Nous vivons la troisième crise majeure depuis le début des années 2000. Pourtant, alors que l'économie traverse une de ses périodes les plus sombres depuis un siècle, alors que le PIB dans les pays développés chute d'une dizaine de pour cent et que l'on craint des centaines de milliers de pertes d'emplois, les marchés boursiers traversent la tempête presque comme si de rien n'était. Depuis le 1er janvier, le Bel 20 affiche, au moment d'écrire ces lignes, une baisse limitée à 14% et le Nasdaq, tiré par les géants technologiques (Google, Amazon, Facebook, etc.), affiche même un gain de 10%.
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Nous vivons la troisième crise majeure depuis le début des années 2000. Pourtant, alors que l'économie traverse une de ses périodes les plus sombres depuis un siècle, alors que le PIB dans les pays développés chute d'une dizaine de pour cent et que l'on craint des centaines de milliers de pertes d'emplois, les marchés boursiers traversent la tempête presque comme si de rien n'était. Depuis le 1er janvier, le Bel 20 affiche, au moment d'écrire ces lignes, une baisse limitée à 14% et le Nasdaq, tiré par les géants technologiques (Google, Amazon, Facebook, etc.), affiche même un gain de 10%. Paul Krugman, le prix Nobel d'économie et éditorialiste au New York Times, rappelait récemment ces principes de base : " Lorsque vous considérez les relations entre l'économie et le prix des actions, vous devez vous rappeler trois règles. Premièrement, le marché boursier n'est pas l'économie. Deuxièmement, le marché boursier n'est pas l'économie. Troisièmement, le marché boursier n'est pas l'économie ". Et c'est vrai, les hausses et les baisses des actions sont beaucoup plus largement déterminées par la psychologie des foules, par la peur et la cupidité, que par des considérations véritablement économiques. Si le prix des actions n'est pas toujours économiquement fondé à l'heure actuelle, celui des obligations non plus : les taux zéro ou négatifs sont artificiellement maintenus par les banques centrales et n'ont plus grand chose à voir avec les attentes d'inflation ou le coût d'opportunité qui est lié au fait de prêter de l'argent plutôt que de l'utiliser. Les taux traduisent surtout les injections massives des banques centrales pour maintenir le système à flot. Pourtant, il y a encore un domaine où l'on croit contre vents et marées que les prix sont de " justes valeurs ", de véritables reflets de l'économie. C'est celui de la réglementation. Et cet aveuglement est de plus en plus problématique. Freddy Van den Spiegel, l'ancien chief economist de Fortis aujourd'hui professeur à la VUB, le soulignait récemment : " Inspirée de la théorie des marchés efficaces, la juste valeur est de plus en plus la norme dans les rapports financiers (cf. les règles IFRS) ". Et du coup, la volatilité des marchés vient contaminer les comptes des banques et compliquer leur gestion. On sent bien, d'ailleurs, que quelque chose cloche. Les régulateurs de la Banque centrale européenne (BCE), anticipant une énorme explosion des mauvais crédits dans la zone euro, voudraient créer une bad bank où déposer les crédits toxiques pour qu'ils ne contaminent pas l'entièreté du système bancaire. Cela en totale contradiction avec les règles prises après la crise de 2008 qui visaient à faire porter le risque bancaire aux actionnaires plutôt qu'aux Etats. Autre signe : l'IIF, le lobby des grandes banques, vient d'avertir les régulateurs nationaux qu'ils ne devraient pas se retrancher derrière des mesures protectionnistes et ne devraient pas empêcher les grandes banques de transvaser des liquidités d'un pays à l'autre afin de colmater les brèches qui apparaîtront certainement dans la coque de ces grands vaisseaux. Et les derniers cadeaux de la BCE soulignent eux aussi combien il est nécessaire de soutenir le système, quoiqu'il en coûte. Désormais, une banque commerciale peut gagner de l'argent en se tournant les pouces : il lui suffit de s'approvisionner à la BCE à des taux de -1%, et de déposer cet argent à la même banque centrale à un taux de -0,5%. Et voilà une marge de 0,5% gagnée sans prendre le moindre risque. Ces signes trahissent une nervosité justifiée : la solide performance des marchés alors que l'économie s'écrase est faussement rassurante. L'insolente santé des Bourses calme actuellement l'épargnant, qui pense pouvoir s'en tirer à bon compte. Mais l'architecture financière héritée des crises précédentes reste fragile. Et l'on songe à une réplique culte de la saga Star Wars : " I have a bad feeling about this ".