Crainte d'une pénurie d'énergie, inflation, hausse des taux... Les marchés et nos économies vivent des moments compliqués. La menace la plus directe pour tous les Européens est certainement une pénurie d'énergie qui pourrait paralyser l'économie dans une répétition des chocs pétroliers des années 1970.
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Crainte d'une pénurie d'énergie, inflation, hausse des taux... Les marchés et nos économies vivent des moments compliqués. La menace la plus directe pour tous les Européens est certainement une pénurie d'énergie qui pourrait paralyser l'économie dans une répétition des chocs pétroliers des années 1970. La Russie était de loin le premier fournisseur de l'Union européenne en pétrole, gaz et charbon. Elle représente au total près d'un quart de l'énergie totale consommée dans l'UE selon les données d'Eurostat. La pression est toutefois de plus en plus forte alors que, selon le think tank indépendant Centre for Research on Energy and Clean Air, l'UE a acheté pour 44 milliards de dollars de carburants fossiles à la Russie au cours des deux premiers mois de la guerre en Ukraine. Après l'embargo sur le charbon début avril, la Commission européenne a ainsi proposé un embargo sur le pétrole russe. A l'heure d'écrire ces lignes, les Etats membres de l'UE n'avaient pas encore ratifié ce sixième train de mesures. Mais certaines voix s'élèvent déjà pour réclamer des mesures plus strictes. Selon la proposition de la Commission, l'embargo sur le pétrole russe ne sera en effet total que d'ici six à huit mois, laissant le temps à Vladimir Poutine de trouver d'autres débouchés. De plus, l'UE ne cible jusqu'à présent pas le gaz russe, qui est la source d'énergie la plus complexe à remplacer étant donné l'obligation de recourir à des réseaux de gazoducs. Selon les données du think tank Bruegel, les capacités des terminaux GNL (gaz naturel liquéfié) en Europe permettraient d'importer jusqu'à 1.890 TWh de GNL par navire, plus du double de l'année dernière. Ce qui suffirait en théorie à compenser les trois quarts des importations de gaz russe. Mais en pratique, c'est impossible en raison de l'inadéquation des infrastructures, tant du côté des producteurs de gaz (terminaux de liquéfaction et méthaniers) que de l'Europe (acheminer le gaz des terminaux GNL sur la façade occidentale de l'Europe vers l'Europe centrale et orientale plus dépendante au gaz russe). La Russie continue ainsi d'utiliser le gaz comme une arme économique, réclamant notamment le payement en roubles afin de soutenir sa devise. L'approvisionnement énergétique de l'UE va donc demeurer problématique, au moins tant que le conflit ne sera pas terminé. D'autant plus que les citoyens et entreprises ralentissent aussi le flux d'énergie de Russie vers l'UE. Fin avril, les dockers du port d'Amsterdam ont ainsi refusé de décharger un navire de diesel russe qui avait déjà essuyé deux refus en Suède et à Rotterdam auparavant. Shell et BP ont annoncé quitter la Russie et stopper tout nouvel achat de pétrole ou de gaz. Tout cela se traduit aujourd'hui avant tout par une envolée des prix de l'énergie. Le prix du baril du Brent évolue à plus de 110 dollars, quasiment le triple du niveau de l'automne 2020. Le prix du gaz dépasse toujours les 100 euros par MWh sur le marché de référence néerlandais, sept fois plus qu'avant la pandémie et quatre fois plus que le prix de référence aux Etats-Unis. Et les hausses de prix ne se limitent pas à l'énergie. L'Ukraine, dont les chaînes logistiques sont complètement bloquées, est le premier exportateur mondial d'huile de tournesol et un important producteur de blé et de maïs. La Russie est le premier exportateur mondial de blé ainsi qu'un important fournisseur d'engrais et le premier producteur d'urée. Le prix des engrais a ainsi doublé en un an, selon le Fertilizers Price Index, ce qui affecte l'ensemble de la production agricole mondiale. Ces envolées de prix ont attisé l'inflation qui atteint des sommets depuis le début des années 1980 (à l'époque des chocs pétroliers) un peu partout dans le monde. Aux Etats-Unis, la hausse annuelle des prix pointait à 8,5% en avril. Dans la zone euro, la première estimation d'Eurostat pour le mois d'avril ressort à 7,5%. Plus inquiétant, la hausse des prix ne se limite pas à l'énergie et à l'alimentation, deux éléments plus volatils et directement concernés par le conflit en Ukraine. L'inflation dite sous-jacente a ainsi accéléré à 3,5% dans la zone euro et 6,4% aux Etats-Unis. Face à cet emballement généralisé des prix, les banques centrales redoutent une spirale inflation-salaire et durcissent leur politique. La Banque centrale européenne (BCE) met fin à ses programmes de rachats d'obligations et devrait prochainement relever ses taux directeurs. Dans une interview, Luis de Guindos, vice-président de la BCE, a évoqué un premier relèvement en juillet ou en septembre. La Réserve fédérale américaine (Fed) a pour sa part relevé son taux directeur de 0,50% la semaine dernière, la plus forte hausse depuis l'an 2000. De plus, son président Jerome Powell a indiqué que la Fed devrait procéder à des relèvements équivalents en juin et juillet, ce qui porterait son taux directeur à 2%. Elle va aussi commencer à réduire la taille de son bilan à concurrence de 95 milliards de dollars par mois. Des interventions décidées qui tranchent avec le discours d'août 2020 quand Jerome Powell annonçait une nouvelle stratégie monétaire plus laxiste sur l'inflation afin de soutenir l'emploi. Ce changement de cap il y a deux ans pourrait toutefois avoir amené la Fed à trop attendre, selon Randal Quarles, ancien vice-président. "Compte tenu de l'intensité de l'inflation, de la vigueur de la baisse du chômage, il est peu probable que la Fed soit capable d'opérer un atterrissage en douceur" de l'économie. "La conséquence sera probablement une récession". Pour la Banque d'Angleterre, la première à avoir relevé ses taux dès le mois de décembre, ce risque de contraction de l'économie est aujourd'hui réel. La semaine dernière, elle a relevé pour la quatrième fois son taux directeur en soulignant que l'inflation pourrait dépasser les 10% et plonger l'économie britannique en récession. Cette perspective d'une économie atone et d'une inflation élevée a relancé le spectre de la stagflation qui avait ruiné les années 1970. Pour Fabio Panetta, membre du directoire de la BCE, c'est même déjà une réalité dans la zone euro. Il a déclaré au quotidien La Stampa que l'économie de la zone euro est "de facto en stagnation". "Cela rend les choix auxquels la BCE est confrontée plus compliqués car un resserrement monétaire visant à contenir l'inflation finirait par peser sur une croissance qui est déjà faible". Certaines voix critiques commencent d'ailleurs à se faire entendre par rapport à la politique de durcissement menée par les banques centrales. Par exemple Andreas Steno Larsen, économiste en chef du groupe Heimstaden et jusqu'il y a peu stratégiste en chef de la banque Nordea: "Les hausses de taux de la Fed vont-elles augmenter la quantité de porte-conteneurs en mer, l'approvisionnement en engrais et en nourriture ou l'offre de ressources énergétiques? Non, non et non". La Fed ne peut ainsi qu'influencer la demande, déjà affectée par une baisse des salaires en termes réels (après inflation), que cela soit aux Etats-Unis ou en Europe. L'inflation devrait toutefois bel et bien ralentir à brève échéance, surtout aux Etats-Unis. La première explication est technique. L'inflation sous-jacente avait déjà été très forte durant les mois printaniers de 2021, en sortie de confinement. Ces données vont progressivement être exclues de l'inflation annuelle (les prix d'avril 2022 sont, par exemple, comparés à ceux d'avril 2021 et n'incluent donc plus la progression enregistrée entre mars et avril 2021). La deuxième est l'impact des taux sur le marché immobilier. La composante shelter (loyer et loyer estimé pour les propriétaires occupants) représente plus de 30% de l'indice des prix à la consommation aux Etats-Unis et affiche une hausse de 16% en un an à la suite de l'envolée des prix des logements. Le marché immobilier ralentit toutefois à la suite de l'envolée des taux des crédits hypothécaires. Aux Etats-Unis, le taux moyen pour un crédit de référence (durée de référence outre-Atlantique) a quasiment doublé depuis août, à 5,27%. Les rendements des placements d'épargne n'ont par contre pas encore rebondi. Il vous est ainsi toujours très difficile de trouver mieux que le taux minimum légal de 0,11% (prime de fidélité incluse). Avec une inflation à 8,31%, la perte de pouvoir d'achat dépasse donc 8% sur base annuelle. La raison est simple, le rendement des placements d'épargne dépend avant tout des taux directeurs de la BCE qui demeurent négatifs et la remontée s'annonce lente. Pour les stratégistes d'ING, le principal taux directeur de la BCE sera de 0,50% fin 2022 et 1% fin 2023. Pour trouver mieux, il faut vous tourner vers les obligations à plus longue échéance. Une obligation à 10 ans de l'Etat belge rapporte actuellement 1,7% par an. Les titres en devises peuvent offrir encore un peu mieux. Le rendement du bon du Trésor américain à 10 ans vient de passer le cap des 3%. En net, le rendement n'est certes plus que de 2,2%, mais le célèbre analyste et éditorialiste Gary Shilling souligne qu'un environnement tendu sur les marchés profite au dollar. Investir en obligations en dollars vous permet donc de bénéficier de meilleurs taux et éventuellement d'un gain de change. Ne vous laissez toutefois pas séduire trop rapidement par les taux élevés des obligations à haut rendement. Elles offrent certes un taux de plus de 7% en moyenne, mais ces entreprises, très endettées et/ou peu rentables, sont aussi les plus exposées au renchérissement du crédit. En Bourse, l'actualité est surtout dominée par le plongeon des valeurs technologiques qui affichent une chute de près de 25% depuis le début de l'année au niveau mondial. Une dégringolade qui n'a épargne personne, y compris les géants comme Amazon qui a perdu plus d'un tiers de sa valeur ou l'équivalent de 610 milliards de dollars de capitalisation boursière en l'espace d'un peu plus de quatre mois. Gary Shilling estime que les actions de croissance risquent de poursuivre leur chute. D'une part, ces valeurs sont plus exposées à la remontée des taux car leur valorisation repose sur des bénéfices réalisés à plus long terme. "Dix dollars de bénéfices réalisés dans 10 ans ont une valeur actuelle de 9,05 dollars avec un taux d'actualisation ( lié aux taux d'intérêt, Ndlr) de 1%, mais seulement 5,58 dollars avec un taux de 6%." D'autre part, les perspectives de nombreuses valeurs doivent être revues avec la fin des mesures sanitaires dans les pays occidentaux. Netflix en est la meilleure illustration. La plateforme de streaming, qui accueillait en moyenne plusieurs millions de nouveaux clients chaque mois, a vu son nombre d'abonnés baisser au 1er trimestre et prévoir un nouveau repli au deuxième. En Europe, le géant des box repas HelloFresh a prévenu à plusieurs reprises depuis l'été dernier que ses marges bénéficiaires allaient baisser. Les marchés redoutent ainsi un retour à la situation pré-coronavirus quand le groupe allemand était déficitaire, notamment à cause de la fidélité limitée de ses clients l'obligeant à investir massivement dans le marketing. Ces perspectives dégradées se matérialisent aussi dans la stratégie. Le directeur financier de Meta (Facebook) annonce une pause dans les embauches, freinant ses investissements dans le métavers. Robinhood, l'application de trading populaire parmi les jeunes, a annoncé qu'elle allait licencier près de 10% de ses équipes. Amazon a aussi imputé sa perte du premier trimestre à l'embauche de trop de travailleurs dans ses entrepôts. Des décisions et commentaires qui illustrent aussi le sentiment de marché. Jusque l'année dernière, l'indicateur essentiel était le taux de croissance. Aujourd'hui, les investisseurs veulent avant tout voir des bénéfices, ce qui explique qu'une société comme Apple résiste plutôt bien. La prudence et la sélectivité sont donc de mise. Pour Christopher Grisanti, stratégiste en chef de MAI Capital Management, le meilleur conseil dans l'environnement actuel est pourtant de renforcer la partie actions de votre portefeuille. Avant tout car le rendement des alternatives ne suffit pas à compenser l'inflation. Un phénomène Tina ("There Is No Alternative") qui ne doit toutefois pas vous pousser à prendre trop de risques. Les actions défensives, à la fois moins exposées à la remontée des taux et au risque de récession économique, sont ainsi à privilégier. Historiquement, quand les Bourses et l'économie se retournent, le secteur qui s'en sort le mieux est celui de la consommation de base. Au niveau mondial, le MSCI World Consumer Staples affiche ainsi un léger gain sur trois mois et 12 mois contrairement à la tendance générale. A noter qu'il vous est possible d'investir dans cet indice via un fonds indiciel comme l'ETF Xtrackers MSCI World Consumer Staples (Bourse de Francfort, code ISIN: IE00BM67HN09 ; frais annuels de 0,25%). Les principales positions sont Procter & Gamble, Nestlé, Coca-Cola, PepsiCo, Costco, Walmart, Philip Morris, Unilever, Diageo et Altria. C'est-à-dire globalement les groupes de produits de consommation (alimentaire, hygiène), les supermarchés, l'industrie du tabac et les producteurs de boissons (alcoolisées ou non), des activités peu dépendantes de la conjoncture. Du côté belge, AB InBev, Colruyt et Ahold Delhaize sont présents dans cet indice. L'or est souvent présenté comme une protection contre l'inflation. Pourtant, le cours est sous pression depuis deux mois alors que les prix à la consommation s'envolent. La principale explication est liée aux taux d'intérêt. L'or ne verse évidemment aucun coupon, un taux plus élevé est donc considéré comme une perte d'opportunité. Un raisonnement comparable est applicable aux cryptomonnaies qui sont à la peine ces derniers mois. Il existe bel et bien des formules de placement de cryptos avec des taux parfois généreux, mais l'agence Bloomberg signalait récemment que cela n'était pas sans risque, l'utilisation faite par les cryptomonnaies déposées restant assez obscure et souvent liée à d'importants risques de contrepartie.