la politique de la banque centrale américaine. Ils n'ont aucune défense contre la chute brutale du dollar due à la création massive de monnaie."

Je suis convaincu du potentiel de la blockchain, qui permettra d'automatiser un maximum de transactions. Ce système est révolutionnaire" - Bert Marievoet, Moonbag

Comme de nombreux autres fans sur Twitter, Bert Marievoet a remplacé ses yeux sur sa photo de profil par des rayons laser rouges. "Nous ne les retirerons que lorsque le bitcoin vaudra 100 000 dollars". (rires). Certains prennent cela très au sérieux, mais pour la plupart, ces lasers sont surtout une petite blague. J'ai beaucoup les memes, mais je ne suis pas un maximaliste du bitcoin. Je suis bien conscient qu'en tant qu'Occidental, je suis dans une position privilégiée, et que les conditions vénézuéliennes sont bien loin de nous. Mais une alternative est clairement nécessaire. Ne serait-ce que comme assurance contre un effondrement majeur du système financier, lorsque le dollar, à la suite de toute cette création monétaire, ne sera plus considéré comme une monnaie mondiale, ou pour tous ces pays où un dictateur décide d'ajouter un zéro supplémentaire à la valeur de la monnaie. J'ai été le témoin direct de la misère que cela provoque. Je suis convaincu du potentiel de la blockchain, qui permettra d'automatiser un maximum de transactions. Ce système est révolutionnaire. Certes, le paiement en bitcoin est un peu lent pour l'instant, mais les temps changent, et il sera bientôt plus rapide et moins coûteux de payer en bitcoin que par carte. Les banques centrales voient également le potentiel et travaillent sur leurs propres monnaies numériques, mais il s'agit toujours de systèmes centralisés. Cela ne fait que renforcer les arguments en faveur des cryptomonnaies."

Seuls 21 millions de bitcoins peuvent être produits : "Il est difficile de débattre avec les fous de cryptomonnaies"

Ils peuvent être très persuasifs, mais cette avance sur l'avenir repose-t-elle sur des bases solides ? L'inévitable crash du système financier et la prise de pouvoir des cryptomonnaies sont-ils aussi gravés dans le marbre que le nombre maximum de bitcoins ? Le professeur Leo Van Hove (VUB) estime qu'il s'agit d'un scénario peu plausible et peu souhaitable. "La crainte d'une inflation élevée créée en sapant délibérément la valeur de la monnaie a toujours existé. Elle gagne peut-être un peu de terrain, mais elle est peu justifiée. En Occident, l'augmentation de l'inflation a à chaque fois été causée par des facteurs externes, tels que la crise pétrolière des années 1970. Le bitcoin entraîne délibérément la déflation. Cela revient à remplacer un problème par un autre, encore plus grave. Les banques centrales ont plus peur de la déflation que de l'inflation, et à raison. La déflation pousse les gens à thésauriser et l'économie à s'arrêter. En outre, il existe, en tout cas en Occident, suffisamment d'éléments pour préserver l'autonomie des banques centrales. La Banque centrale européenne est à peu près la banque centrale la plus indépendante au monde. Et dans les pays où le gouvernement essaie d'interférer, comme la Turquie, l'objectif est de maintenir l'inflation le plus bas possible."

"Les périodes de forte inflation s'accompagnent généralement de taux d'intérêt plus élevés. Le rendement réel peut être légèrement inférieur en cas de faible inflation, mais les gens se trompent souvent sur ce point. Nous sommes bien sûr dans une situation exceptionnelle. Il n'est plus possible de s'enrichir en possédant quelques bons de caisse. Les gens sont frustrés par l'absence de solutions d'investissement faciles. Cela pousse certains à se tourner vers les cryptomonnaies, mais ils sous-estiment les risques. Je le remarque chez mes étudiants : beaucoup s'y mettent surtout par peur de rater le train. J'espère qu'ils ne perdront pas tout."

Il y a plus de vingt ans, Leo Van Hove a participé au projet eCash de DigiCash, l'une des premières expériences de monnaie numérique que l'on pouvait stocker sur son ordinateur. "Technologiquement, c'était très complexe, et la cryptographie utilisée était déjà très lourde", explique-t-il. "J'ai quand même assisté à un congrès de certains des fondateurs. J'y ai entendu des réflexions ultralibérales, très antigouvernementales et anti-banques centrales. Certains discours ressemblaient même à des théories du complot. C'est un peu la même chose aujourd'hui. Il est difficile de débattre avec les passionnés de cryptomonnaies. Ils balaient d'un revers de main toutes les critiques, y compris celles concernant la pollution causée par l'utilisation intensive d'électricité pour le minage, et celles concernant la volatilité. Les tweets d'Elon Musk peuvent provoquer d'énormes variations du cours du bitcoin. Un système monétaire peut-il être aussi influençable ?"

Un bitcoin vaut 33 155 euros sur Coinbase, la principale plateforme d'échange.

"Pour beaucoup d'entre nous, le bitcoin était la pilule rouge dont nous avions besoin pour découvrir ce qui se passe réellement dans le monde et quelles sont les personnes qui dirigent nos gouvernements", explique @WhalePanda sur Twitter. Derrière ce pseudonyme se cache un Belge au plus de 280 000 followers. Le vrai nom de WhalePanda se trouve sur Internet, mais nous ne le publierons pas, car nous n'avons pas réussi à le joindre. Dans sa bio, il a écrit : " Soon to be retired. #Bitcoin class of 2013. OG." OG est l'abréviation de original gangster, une expression souvent utilisée en ligne, au sous-entendu complètement ironique.Il faut également être un peu au fait de ce qu'il se passe sur Internet pour comprendre ce que pilule rouge ou red pill signifie. Cette expression fait référence à Matrix. Dans ce célèbre film, le jeune hacker Neo apprend par un groupe de rebelles que l'humanité vit dans un monde virtuel, que des robots intelligents ont créé pour réduire l'homme à l'état de légume docile. Le personnage doit alors faire un choix : avaler une pilule bleue lui fera oublier cette révélation, une pilule rouge le libérera et lui fera voir le monde réel, dominé par des monstres robots.Pour certains des fans inconditionnels, le bitcoin est comme la pilule rouge du film. C'est une idéologie enrobée de bits et bytes. Le bitcoin et les autres cryptomonnaies peuvent sembler offrir une expérience économique et technologique exotique, mais ce n'est pas ainsi que les vrais amateurs les voient. Une communauté internationale s'est développée autour du bitcoin, de l'ethereum et d'autres monnaies numériques. Le noyau dur de cette communauté, principalement composé de supporters de la première heure, voit le monde et l'économie sous un angle totalement différent. Toute personne qui se lance dans les cryptomonnaies entre en contact avec leur histoire, qui repose sur une profonde méfiance à l'égard des gouvernements et des banques traditionnelles, un désir d'indépendance financière et une aversion pour l'inflation. Par les temps qui courent, cette vision est contagieuse.Dès la mise en circulation des premiers bitcoins en 2009, il a été annoncé que seuls 21 millions seraient produits. Un système ingénieux rend la contrefaçon impossible : la gestion centrale, fortement cryptée, est répartie parmi tous les ordinateurs qui minent de nouveaux bitcoins. Ce système est appelé Blockchain. Il n'existe pas de banque centrale pouvant modifier la masse monétaire ni de système financier doté d'un réseau complexe d'intermédiaires pouvant percevoir des bénéfices au fil du traitement de votre argent. En théorie, une personne ou un groupe de personnes contrôlant la majorité du réseau pourrait prendre le contrôle du bitcoin. Mais des quantités folles d'énergie et de puissance de calcul seraient nécessaires pour y parvenir, notamment à cause de l'important cryptage.Le bitcoin fluctue, mais son attrait idéologique ne vacille pas. Aujourd'hui, seulement quelques milliers de Belges comptent parmi les fans inconditionnels de cryptomonnaies, mais leur nombre ne cesse de croître. Et ce mouvement peut être très influent. Il est grand temps d'entrer dans la tête des vrais amateurs de cryptomonnaies et de découvrir ce qui les pousse à investir dans cette monnaie très volatile. Le Belge derrière @WhalePanda n'a pas répondu à l'appel de Trends. Trois autres passionnés belges ont accepté de répondre à nos questions.Thomas Spaas : "Nous avons tous l'impression que tout ne tourne pas rond"Dans la vie de tous les jours, Thomas Spaas est avocat spécialisé en droit fiscal, et il a un avis bien clair sur les cryptomonnaies depuis des années. Il est arrivé un peu après l'apparition de la tendance, mais il exprimait déjà son intérêt pour le bitcoin en 2013. Lorsqu'on lui demande pourquoi lui et tant d'autres personnes croient si fort aux cryptomonnaies, il devient intarissable sur le sujet. "En exagérant avec humour, on pourrait dire que le noyau dur frôle la radicalisation", explique-t-il.Nous avons tous l'impression que tout ne tourne pas rond. Les véritables pionniers étaient peut-être presque exclusivement des hommes passionnés de technologies, mais ce groupe s'est rapidement élargi et est désormais très diversifié. Les early adopters belges, par exemple, comprennent de nombreuses personnes au quotidien plus que mainstream : des fonctionnaires, des scientifiques et même des personnes travaillant pour une banque. Il ne s'agit pas seulement de jeunes amateurs de risques, ou de technophiles. Un facteur commun est le mécontentement à l'égard de notre système financier et du renflouement des banques avec l'argent des contribuables après la crise de 2008, alors que les banquiers continuaient à recevoir des bonus et que tout restait fondamentalement inchangé. Le bitcoin reflète un peu cette attitude. L'inventeur du bitcoin, Satoshi Nakamoto, a caché un message dans le premier block de cinquante bitcoins : "The Times 03/Jan/2009 Chancellor on brink of second bailout for banks". La référence à ce gros titre n'était pas seulement là pour assurer l'authenticité de la date de création, c'était aussi une critique claire de l'approche de la crise financière. Au début, on rencontrait régulièrement des personnes très progressistes ou préoccupées par l'écologie lors des réunions des bitcoinbelievers.""Même des acteurs du secteur bancaire m'ont avoué investir dans des cryptomonnaies. Parfois par souci de diversification, mais aussi parce qu'ils pensent que le système financier actuel n'est plus juste. Autrefois, on pouvait dire avec certitude que l'on arriverait à quelque chose dans la vie, à condition de travailler très dur. Aujourd'hui, le rêve d'une maison, d'un jardin et d'un arbre devient de plus en plus inaccessible, même pour les jeunes couples aux revenus stables. Le monde du bitcoin n'est pas non plus parfaitement équitable. Un petit groupe de personne possède la plupart des bitcoins. Mais ça, on le sait depuis le début. Le bitcoin n'a aucune garantie, à part celle-ci, des plus importantes : 1 bitcoin reste 1 bitcoin. Peu importe la situation." "D'autres cypto-monnaies ont rapidement vu le jour, principalement car le bitcoin se concentre sur deux choses : le suivi et le transfert de valeur. Par exemple, la plus grande alternative, Ethereum, se veut être bien plus qu'une cryptomonnaie : c'est un système permettant d'automatiser les transactions les plus diverses. Il existe des milliers d'altcoins. Ils disparaîtront rapidement pour la plupart. Il leur manque la part de mystère du bitcoin. Je suis convaincu que le bitcoin doit son succès en partie au fait que nous ne savons toujours pas quelle personne ou quel groupe se cache derrière le pseudonyme de Satoshi Nakamoto. C'est un vrai tour de maître qui a propulsé le bitcoin. À une époque où il est impossible de ne laisser aucune trace sur Internet, Satoshi est parti en fumée et nous ne savons pas non plus combien de bitcoins cette personne ou ce groupe contrôle."""Ce mythe et l'idéologie derrière le bitcoin ont également été cruciaux dans les premières années, lorsque la monnaie était encore loin d'être rentable. Les pionniers ne pouvaient qu'y croire. Et au final, c'est toujours ce qui fait marcher le bitcoin aujourd'hui. En effet, le bitcoin n'a aucune valeur intrinsèque, mais les critiques oublient souvent que le système monétaire moderne, avec sa monnaie fiduciaire, ne repose pas moins sur une croyance. Cet argent n'est plus échangeable (contre de l'or, NDLR). Nous avons convenu collectivement qu'un euro est un euro. Notre économie repose sur une hallucination, aussi utile et positive soit-elle. Mais il est clair que cette croyance en la monnaie fiduciaire est vulnérable face à une histoire comme celle du bitcoin. Concernant les cryptomonnaies, la Banque Centrale européenne ne change pas d'avis : il n'y a qu'un dieu, l'euro. Pendant ce temps, sous la pression des gouvernements, elle continue d'imprimer de l'argent et de créer davantage d'inégalités, car cet argent n'arrive que très lentement dans la vie des gens ordinaires. Lorsque la crise sanitaire a éclaté, il fallait faire quelque chose pour empêcher l'économie de s'effondrer, mais les mesures adoptées sont excessives. Bien sûr, tout cela est très complexe, mais un fanatique du bitcoin dit : c'est fini, je ne veux plus rien savoir."Thomas Spaas porte une fois inébranlable dans le bitcoin, mais il est conscient de l'impact de la volatilité du taux de change à court terme. "Se lancer dans le bitcoin demande beaucoup de courage. Mais il ne faut pas surestimer le nombre de personnes qui ont perdu beaucoup en investissant dans le bitcoin. En s'accrochant, on finit toujours par voir arriver un résultat. Bien que cela puisse prendre des années et qu'il n'y ait aucune garantie que la reprise se poursuive. Il y a aussi beaucoup de solidarité. Quand le cours chute, les passionnés de cryptomonnaies s'organisent en ligne pour le soutenir, et publient à tour de bras le slogan hodl (hold on for dear life, NDLR) et des photos de guerriers grecs. Plus le réseau grandit, plus la volatilité devrait diminuer. En 2017, elle était bien plus forte qu'aujourd'hui, par exemple. Je suis convaincu qu'à l'époque, le bitcoin attirait beaucoup plus de personnes uniquement intéressées par un profit rapide. Ça a bien changé. La nouvelle génération qui nous a rejoints l'année dernière adhère beaucoup plus à cette vision à long terme. Bien sûr, on peut dire que le prix très élevé du bitcoin implique que les amateurs de cryptomonnaies prennent des risques, mais je trouve regrettable que les critiques refusent à tel point de voir le potentiel du bitcoin. Pour de nombreux économistes, le bitcoin est comme de la mort aux rats, ils ne voient que ses défauts. Ils ne prennent également pas en compte le fait que la prétendue bulle du bitcoin dure depuis plus d'une décennie maintenant."Gwen Busseniers : "Une manière de numériser la confiance"Gwen Busseniers a commencé à investir dans le bitcoin en 2014. En 2019, elle a fondé cryptoschool.be, qui propose des formations aux investisseurs privés et aux entreprises. "Je modère également deux groupes de discussion, sur base volontaire et avec d'autres personnes, dont le groupe Facebook cryptocoiners.be. Ce groupe compte 22 500 membres", explique-t-elle."Garantir la pertinence et la sécurité des discussions est un vrai défi. Il faut gérer les profanes qui se demandent quoi acheter, et les escrocs qui tentent de leur faire faire des affaires ou de leur vendre des projets frauduleux. Je reçois régulièrement des e-mails de victimes, parfois très bien informées, qui ont été escroquées. C'est pourquoi j'ai lancé mon école. Il faut être le plus informé possible.""Mener des analyses fondamentales basées sur les rapports trimestriels, comme pour les actions, n'est pas possible, mais vous pouvez apprendre à analyser et comprendre la volatilité", poursuit-elle. "Le cours du bitcoin évolue quelque peu en parallèle de celui du dollar et de l'inflation. Pour moi, le bitcoin et les autres monnaies sont définitivement une protection contre l'inflation. Le code derrière la monnaie est infaillible."Je n'étais pas du tout attirée par les investissements, mais grâce aux cryptomonnaies, j'ai commencé à m'intéresser énormément à l'économie. Je ne fais pas vraiment partie de la catégorie des personnes fortement opposées au système financier traditionnel, j'ai particulièrement été séduite par le mécanisme de la blockchain derrière les cryptomonnaies. On a trouvé un moyen de numériser la confiance. Cela signifie, par exemple, que les transferts transfrontaliers ne coûtent plus qu'une fraction de ce que les bureaux de change comme Western Union demandent. Les conséquences sont si nombreuses, elles vont de la traçabilité complète de notre chaîne alimentaire à l'origine des diamants.""La popularité des cryptomonnaies auprès des criminels fait bien sûr tache, mais elle n'est rien à côté de la criminalité associée au dollar."Bert Marievoet : "Une assurance en cas d'effondrement du système financier""À la limite de l'obsession." C'est ainsi que Bert Marievoet décrit la manière dont il suit les cryptomonnaies. Il a été le premier employé de Twitter en Belgique, puis est devenu lui-même entrepreneur et est également, depuis le printemps, cofondateur de Moonbag, un fonds belge qui vise à investir dans des crypto-entreprises."J'ai acheté mes premiers bitcoins en 2015. En partie par curiosité, mais aussi parce que je remettais de plus en plus en question les politiques monétaires des gouvernements. J'ai travaillé pendant un certain temps à l'ambassade du Venezuela, à l'époque où l'inflation et la dévaluation ont frappé durement l'économie. Je suis allé acheter une voiture avec la moitié d'un sac de sport rempli de liquide, et j'ai pu vivre l'interdiction gouvernementale d'échanger les bolivars en dollars. Au Venezuela, le bitcoin est donc très populaire. El Salvador est en train de réaliser une première en acceptant le bitcoin comme monnaie légale et en minant lui-même des bitcoins. ElSalvador et d'autres pays qui dépendent fortement du lien monétaire avec le dollar se séparent de la politique de la banque centrale américaine. Ils n'ont aucune défense contre la chute brutale du dollar due à la création massive de monnaie."Comme de nombreux autres fans sur Twitter, Bert Marievoet a remplacé ses yeux sur sa photo de profil par des rayons laser rouges. "Nous ne les retirerons que lorsque le bitcoin vaudra 100 000 dollars". (rires). Certains prennent cela très au sérieux, mais pour la plupart, ces lasers sont surtout une petite blague. J'ai beaucoup les memes, mais je ne suis pas un maximaliste du bitcoin. Je suis bien conscient qu'en tant qu'Occidental, je suis dans une position privilégiée, et que les conditions vénézuéliennes sont bien loin de nous. Mais une alternative est clairement nécessaire. Ne serait-ce que comme assurance contre un effondrement majeur du système financier, lorsque le dollar, à la suite de toute cette création monétaire, ne sera plus considéré comme une monnaie mondiale, ou pour tous ces pays où un dictateur décide d'ajouter un zéro supplémentaire à la valeur de la monnaie. J'ai été le témoin direct de la misère que cela provoque. Je suis convaincu du potentiel de la blockchain, qui permettra d'automatiser un maximum de transactions. Ce système est révolutionnaire. Certes, le paiement en bitcoin est un peu lent pour l'instant, mais les temps changent, et il sera bientôt plus rapide et moins coûteux de payer en bitcoin que par carte. Les banques centrales voient également le potentiel et travaillent sur leurs propres monnaies numériques, mais il s'agit toujours de systèmes centralisés. Cela ne fait que renforcer les arguments en faveur des cryptomonnaies."