Pierre Wunsch est, en ces temps de crise, au four et au moulin. Gouverneur de la Banque nationale, il copréside aussi le groupe de gestion de crise et fait partie, au niveau européen, du conseil des gouverneurs de la Banque centrale européenne (BCE). Il nous explique le pourquoi des premières mesures et les rouages du groupe de gestion de crise à l'oeuvre depuis le 18 mars.
...

Pierre Wunsch est, en ces temps de crise, au four et au moulin. Gouverneur de la Banque nationale, il copréside aussi le groupe de gestion de crise et fait partie, au niveau européen, du conseil des gouverneurs de la Banque centrale européenne (BCE). Il nous explique le pourquoi des premières mesures et les rouages du groupe de gestion de crise à l'oeuvre depuis le 18 mars. TRENDS-TENDANCES. Quelle est la philosophie des premières mesures prises ? PIERRE WUNSCH. Après le début de la crise sanitaire, le problème a été de résoudre tout ce qui avait trait à la liquidité. Pendant une semaine, les marchés financiers ont tangué terriblement. La première action prise a été les rachats d'actifs de 750 milliards d'euros par la Banque centrale européenne et les interventions de la Fed et des autres banques centrales. Nous sommes parvenus à calmer les marchés. Si nous n'étions pas intervenus, nous aurions assisté à un écroulement du système financier. Ensuite, les Etats ont commencé à annoncer des reports d'impôts, qui ne coûtent pas au Trésor public, mais qui permettent de lever la pression sur les entreprises et les particuliers. Surtout les entreprises. Car dans un premier temps, ce sont elles qui ont subi le choc. Puis est venu cet accord sur les prêts bancaires : des facilités de paiements accordées par les banques pour les anciens prêts, et 50 milliards de garantie, en grande partie assurés par l'Etat, pour les nouveaux prêts.Cet accord avec les banques est important pour s'assurer que l'économie puisse continuer et qu'il y ait encore du financement. Nous l'avons d'ailleurs complété ces derniers jours par un accord sur les assurances. Et nous discutons avec les autres secteurs afin de voir comment ils peuvent se montrer solidaires dans cette crise. Pour éviter que les personnes et surtout les entreprises ne fassent faillite à court terme, faute de liquidités. Le but est de réaliser un portage de l'économie pour que celle-ci puisse passer le cap et retrouver son état d'avant crise. Au niveau des liquidités, je crois que nous avons fait 80% du travail. Comment cette somme de 50 milliards a-t-elle été définie ? C'est assez simple. Il y a à peu près 150 milliards de crédit aux entreprises en Belgique et cela correspond à un renouvellement annuel d'environ 40 à 50 milliards. Nous aurions pu assurer un semestre de liquidités et donc diviser cette somme par deux. Mais nous nous sommes dit que si les entreprises, pour s'assurer de passer la crise, demandaient des liquidités supplémentaires, nous aurions besoin d'un financement plus important. Autant compter large. Mieux valait donner un signal fort. Les banques ne se tirent-elles pas une balle dans le pied en acceptant de prendre une partie des pertes sur ces nouveaux crédits qui pourraient se révéler toxiques par la suite ? Ce mécanisme ( parce qu'elles prennent plus de risques, Ndlr) est pour les banques moins généreux qu'en France ou en Allemagne en effet. Les banques belges, en prenant à leur compte une part plus importante des premières pertes sur les crédits, font un effort plus important. Il faut le reconnaître et l'apprécier. Elles le font parce que, en toute franchise, la position de solvabilité des banques en France et en Allemagne est moins confortable qu'en Belgique. Le système est calibré de manière à s'assurer que les banques, sur ces crédits, ne subissent pas des pertes trop importantes. Mais c'est vrai, elles ont accepté de faire un effort plus important que dans les pays voisins. On a comparé cette crise à une guerre...L'analogie peut se comprendre quand il s'agit de lutter contre le virus. Mais elle n'est pas la bonne en termes économiques : nous n'avons pas été bombardés, nos infrastructures ne sont pas affectées. L'idée est de pouvoir redémarrer le plus vite possible une fois que l'on aura résolu le problème sanitaire. Nous sommes face à une crise aujourd'hui qui est unique, grave, qui demande des actions urgentes mais qui est aussi temporaire. Il est donc important de notre côté de prendre des mesures qui soient à la fois temporaires, ciblées mais aussi ambitieuses. Cela va coûter des milliards mais je crois qu'il ne faut pas hésiter si ces milliards-là sont bien dépensés. Cela peut paraître simpliste, mais c'est important : j'ai dit aux membres du groupe de gestion de crise que nous recevions tous un salaire, mais que tout euro que nous recevions était un euro gaspillé. Notre dette publique est déjà très élevée. Nous devons dépenser l'argent à bon escient, en le destinant aux publics les plus fragilisés par cette crise. Les liquidités sont un problème qui est en passe d'être réglé. Mais cela n'empêchera pas la faillite de menacer des entreprises ? Répondre au manque de liquidités ne suffit pas à résoudre le problème en effet. Il s'agit d'assurer la continuité des affaires. Nous estimons que 30 à 40% du secteur marchand est à l'arrêt en Belgique. Pour ne pas aggraver la situation, nous devons faire attention à éviter que surviennent des problèmes de disponibilité de main-d'oeuvre, de travailleurs temporaires comme aujourd'hui dans le secteur maraîcher, de rupture de chaîne de valeur ou de chaîne logistique. Mais, en effet, les questions de liquidités céderont de plus en plus la place aux questions de solvabilité. Notre souci principal sera d'éviter que des entreprises fassent faillite. Il va y avoir un choc important sur les fonds propres des entreprises. Nous analysons la situation. Nous allons faire des propositions. Pour les travailleurs aussi, qui peuvent avoir des problèmes. Je pense aux indépendants à titre complémentaire qui comptent sur ces revenus pour payer leurs factures à la fin du mois. Ou aux étudiants qui payent leurs études en travaillant. En revanche, il y a de grands besoins dans le secteur du commerce où une partie du personnel est absent. Ou dans le secteur agricole où les travailleurs saisonniers étrangers ne peuvent être là. On parle d'une perte de 3 à 4 milliards d'euros en valeur ajoutée pour l'économie belge par semaine. Cela vous semble correct ? Je vais être prudent avant que nous ne finalisions nos prévisions. Mais effectivement, si nous regardons ce qui se passe en France et à la grosse louche, nous ne devons pas être loin de 1% du PIB par semaine, soit environ 4 milliards d'euros par semaine. Mais si nous parvenons, et cela va dépendre beaucoup de la qualité de la concertation sociale et de l'environnement international, à relancer l'économie plus rapidement, alors le coût sera moindre. Ne pensez-vous pas que nous devrons batailler durement pour retrouver le niveau d'activité d'avant-crise ? Lors de la crise de 2008, la Belgique a fait exception parce que nous sommes revenus très rapidement au niveau de l'emploi d'avant-crise. Nous l'avons même dépassé. Je crains que cette crise-ci soit potentiellement plus dure. Tout va dépendre de la qualité des mesures qui sont prises mais aussi de la solidarité dont vont faire preuve les différents acteurs autour de la table. Et à tous les niveaux. Aujourd'hui, la solidarité, c'est continuer à travailler même si l'intérêt financier est devenu un peu plus marginal. Mais il faut éviter que chaque semaine, une partie plus importante de l'économie ne soit mise à l'arrêt. C'est faire preuve de solidarité, avec ceux qui sont sur le front sanitaire, avec les gens qui sont aujourd'hui sur le front de la crise et qui travaillent jour et nuit dans les cabinets, à la Banque nationale, ou ailleurs. C'est par ces actes de solidarité que notre pays peut faire la différence. Chacun à son niveau. Il faut inviter les propriétaires de baux commerciaux ou résidentiels à prendre contact avec leurs locataires et voir s'ils ont des problèmes de paiement et s'il n'y a pas un moyen équilibré de les aider. Des propriétaires institutionnels, comme certains brasseurs, ont décidé de ne pas faire payer de loyer en avril. A l'inverse, certains propriétaires pourraient éprouver des difficultés si des loyers ne sont pas payés. Vous avez incité les gens : " allez travailler ", dites-vous... Aller travailler aujourd'hui est un acte citoyen. Nous pouvons tous nous poser des questions. Ainsi, ( en temps normal, Ndlr) nous aurions pris congé pendant les vacances de Pâques. Ceux qui touchent un salaire mais dont l'entreprise tourne au ralenti, les prendront-ils ? Si trop de gens reportent leurs vacances, lorsque l'économie pourra rebondir, une partie des salariés seront en congé... Je ne veux pas m'immiscer dans la concertation sociale. Je veux simplement souligner le problème. Question solidarité, ne manque-t-elle pas au niveau européen ? J'ai toujours été prudent sur le sujet de la solidarité européenne. Lorsqu'on a décidé d'avoir une monnaie commune, ce qu'on a dit aux gens et singulièrement aux Allemands, c'est : " circulez, il n'y a rien à voir ". Avec l'apparition d'une crise très importante, certains se sont dit que, pour que l'euro survive, il fallait un budget européen commun, des obligations communes, etc. Comme si tout à coup nous n'avions plus le choix. Mais il y a un vrai problème de légitimité. De telles décisions doivent résulter d'une volonté commune des peuples et des Etats. Maintenant, cette crise est vraiment une crise exogène, elle n'est pas le résultat de l'absence de prudence de certains pays. Alors oui, en ce moment, il est nécessaire et important de se montrer solidaire au niveau européen. Sans essayer toutefois d'en profiter pour revenir sur la table avec des propositions plus structurelles déjà refusées 10 fois par les Allemands. Essayons d'être pragmatique, en trouvant le bon équilibre entre ce qui doit se faire de manière temporaire pour gérer la crise et ce qui doit être réalisé à plus long terme. Lorsque l'on voit la situation actuelle en Italie ou en Espagne, ce serait bienvenu. Les Etats, inévitablement, vont s'endetter. Cela signifie au niveau européen que les règles du pacte de stabilité sont mortes ? Nous nous rendons compte aujourd'hui à quel point respecter les critères du pacte de stabilité est important. J'ai répété assez souvent, avant la crise, qu'il fallait continuer à réduire le déficit afin de pouvoir faire face à des chocs comme celui-ci. Nous devons aujourd'hui mettre de côté les critères de Maastricht. Mais il faut réfléchir à la manière dont nous allons atterrir. Cela signifie qu'en Belgique, il va falloir une majorité stable qui aura le pouvoir de prendre des décisions budgétaires à un horizon de moyen terme et de manière crédible. Cette crise ne pose-t-elle pas aussi la question de la nécessité et aussi du coût de l'Etat providence ? Le niveau des dépenses publiques, qui est un choix politique, n'est pas nécessairement un problème. En tant que gouverneur de la Banque nationale, j'ai tendance à rappeler que nous sommes un des pays qui a les dépenses publiques les plus élevées au monde. Je le rappelle, ne fût-ce que pour que les gens aient conscience qu'il existe une limite en la matière. Nous avons eu des élections il y a un peu moins d'un an. Tous les partis confondus ont présenté un programme électoral qui reposait sur l'idée qu'il y avait de l'argent à dépenser, alors que notre déficit public filait déjà vers les 3% du PIB. Il y avait une contradiction flagrante entre la situation budgétaire du pays et les promesses faites. J'espère qu'à la fin de cette crise, il sera clair pour tous que le déficit doit être maîtrisé, la dette stabilisée, et que les faibles marges que nous avons ont été dépensées. J'espère que cela va inciter à se mettre autour de la table de manière plus sereine, afin de revenir après la crise à un niveau de déficit public plus acceptable.