Encore un peu de patience et la liberté reprendra ses droits, redevenant une oasis de prospérité économique. Encore un peu de patience et les années folles, une période de forte croissance économique, portée par des consommateurs qui ne savent que faire de tout l'argent qu'ils ont économisé, seront à nos portes. Jamie Dimon, le CEO de la banque américaine JP Morgan, estime que les États-Unis peuvent se préparer à augmentation croissance durant trois ans, sans flambée de l'inflation ou des taux d'intérêt. On se croirait dans le conte de Boucle d'Or.
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Encore un peu de patience et la liberté reprendra ses droits, redevenant une oasis de prospérité économique. Encore un peu de patience et les années folles, une période de forte croissance économique, portée par des consommateurs qui ne savent que faire de tout l'argent qu'ils ont économisé, seront à nos portes. Jamie Dimon, le CEO de la banque américaine JP Morgan, estime que les États-Unis peuvent se préparer à augmentation croissance durant trois ans, sans flambée de l'inflation ou des taux d'intérêt. On se croirait dans le conte de Boucle d'Or.Mais en Europe, le conte de fées restera une belle histoire à lire le soir. "Les perspectives ne sont pas très glorieuses", explique Erik Buyst, professeur d'histoire économique à la KU Leuven. "Il suffit de voir ce qui s'est passé après la crise financière. En Belgique, le PIB par habitant (produit intérieur brut par habitant, NDLR) n'a retrouvé son niveau de 2007 qu'en 2014. En 2019, il était supérieur à celui de 2007 de seulement 7 % ; Il s'agit de la croissance la plus lente depuis les années trente. Cette constatation assez douloureuse nous en apprend beaucoup sur ce à quoi nous devons nous attendre pour les prochaines années. L'économie belge n'est pas assez flexible pour absorber les chocs aussi rapidement."Nous pouvons nous estimer heureux qu'une crise financière n'accompagne pas la pandémie, car si les banques sont aussi impliquées, une crise peut durer très longtemps, comme nous l'avons vu après 2008-2009. La crise sanitaire a frappé une économie relativement saine, même si la guerre commerciale a fait des ravages en 2019. Si le virus disparaît, l'économie pourrait se rétablir rapidement. C'est notamment déjà le cas en Chine et aux États-Unis. "Nous n'absorberons pas ce choc plus rapidement" souligne Erik Buyst. "Nos faiblesses ont à nouveau été mises au jour. Le vieillissement de la population s'accélère, et nous faisons face à un défi climatique de taille. Nos espoirs reposent sur les avancées technologiques, qui peuvent renforcer le potentiel de croissance."1. L'économie : troisième crise en douze ansIl y a de fortes chances que l'Europe se heurte à nouveau aux obstacles qui ralentissaient déjà la croissance économique avant la crise sanitaire. "Les faiblesses structurelles n'ont pas disparu", explique Peter Vanden Houte, économiste en chef chez ING Belgique. "Les dettes, tant publiques que privées, n'ont fait qu'augmenter. Certes, les faibles taux d'intérêt ont rendu cette dette plus gérable, mais au cours de la prochaine décennie, le frein sera un meilleur allié que l'accélérateur. La population continue de vieillir et les systèmes de pension ne sont pas adaptés. Plus l'âge moyen d'une population est élevé, moins celle-ci est productive. Un retour des années folles ? J'en doute quelque peu."Etienne de Callataÿ, Chief Economist d'Orcadia Asset Management, n'ose pas non plus parler de retour des années folles : "Le vieillissement de la population limite le potentiel de croissance, même si la productivité semble se redresser légèrement. Je m'attends à une légère accélération de la croissance, mais cela va faire mal. Les individus et les ressources devront être affectés ailleurs, dans de nouvelles entreprises et de nouveaux secteurs. La transition coûtera cher, mais elle sera utile à moyen terme."Le potentiel de croissance était faible avant la crise, et il pourrait le rester après la crise. "Nous connaîtrons bientôt quelques trimestres de forte croissance, mais après cela, le tableau s'assombrira à nouveau", déclare William De Vijlder, économiste en chef chez BNP Paribas. "Le Fonds monétaire international prévoit une croissance de 1,3 % pour la zone euro à l'horizon 2026. Une situation en rien comparable à celle des années folles, alimentées par une vague d'investissements qui a entraîné d'importants gains de productivité. N'oubliez pas que la grande majorité des entreprises sont très en retard par rapport aux quelques entreprises qui sont à la pointe de la technologie. Et la situation n'évoluera pas d'ici peu. Le côté positif, c'est que l'économie sera moins marquée par cette crise que par la crise financière de 2008 et après, même si tous les pays et les secteurs n'ont pas été touchés de la même manière.N'oublions pas non plus que la crise sanitaire est toujours bien là, même si la majorité de la population sera vaccinée après l'été. De nouveaux variants peuvent provoquer de nouvelles vagues ou des épidémies localisées. Il faudra peut-être des années pour que le virus ne devienne un simple variant de la grippe, maîtrisable. Le pire est passé, mais le caractère endémique du virus peut encore nécessiter des années de mesures et donc peser longtemps sur la demande, notamment dans les secteurs les plus sensibles.La crise sanitaire est la troisième crise majeure que l'Europe traverse en 12 ans, après la crise financière et la crise de l'euro. "Le climat économique devient de plus en plus volatile", explique Erik Buyst. "Les crises s'enchaînent rapidement. Les entreprises et les ménages se protègent en économisant davantage et en constituant des réserves plus importantes." Ces années vingt, la croissance dépendra donc de la manière dont les entreprises, les ménages et le gouvernement réagiront à cette période de turbulences sur le long terme. Mais pour être honnête, ils ne semblent pas être dans les starting-blocks."La Belgique est confrontée à une restructuration massive de ses finances publiques. Cela va ralentir la croissance" Erik Buyst. "Nous accordons bien trop peu d'attention au fait que nos dépenses publiques primaires sont totalement démesurées. Entre 2007 et 2019, ces dépenses sont passées de 45 à plus de 50 % du PIB. Les dépenses publiques ne diminuent plus, même en période de conjoncture favorable. L'écart avec les pays de la zone euro se creuse. En 2019, nos dépenses étaient supérieures de 5 pour cent à la moyenne de la zone euro. Nous ne parvenons pas à combler cet écart, alors qu'en tant que membre de la zone euro, nous sommes tenus de mettre en place des mesures et des politiques qui restent conformes à celles des autres états membres. Nous nous comportons trop comme si nous étions une île. Nous en ressentirons les conséquences, si les taux d'intérêt et le différentiel de taux d'intérêt avec les autres pays de l'euro augmentent."Erik Buyst plaide pour la régulation des dépenses et une opération d'assainissement complète : "Depuis le début du siècle, nous avons continué comme si de rien n'était. Le fossé des dépenses ne peut être comblé qu'au moyen d'une régulation : nous devons aligner nos dépenses publiques sur celles des autres pays de la zone euro. N'oubliez pas non plus que les investissements publics et la défense nécessitent également davantage de moyens. Ce sera une tâche extrêmement complexe, comparable aux opérations d'assainissement ayant eu lieu sous les Premiers ministres Wilfried Martens et Jean-Luc Dehaene. La croissance en sera ralentie. Les citoyens épargneront davantage, anticipant une hausse des impôts ou une baisse des allocations. Nous avons été catapultés dans les années 1980. Une politique de relance à grande échelle n'entre pas dans nos moyens. Nous devons nous préparer à un programme de réforme avec vingt ans de mauvaise gestion des dépenses."Cependant, il est peu probable que les pays européens aient vraiment envie de faire des économies ou de lancer des réformes. "Le gouvernement va investir davantage, mais y aura-t-il une réforme ? Une grande partie de la population en a assez de devoir faire des économies", déclare Peter Vanden Houte. "Cela signifie que les impôts vont inéluctablement augmenter. La pandémie risque donc d'entraîner une augmentation structurelle des dépenses publiques. Ce n'est pas bon pour la dynamique de l'économie."Le contraste avec les États-Unis est saisissant. Le fonds de relance européen de 750 milliards d'euros n'est rien comparé aux vastes plans de relance du président Joe Biden. Cette année, le budget du plan de relance s'élève à 1900 milliards de dollars, et dans les prochaines années, Biden veut également investir 3000 milliards de dollars dans les infrastructures. "Toutefois, Joe Biden s'investit également à ce point pour des raisons politiques" ajoute Etienne de Callataÿ. "Après les élections de mi-mandat en 2022, il freinera également. Une politique budgétaire particulièrement expansionniste n'est viable que tant que les taux d'intérêt restent très bas, mais cela ne durera pas. Une hausse des taux d'intérêt peut être néfaste pour le gouvernement."L'Europe n'a pas d'autant de plans pour stimuler l'économie, car grâce à notre sécurité sociale plus forte, les dépenses augmentent automatiquement lorsque l'économie se porte moins bien. Néanmoins, l'Europe ne maintiendra pas longtemps le pied sur l'accélérateur budgétaire. "À partir de 2022 et 2023, l'Europe reviendra à une politique d'austérité douce, reposant sur un mélange de quelques économies et de quelques taxes supplémentaires, comme des taxes environnementales plus élevées, une contribution de solidarité sur les revenus et les patrimoines les plus élevés, ou des taxes plus élevées sur les géants du numérique", explique Etienne De Callataÿ."Le fonds de relance européen est également déployé trop lentement et de manière trop échelonnée", selon William De Vijlder. "Toutefois, mettre l'accent sur les investissements susceptibles de renforcer la croissance et de répondre au problème climatique est une bonne chose. Il est toutefois important que ces investissements portent leurs fruits. Sinon, l'Europe ne disposera jamais d'un fonds de relance. La ruée vers une économie plus verte peut déclencher une vague d'investissements qui soutiendra la demande, mais ne stimulera pas spécialement la productivité."3. Les familles : épargner reste d'actualitéCe sont principalement les consommateurs qui pourraient contribuer à l'arrivée de nouvelles années folles. Plus le citoyen lambda aura économisé ces derniers mois, plus il pourrait dépenser dans les mois qui suivent. Le taux d'épargne belge était de 21 % l'année dernière, contre 13 % pour une année normale comme 2019. 40 milliards d'euros ont été ajoutés aux comptes courants et aux comptes d'épargne durant la pandémie. Si les mesures peuvent être assouplies d'ici peu, l'argent devrait affluer dans l'économie. Les foyers belges disposent des réserves nécessaires pour alimenter une reprise vigoureuse durant quelques années.Mais les consommateurs vont-ils bientôt prendre d'assaut les magasins, écumer les cafés et remplir les restaurants, ou se contenteront-ils d'une euphorie de la consommation, très limitée dans le temps ? "Dès que le virus sera sous contrôle, une partie de l'argent économisé sera dépensé. La crainte d'une hausse du chômage ne sera pas un obstacle à la consommation", estime Peter Vanden Houte.Mais la patience reste de mise. La lutte contre le virus nécessitera encore des mois de mesures, et la consommation s'en ressentira. Selon la Banque Nationale, nous ne retrouverons le niveau de 2019 qu'en 2022. Cette année encore, épargner restera un passe-temps national. Et même si le virus disparaît, les consommateurs ne vont pas commencer à jeter leur argent par les fenêtres. "Le taux d'épargne restera élevé. Les citoyens vont anticiper la hausse des impôts en épargnant un peu plus", explique Peter Vanden Houte.Épargner davantage ne va pas de pair avec une consommation excessive. La pandémie touche principalement les personnes aux revenus les plus faibles, ou celles qui gagnent leur vie dans des secteurs sensibles tels que la restauration et l'événementiel, alors que leurs revenus sont presque entièrement consacrés à des besoins fondamentaux tels que l'alimentation ou le logement. Ce groupe n'a jamais eu l'occasion de mettre de l'argent de côté, et ses habitudes de consommation ne changeront donc pas. Ce sont surtout les personnes plus âgées et les personnes aux revenus les plus élevés qui ont pu épargner, mais ces groupes ne sont pas spécialement enclins à la consommation à outrance. Les recherches montrent que piocher dans ses réserves est un acte difficile d'un point de vue psychologique. Les gens n'aiment pas puiser inutilement dans leur pécule.Le traumatisme est peut-être trop profond. L'économiste américain Barry Eichengreen souligne qu'une crise économique profonde peut modifier le comportement des populations. Les personnes plus jeunes ou celles qui ont des difficultés à boucler les fins de mois surestiment le risque d'une nouvelle crise, suite à l'expérience douloureuse qu'elles viennent de vivre. Le stress économique rend également les gens plus prudents face aux risques, ce qui peut influencer le taux d'épargne.4. Les entreprises : la crise a bouleversé la dynamiqueComment les entreprises ont-elles réagi à la pandémie ? L'année dernière, elles ont réduit leurs budgets d'investissement d'un quart. Selon les enquêtes menées par la Banque Nationale de Belgique, les entreprises belges comptent limiter leurs investissements pendant encore un an ou deux. En effet, la rentabilité des nouveaux investissements est très discutable en Europe, tant que la surcapacité fera obstacle à la hausse des prix. En outre, la solvabilité et la solidité financière de nombreuses entreprises ne sont pas sorties indemnes de la crise. Parfois, il ne s'agit donc pas seulement de ne pas vouloir investir, mais aussi de ne pas en être capable.Néanmoins, les économistes ne s'attendent pas à une longue traversée du désert pour les investissements. "Les entreprises continueront à investir. Elles n'ont pas le choix si elles veulent rester compétitives dans un environnement de concurrence internationale et de bouleversements technologiques", explique Erik Buyst. Etienne de Callataÿ s'attend également à ce que les investissements des entreprises restent au même niveau. "Les entreprises savent qu'elles ne peuvent pas rater le train du numérique. Et la rentabilité des grandes entreprises, en particulier, a étonnamment bien résisté à la crise."Les investissements des entreprises peuvent favoriser la transition vers un avenir plus prospère s'ils entraînent des gains de productivité et donc une croissance plus rapide de l'économie. Peter Vanden Houte : "Une enquête de la Banque centrale européenne menée auprès des grandes entreprises montre qu'après la pandémie, celles-ci peuvent fonctionner avec moins de travailleurs et réaliser d'importants gains de productivité. De nombreux exemples nous montrent déjà que la Covid-19 a aidé à accélérer la numérisation, y compris dans le secteur des services. Et il est tout à fait possible que les percées technologiques telles que l'intelligence artificielle commencent également à générer des gains de productivité plus importants."Ces gains de productivité risquent toutefois de se heurter à l'économie belge, qui a la flexibilité d'une planche à repasser. Peter Vanden Houte : "Nos économies sont-elles suffisamment flexibles pour convertir les gains de productivité des entreprises individuelles en une croissance plus élevée pour l'ensemble de l'économie ? Exemple hypothétique : si bol.com et Amazon remplacent 20 % du commerce de détail belge et que les personnes qui perdent leur emploi n'en trouvent pas d'autre, la Belgique y perd sur le plan macroéconomique. Par sa rigidité institutionnalisée, la Belgique n'est pas armée pour faire face à ces évolutions."Les investissements des entreprises ne sont pas la seule source de gains de productivité. Instaurer un esprit d'entreprise dynamique et une destruction créatrice suffisante est encore plus utile, afin que les individus et les ressources soient orientés directement vers des entreprises productives et à croissance rapide. Et là, le bât blesse à nouveau. "Le plus grand dommage collatéral de la politique monétaire expansionniste est qu'elle freine la destruction créatrice. Les taux d'intérêt très bas maintiennent en vie trop d'entreprises zombies", explique Etienne de Callataÿ."Nous ne voyons pas encore de signes d'accélération des gains de productivité", déclare le professeur Joep Konings (KU Leuven). "Les confinements et les mesures de soutien restreignent encore plus la destruction créative. Nous avons également constaté une forte baisse du dynamisme des entreprises avant même la crise, avec moins de créations d'entreprises et moins de faillites. Nous avons besoin de davantage d'esprit d'entreprise." D'ici, quand l'économie reprendra, la destruction créatrice aura à nouveau sa place. "Nous devrons toutefois rester prudents. Si le nombre de faillites et de chômeurs augmente, cela aura une incidence sur la demande. Ce qui peut sérieusement ralentir la reprise" ; ajoute William De Vijlder.La chute du nombre de créations d'entreprises depuis 2000, exacerbée par la crise financière de 2008-2009, a conduit à une génération manquante de jeunes entrepreneurs. L'instabilité grandissante dissuadera-t-elle davantage de personnes de choisir la profession risquée d'entrepreneur ? Ferons-nous face à une pénurie d'entreprises d'ici 2040, parce que la crise a empêché leur création ? Etienne de Callataÿ : "Aux États-Unis, le nombre de nouvelles entreprises a fortement augmenté en 2020, alors qu'en Espagne, par exemple, le nombre de start-up a diminué. Les signaux sont donc contradictoires.En 2020, la Belgique comptait environ le même nombre de start-ups qu'en 2019. Ce n'est que durant le premier confinement, au printemps, que le nombre de créations d'entreprise a baissé. On ne peut pas vraiment le reprocher aux entrepreneurs. Selon une étude, des circonstances difficiles au départ peuvent avoir des conséquences à long terme pour les entreprises.Le dynamisme de l'économie est d'autant plus sous pression que ce sont surtout les jeunes entreprises qui souffrent de la crise sanitaire. Joep Konings : "Proportionnellement, les jeunes entreprises contribuent davantage à la création et à la destruction d'emplois. Notre nouvelle recherche basée sur les données trimestrielles de la sécurité sociale montre que les jeunes entreprises, plus encore que les petites, sont les plus touchées par cette crise. Il y a de fortes chances que des entreprises prometteuses soient en train de disparaître inutilement. Le gouvernement devrait affiner les mesures de soutien en ciblant davantage les jeunes entreprises, étant donné leur importance pour l'emploi.