L'adresse est, en soi, une déclaration d'intention. Pour son siège, TransferWise, la première fintech européenne en termes de valorisation, a, depuis six ans, choisi Shoreditch, dans le jadis déliquescent East End londonien. A mi-chemin entre la vénérable City et la Tech City où les entreprises dédiées à l'innovation se bousculent autour de la station de métro d'Old Street. Un pied dans la finance, l'autre dans les nouvelles technologies, et une menace pour les deux secteurs !
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L'adresse est, en soi, une déclaration d'intention. Pour son siège, TransferWise, la première fintech européenne en termes de valorisation, a, depuis six ans, choisi Shoreditch, dans le jadis déliquescent East End londonien. A mi-chemin entre la vénérable City et la Tech City où les entreprises dédiées à l'innovation se bousculent autour de la station de métro d'Old Street. Un pied dans la finance, l'autre dans les nouvelles technologies, et une menace pour les deux secteurs ! Symbole fort, 300 des 1.700 salariés de cette start-up à la croissance fulgurante travaillent dans le Tea Building, le bâtiment le plus iconique de ce quartier de hipsters où Lipton stocka dans les années 1930 sa production de thé. L'ancien entrepôt sert désormais de quartier général à une ribambelle de studios et de sociétés de marketing dans ce qui est devenu l'un des coins les plus recherchés pour les métiers créatifs. Il y a cinq ans, TransferWise ne comptait que 40 personnes dans son bureau britannique, contre une centaine, essentiellement des développeurs, à Tallinn. C'est en effet d'Estonie que viennent les deux cofondateurs, Taavet Hinrikus et Kristo Käärmann, aujourd'hui les hommes les plus riches du pays à même pas 40 ans (autour de 250 millions d'euros chacun). Lorsque nous l'interrogions sur ses ambitions fin 2014, le premier avouait rêver de conquérir le monde depuis Londres, " le lieu où il faut être pour toute start-up tech qui se respecte " en dépit d'une fiscalité nettement moins favorable qu'ailleurs. Son projet est aujourd'hui en bonne voie d'être accompli. Six millions d'utilisateurs passent désormais par TransferWise pour leurs virements internationaux. Si Taavet a laissé sa place de directeur général à Kristo pour devenir président et mieux piloter la stratégie à long terme, il n'a pas changé son fusil d'épaule, bien au contraire. Il continue de nourrir de grands desseins depuis la capitale britannique. " Nous ne détenons pour le moment que 1% du marché des transferts de devises des particuliers et PME, expose-t-il. Imaginez la marge de progression ! " Des efforts supplémentaires sur les coûts et la rapidité des virements - 22% seulement des opérations se font en moins de 20 secondes via la plateforme, ce qui est déjà un exploit quand les banques demandent plusieurs jours - devraient aider à séduire de nouveaux clients. Et il ne voit pas meilleur tremplin que Londres pour livrer cette bataille : " Ce qui compte, ce sont les talents. Voilà ce qui fait la différence dans un secteur où la concurrence fait rage, sourit Taavet. Nulle autre ville n'est aujourd'hui aussi attractive pour les jeunes professionnels à haut potentiel que nous recherchons. " TransferWise compte 60% d'étrangers au siège - 40% sont des ressortissants de l'Union européenne - et continue de recruter à vive allure : 750 postes supplémentaires dans le monde sur les 12 prochains mois. Soit une moyenne de deux embauches par jour ! Dans un marché du travail tendu, tout est fait pour attirer les candidats. Terrasse avec vue panoramique sur la City, cafétéria aérée, espace aménagé pour les consoles de jeux, table de ping-pong et même sauna agrémentent la routine des jeunes barbus en tee-shirts graphiques que l'on croise au sixième étage du Tea Building. Il en va de même dans les 11 autres bureaux ouverts par la fintech dans le monde, et notamment dans son bastion de Tallinn (800 employés). " Il n'y a que dans notre hub régional de Singapour qu'on a fait l'économie du sauna à cause de la météo. Les salariés peuvent, à la place, y profiter d'une piscine sur le toit du bâtiment ", explique la jeune Belge chargée de la communication, Magali Van Bulck. Mais le succès de ce disrupteur reste l'argument le plus porteur pour attirer les talents. En s'attaquant au monopole des banques en matière de transferts de fonds, la jeune pousse a rendu un fier service à une large clientèle excédée de payer des frais cachés et de se voir imposer un taux de change défavorable lors d'opérations passablement opaques. Le concept est d'ailleurs né de la frustration des cofondateurs en tant que consommateurs. En 2007, Taavet, qui était payé en Estonie où il fut, à 20 ans, le premier employé de Skype après avoir laissé tomber ses études d'informatique, devait chaque mois transférer son salaire dans la capitale britannique où il venait d'emménager. Son compatriote Kristo, fraîchement nommé consultant chez Deloitte à Londres, faisait le mouvement inverse pour rembourser un crédit immobilier en euros dans son pays natal. Le versement par son employeur d'une prime exceptionnelle de fin d'année de 10.000 livres fut l'élément déclencheur pour le projet de société. " Après avoir envoyé ce bonus sur mon compte d'épargne à Tallinn, j'ai découvert qu'il manquait 500 livres, raconte le CEO de TransferWise. HSBC s'était généreusement servie au passage alors qu'elle n'annonçait que 15 livres de commission pour un transfert international. Le taux de change retenu n'était notamment pas du tout celui auquel je m'attendais d'après mes recherches sur Internet. " Avec Taavet, rencontré au sein de la petite communauté des Estoniens immigrés à Londres, Kristo prépare la riposte : désormais, les deux compatriotes échangeront leur argent entre eux plutôt que de recourir aux établissements officiels. Ils zappent toute commission, se mettent d'accord sur un taux de change actualisé en temps réel, au plus près du taux réel moyen du marché - celui qu'on trouve sur Google ou Reuters. Le service, au départ conçu pour leurs seuls besoins, se transforme quatre ans plus tard en société peer to peer. Les transactions s'étendent, grâce au bouche à oreille, à la famille, aux amis, à de lointaines relations puis à des inconnus - expatriés, étudiants ou cadres en mission concernés par des virements récurrents. " Un jour, nous avons noté un regain d'intérêt de la part de Hongrois, se souvient Kristo. Quand nous leur avons demandé comment ils avaient entendu parler de nous, ils nous ont dit qu'ils avaient suivi le conseil de leur banque ! " Le panier s'enrichit de nouvelles devises - une cinquantaine à ce jour. Grâce au compte multidevisesBorderless lancé en 2017, les PME utilisent TransferWise pour payer leurs employés ou leurs fournisseurs. Aujourd'hui, la société domine les virements internationaux de compte bancaire à compte bancaire, laissant aux Western Union et consorts l'organisation des flux en cash, plus complexes à mettre en place. Les derniers résultats sont, comme s'en réjouit Kristo Käärmann, la meilleure " preuve de concept " d'une société rentable depuis 2017, qui n'a jamais eu de mal à trouver du soutien auprès des investisseurs les plus en vue de la planète. Peter Thiel - dont ce fut le premier engagement en Europe - et Max Levchin, tous deux cofondateurs de PayPal, Xavier Niel (via son fonds d'amorçage Kima Ventures), Richard Branson ou le fonds de capital-risque Andreessen Horowitz ont participé aux tours de table - des opérations qui ont au total permis de lever 689 millions de dollars. L'histoire a montré qu'ils avaient raison d'y croire. Pour la troisième année consécutive, les revenus de TransferWise - 200 millions d'euros - ont augmenté, en hausse de 53% durant la dernière année fiscale achevée en mars 2019. Les bénéfices se sont encore élevés à 11,5 millions d'euros sur la période. " Nous avons trouvé la formule magique pour développer une entreprise solide sur laquelle les clients peuvent compter à long terme, fanfaronne le blond directeur général, sortant, une fois n'est pas coutume, de sa réserve coutumière. Comme nous sommes entre cinq et dix fois moins chers que les banques traditionnelles selon les marchés, nous faisons économiser 1 milliard d'euros par an à nos clients. Et ce n'est qu'un début. " Dans la finance, TransferWise - auquel le régulateur britannique, la FCA, a octroyé le statut d'" établissement de paiement " - a créé un précédent, donnant aux concurrents une redoutable leçon de transparence. Armé de son smartphone, Taavet Hinrikus se fait un plaisir d'en donner un exemple on ne peut plus concret, via le calculateur de prix intégré à l'application : " Imaginons que vous souhaitiez transférer 1.000 livres de Londres à Paris. Vous voyez que les frais fixes prélevés dans ce cas se monteront à 0,37% de la somme plus 0,26 livre. Le taux de change que nous appliquons, actualisé toutes les 30 secondes, est clairement affiché. Résultat : vous économisez 26,32 euros par rapport à un client de la Barclays ". Cette dernière est, à ce jour, la seule institution britannique à détailler ses frais sur sa propre application mobile, anticipant la nouvelle réglementation européenne sur la transparence des transferts internationaux qui doit entrer en vigueur au printemps. " J'ai bien conscience que les banques ont leurs propres contraintes par rapport à nous, avec des frais de structure fixes, des réseaux d'agences à préserver, des systèmes technologiques lourds hérités des années 1960 ou 1970. Je ne leur reproche pas de faire payer cher leur clientèle, c'est un marché libre après tout. Mais je ne digère pas qu'elles le fassent de manière opaque, avec tous ces frais cachés ", s'indigne Kristo, très remonté sur le sujet. S'ils restent circonspects par rapport aux pratiques de la " vieille " finance, les trublions de TransferWise se sont considérablement assagis par rapport à leurs premières années, quand ils ridiculisaient sans vergogne les dinosaures du secteur. Comme dans le clip publicitaire The party's over (" La fête est finie ") où des banquiers pathétiques affublés de chapeaux de papier et mirlitons se gavent sur le dos des consommateurs. Lorsqu'ils ont mis le cap sur les Etats-Unis - aujourd'hui en passe de devenir leur premier marché -, les cofondateurs et une partie des équipes ont aussi débarqué à Wall Street en sous-vêtements en plein hiver avec un slogan explicite : Nothing to hide (" Rien à cacher "). " Des excès de jeunesse que je préférerais parfois oublier, plaide Taavet Hinrikus. C'est aussi embarrassant que les photos de fêtes étudiantes qu'on exhume sur les réseaux sociaux. " Le changement d'attitude a permis des rapprochements inattendus, comme avec BPCE-Natixis Payments. Le deuxième groupe bancaire en France n'a pas trouvé mieux que de s'allier avec le disrupteur pour proposer à ses 31 millions de clients " une solution digitale de transfert d'argent vers les pays hors zone euro au meilleur prix, accessibles 24 h/24 ". Dans les faits, les négociations, qui auraient dû déboucher au début de 2019, ont pourtant pris du retard. " Cela a été nettement plus vite avec la néo-banque Monzo, plus agile, explique Taavet Hinrikus. La mise en place n'a pris que quatre semaines ! " Dernière coopération en date : la banque digitale australienne Up a, le 15 octobre, annoncé sous-traiter les transferts de devises à TransferWise depuis sa propre application - ses clients n'auront donc même pas à télécharger une nouvelle plateforme pour être mieux servis. Le Brexit mettra-t-il une fin à la belle histoire qu'entretient depuis ses origines la start-up avec Londres ? " Cela ne deviendrait un vrai problème pour notre compagnie que si Londres perdait son attractivité auprès des talents, ou si les démarches bureaucratiques devenaient particulièrement lourdes pour obtenir des visas et des permis de travail, expose Taavet Hinrikus. Il nous faudrait alors envisager de nous localiser ailleurs. " Pas vraiment un cas de conscience pour TransferWise, " société fondée par des immigrants et utilisée par des immigrants " dont les deux dirigeants se revendiquent " citoyens du monde ". A plus court terme, même sans le fameux passeport européen lié à l'appartenance du Royaume-Uni à l'Union, l'entreprise pourra continuer de servir les ressortissants de l'Espace économique européen. L'ouverture à Bruxelles de ce que le directeur général nomme sans ambiguïté " un bureau européen post-Brexit " lui a en effet permis de décrocher un agrément de la Banque nationale de Belgique. En ajoutant Budapest et Tallinn, Transferwise dispose de " plus de 1.000 personnes sur le continent ". A l'heure où la moitié seulement des sociétés britanniques se disent prêtes à affronter le Brexit, la start-up de Shoreditch a assuré ses arrières. Par Isabelle Lesniak ("Les Echos" du 24 octobre 2019)