A la tête de la troisième grande banque du pays, Marc Raisière, CEO de Belfius, ne le nie pas: l'accord conclu par les banques du pays avec le ministre des Finances Alexander De Croo et la Banque nationale, visant à octroyer des facilités de paiement sur les anciens prêts et 50 milliards de garantie (en partie assurée par l'Etat) sur les nouveaux prêts, ne sera pas indolore pour le secteur bancaire. Mais il insiste sur le fait que les banques, en Belgique notamment, ont considérablement renforcé leurs fonds propres depuis la la crise de 2008. Il entrevoit un rebond graduel mais fort de l'activité.

TRENDS-TENDANCES. Sur le plan personnel, comment vivez-vous la crise et le confinement ?

MARC RAISIÈRE. Jamais je n'aurais imaginé qu'avec notre niveau de développement et de modernisme, l'Europe serait un jour confrontée à une pandémie. Plus globalement, c'est le troisième black swan ("cygne noir": un événement imprévisible et exceptionnel qui a des répercussions considérables, Ndlr) que nous vivons en un peu plus de 10 ans. En 2007-2008, il y eu la faillite du système bancaire. En 2011-2012, la faillite de certains Etats : Grèce, Portugal, Irlande. Et puis maintenant, une pandémie qui nous oblige à rester à la maison. Vivrons-nous d'autres black swans dans les 10 prochaines années ? Comment les anticiper ? Tout cela est très interpellant.

Il faut absolument éviter que la crise sanitaire et économique devienne une crise bancaire

Au niveau professionnel, comment gérez-vous la banque dans ces circonstances exceptionnelles ?

On travaille toujours autant, si pas plus. Si ma vie n'a donc pas fondamentalement changé de ce point de vue-là ( rire), les préoccupations sont bien évidemment différentes. Le secteur bancaire vit également un stress, vu l'impact économique de la crise et la volatilité des marchés. Nous sommes tous les jours à 8h30 en réunion de comité de direction élargi pour passer en revue notre niveau de solvabilité et de liquidité, l'évolution des marchés financiers, comment on peut aider nos clients, le personnel, et puis nous abordons l'aspect communication.

Vous vous habituez donc aussi aux réunions Skype...

Pour cette réunion quotidienne du comité de direction, nous sommes souvent deux ou trois à la tour ( la tour Rogier, quartier général de Belfius à Bruxelles, Ndlr) et à distance obligatoire de plus de 1,5 m. Les autres y participent via Skype.

Quand vous êtes-vous rendu compte de la gravité de la situation ?

Au début des vacances de Carnaval. Les images des touristes confinés dans un hôtel à Tenerife m'ont traumatisé. C'est à ce moment-là que nous avons décidé de prendre des mesures pour faire en sorte que cela n'arrive pas chez Belfius.

Et au niveau des agences ?

Toutes nos agences restent aujourd'hui ouvertes sur rendez-vous, sauf celles que nous avons dû fermer pour des raisons de contamination. Il y en a huit au total.

Avec l'ensemble du secteur bancaire, vous avez décidé de faire un geste pour soulager les ménages et les entreprises qui ont du mal à rembourser leurs prêts bancaires à cause de la crise. Combien de demandes de report avez-vous déjà enregistrées ?

Au moment où je vous parle ( le 7 avril, Ndlr), nous avons reçu 9.500 demandes de moratoire en crédit hypothécaire. Il faut savoir que chez Belfius, nous avions déjà, pour une grande partie de notre portefeuille hypothécaire, une clause permettant de postposer de trois mois les échéances. Donc, avant l'accord conclu avec le ministre des Finances et la Banque nationale, environ 5.200 demandes avaient déjà été exprimées par nos clients pour reporter le remboursement du capital et les intérêts de leur prêt hypothécaire. Depuis l'accord, plus de 4.000 demandes supplémentaires ont été enregistrées.

© BELGAIMAGE

Et pour les indépendants et les PME ?

Nous avons passé la barre des 20.000 demandes traitées, ce qui correspond à un montant de 300 millions de capital qui a été reporté. Cela montre bien l'importance de l'investissement humain et financier que nous avons aujourd'hui pour soutenir l'économie belge.

Justement, à combien estimez-vous le coût financier pour Belfius de ce soutien aux particuliers et aux entreprises ?

L'impact sur notre résultat final des mesures en matière de crédits hypothécaires devrait s'élever à plus ou moins 30 millions d'euros. Pour ce qui est des crédits aux indépendants et aux entreprises, je crois qu'il est très compliqué aujourd'hui de s'exprimer en termes de coût du risque. Le moratoire et les lignes de crédit que nous octroyons doivent permettent aux indépendants et aux entreprises de passer la crise. Dans six ou huit mois, lorsque, je l'espère, la reprise économique sera là, nous verrons quelles sont les entreprises qui n'auront pas pu passer le cap. Mais il n'est pas impossible que la facture se chiffre pour Belfius à plusieurs centaines de millions d'euros.

Malgré cela, d'aucuns disent que les banques ne se montrent pas suffisamment généreuses et sont trop strictes dans les critères d'éligibilité (exclusion des ménages qui disposent de plus de 25.000 euros d'épargne, etc.).

Le secteur bancaire belge est celui qui a pris le plus d'engagements en Europe. C'est une réalité. Contrairement à des pays comme l'Allemagne ou la France, la garantie de l'Etat n'intervient pour les nouveaux crédits qu'à partir d'un first loss de 1,5 milliard. Au-delà de cette première tranche de perte, la moitié des nouveaux défauts sera supportée par les banques et l'autre moitié par l'Etat. Donc, les pertes les plus importantes seront prises en charge par les banques. C'est un geste remarquable qui va nous coûter des centaines de millions d'euros. Est-ce que c'est assez ou pas ? Critiquer les décisions prises est toujours facile. C'est humain. Mais à titre personnel, je suis très satisfait de ce que nous avons réalisé au cours des trois dernières semaines.

Belfius et les autres banques belges sont-elles suffisamment solides pour absorber le choc ?

Si nous avons décidé avec le ministre des Finances et la Banque nationale de mettre nos buffers de solvabilité au service de l'économie belge, c'est parce que le secteur bancaire belge est extrêmement bien capitalisé. Ce qu'il faut absolument éviter, par contre, et c'est là où l'équilibre est toujours très complexe à trouver, c'est que la crise sanitaire qui conduit à une crise économique n'entraîne une crise bancaire. Et pour cela, il faut des banques extrêmement solvables et très liquides. Une situation que l'on doit essentiellement aux dirigeants des banques présentes en Belgique.

© BELGAIMAGE

Tout de même, ne vous tirez-vous pas une balle dans le pied en acceptant les pertes ? Autrement dit, les banques belges ne risquent-elles pas de se retrouver affaiblies par rapport à leurs concurrentes étrangères ?

On verra. Je constate simplement que les banques françaises et allemandes n'ont pas été capables d'assumer leurs responsabilités comme nous le faisons. Deutsche Bank et Commerzbank sont dans des situations très difficiles. Quant à la solvabilité des banques françaises, que ce soit la Société Générale ou BNP Paribas, elle tourne autour de 11 % alors que celle de KBC et Belfius dépasse 15 %. Nous serons sans doute un peu moins costauds dans le futur, mais les autres aussi. Certaines banques sont très exposées sur des pays compliqués comme l'Italie tandis que d'autres font face à davantage de volatilité sur leurs investissements dans les marchés.

La Banque centrale européenne est souvent critiquée pour sa gestion de la crise. Comment jugez-vous sa réaction à l'épidémie ?

Pour ce qui est de l'interdiction de verser un dividende, je trouve qu'elle a bien réagi, même s'il y a eu des balbutiements au début. C'est une décision logique. J'ai toujours dit que la notion de return on equity ( ratio mesurant la rentabilité des capitaux, Ndlr) dans le monde bancaire était à bannir. Beaucoup de concurrents critiquent nos ambitions en termes de return on equity qui n'est jamais que le ratio entre le résultat sur le capital. Si votre capital est important, il est normal que votre return on equity soit inférieur. Ce sont des débats qui n'auront plus de raison d'être demain. Une banque sert à protéger et à développer l'épargne de ses clients et à utiliser cette épargne et cette source de financement pour soutenir l'économie.

Aujourd'hui, il vaut mieux être Belge que New-Yorkais.

Le digital qui vous aide aujourd'hui à garder le contact avec les clients ne va-t-il pas précipiter la fermeture de certaines agences ?

Non. J'espère que nos agents auront bien en tête le rôle proactif essentiel qu'ils auront eu à jouer pour rassurer les clients dans ces moments compliqués. Au même titre que le personnel soignant et les enseignants, ils vont ressortir renforcés, je crois, dans leur mission de conseil et d'accompagnement des clients. Vous savez, on s'habitue à des meetings Skype, mais on le constate tous, le contact en face à face nous manque. Le besoin de rencontre va conserver une place importante en matière d'octroi de crédit, en termes de gestion d'épargne, en termes d'investissement. Bien sûr, le digital va continuer à nous aider, mais comme support pour régler les problèmes opérationnels et de transaction, et à encore améliorer notre rapport coûts-revenus.

On voit aussi que la crise dope les paiements sans contact : cette situation doit vous réjouir, en tant que farouche adversaire de l'argent cash ?

Les billets et les pièces sont une source de propagation potentielle de la pandémie. J'espère que nous profiterons de cette expérience pour réduire de manière extrêmement importante le cash, ce qui permettra de diminuer à concurrence l'économie parallèle, comme on dit de manière politiquement correcte. Car qui dit économie parallèle dit ressources moindres pour l'Etat belge. Pourquoi ne pas imaginer que l'usage du cash soit réduit de moitié d'ici trois ou cinq ans. C'est en tout cas un voeu cher.

Certains de vos projets sont-ils gelés à cause de la crise ?

Absolument pas. Nous allons renforcer l'ensemble des orientations stratégiques prises dans le cadre de notre nouveau plan positionnement à cinq ans baptisé " Meaningful and inspiring for the Belgian society. Together ". Nous n'allons rien lâcher sur chacun de nos projets, qu'il s'agisse des agences, des développements IT, du corporate banking, de l'expérience client, etc. La crise donne d'autant plus de sens au contenu de cette stratégie. Mon espoir est d'ailleurs de pouvoir reprendre dès septembre le roadshow vis-à-vis de nos clients.

© BELGAIMAGE

Vous n'allez donc pas couper dans les dépenses marketing ni dans la pub...

C'est autre chose ( sourire). J'ai toujours dit que le premier axe de communication et de marketing que nous avions, c'était notre plateforme digitale et notre appli. Plus que jamais, les médias belges jouent aujourd'hui un rôle essentiel, et nous voulons les aider pleinement dans ce rôle.

Alors que certains, comme Georges Ugeux, estiment que la crise économique causée par le coronavirus va durer deux ou trois ans, vous semblez convaincu par un rebond graduel et mais vif de l'activité. N'êtes vous pas trop optimiste ?

Contrairement à ce qui peut se passer aux Etats-Unis ou en Italie, notre système de sécurité sociale permet à la majorité de nos citoyens de bénéficier d'une source de revenus et le gouvernement a réagi très vite avec les chômages économiques. On voit aussi que notre système hospitalier est très efficace. Et le pragmatisme à la belge fait que nous allons aborder la sortie du confinement de manière progressive mais également efficace.

C'est-à-dire ?

Je pense que nous allons vers un mariage entre une accélération des tests, une protection au travers de masques et une reprise économique progressive avec une volonté de nos PME et des indépendants de retrouver rapidement un niveau fort d'activité. Cela se fera de manière progressive mais la Belgique a déjà démontré par le passé sa capacité rebondir plus facilement que d'autres pays en Europe. Je crois que c'est cela qui va se passer. C'est pour cela que j'ai soutenu à 100 % le besoin pour les banques d'aider l'économie durant les six prochains mois.

A quoi ressembleront nos vies après le Covid-19 ?

Notre regard sur certains métiers qui ont été dévalorisés au cours des dernières décennies est déjà en train de changer. Pensez au personnel soignant, aux enseignants, aux éboueurs, aux caissières... J'espère que l'on va revenir à une valorisation plus importante de ces groupes professionnels. Par ailleurs, la crise nous amène à redécouvrir l'importance de nos décideurs politiques. Ils sont énormément critiqués et chacun a un avis sur la manière avec laquelle ils doivent gérer la situation. Nous devons prendre un peu de recul et changer notre perception. Moi qui ai été amené à travailler de manière très proche avec le ministre des Finances, voire la Première ministre, je suis admiratif de leur capacité de résilience. Leur métier est très complexe et d'autant plus complexe qu'il y a une pression continue des médias et de la population par rapport à leurs décisions.

Selon vous, quelle leçon la Belgique peut-elle d'ores et déjà tirer de cette épreuve ?

Je suis profondément convaincu de l'importance d'avoir des centres de décision en Belgique. Dès l'instant où on a un centre de décision en Belgique, il y a un affectio societatis beaucoup plus grand, c'est comme ça. J'espère que cette crise que nous vivons va conscientiser la population belge, les dirigeants d'entreprise et les décideurs politiques de " re-belgiciser " certains pans stratégiques de notre économie et d'entrer dans le capital de certaines entreprises, comme l'aéroport de Bruxelles qui est un grand fournisseur d'emplois et qui a un impact évident sur l'image de la Belgique. Philippe Bodson, dont je salue la mémoire, avait raison : la Belgique a créé plus de valeur pour Engie que l'inverse. Nombre de pépites belges (Tractebel, Electrabel, La Royale Belge, BBL, etc.), stratégiquement fondamentales pour notre économie, ont été intégrées dans des groupes étrangers et la valeur créée en Belgique est remontée, au travers de dividendes, vers Paris ou Amsterdam. Avec quels résultats ? Certainement pas meilleurs que si nos pépites étaient restées essentiellement belges. Nous devons arrêter d'être trop modestes par rapport à notre capacité à créer de la valeur. J'espère que nous allons revenir à plus de conscience par rapport aux qualités de notre pays. Grâce à un personnel soignant extrêmement engagé, des chercheurs de très haut niveau et un filet de sécurité sociale performant, nous sommes en train de gérer une crise majeure. Il vaut mieux aujourd'hui être Belge que New-Yorkais.

Profil

- Né à Namur, 57 ans

- Licencié en sciences mathématiques et actuarielles (UCL)

- Fait carrière dans l'assurance (Fortis AG, Axa, Belfius Insurance), en Belgique comme à l'étranger

- CEO de Belfius depuis 2014

- Manager de l'Année 2016

A la tête de la troisième grande banque du pays, Marc Raisière, CEO de Belfius, ne le nie pas: l'accord conclu par les banques du pays avec le ministre des Finances Alexander De Croo et la Banque nationale, visant à octroyer des facilités de paiement sur les anciens prêts et 50 milliards de garantie (en partie assurée par l'Etat) sur les nouveaux prêts, ne sera pas indolore pour le secteur bancaire. Mais il insiste sur le fait que les banques, en Belgique notamment, ont considérablement renforcé leurs fonds propres depuis la la crise de 2008. Il entrevoit un rebond graduel mais fort de l'activité. TRENDS-TENDANCES. Sur le plan personnel, comment vivez-vous la crise et le confinement ? MARC RAISIÈRE. Jamais je n'aurais imaginé qu'avec notre niveau de développement et de modernisme, l'Europe serait un jour confrontée à une pandémie. Plus globalement, c'est le troisième black swan ("cygne noir": un événement imprévisible et exceptionnel qui a des répercussions considérables, Ndlr) que nous vivons en un peu plus de 10 ans. En 2007-2008, il y eu la faillite du système bancaire. En 2011-2012, la faillite de certains Etats : Grèce, Portugal, Irlande. Et puis maintenant, une pandémie qui nous oblige à rester à la maison. Vivrons-nous d'autres black swans dans les 10 prochaines années ? Comment les anticiper ? Tout cela est très interpellant. Au niveau professionnel, comment gérez-vous la banque dans ces circonstances exceptionnelles ? On travaille toujours autant, si pas plus. Si ma vie n'a donc pas fondamentalement changé de ce point de vue-là ( rire), les préoccupations sont bien évidemment différentes. Le secteur bancaire vit également un stress, vu l'impact économique de la crise et la volatilité des marchés. Nous sommes tous les jours à 8h30 en réunion de comité de direction élargi pour passer en revue notre niveau de solvabilité et de liquidité, l'évolution des marchés financiers, comment on peut aider nos clients, le personnel, et puis nous abordons l'aspect communication. Vous vous habituez donc aussi aux réunions Skype... Pour cette réunion quotidienne du comité de direction, nous sommes souvent deux ou trois à la tour ( la tour Rogier, quartier général de Belfius à Bruxelles, Ndlr) et à distance obligatoire de plus de 1,5 m. Les autres y participent via Skype. Quand vous êtes-vous rendu compte de la gravité de la situation ? Au début des vacances de Carnaval. Les images des touristes confinés dans un hôtel à Tenerife m'ont traumatisé. C'est à ce moment-là que nous avons décidé de prendre des mesures pour faire en sorte que cela n'arrive pas chez Belfius. Et au niveau des agences ? Toutes nos agences restent aujourd'hui ouvertes sur rendez-vous, sauf celles que nous avons dû fermer pour des raisons de contamination. Il y en a huit au total. Avec l'ensemble du secteur bancaire, vous avez décidé de faire un geste pour soulager les ménages et les entreprises qui ont du mal à rembourser leurs prêts bancaires à cause de la crise. Combien de demandes de report avez-vous déjà enregistrées ? Au moment où je vous parle ( le 7 avril, Ndlr), nous avons reçu 9.500 demandes de moratoire en crédit hypothécaire. Il faut savoir que chez Belfius, nous avions déjà, pour une grande partie de notre portefeuille hypothécaire, une clause permettant de postposer de trois mois les échéances. Donc, avant l'accord conclu avec le ministre des Finances et la Banque nationale, environ 5.200 demandes avaient déjà été exprimées par nos clients pour reporter le remboursement du capital et les intérêts de leur prêt hypothécaire. Depuis l'accord, plus de 4.000 demandes supplémentaires ont été enregistrées. Et pour les indépendants et les PME ? Nous avons passé la barre des 20.000 demandes traitées, ce qui correspond à un montant de 300 millions de capital qui a été reporté. Cela montre bien l'importance de l'investissement humain et financier que nous avons aujourd'hui pour soutenir l'économie belge. Justement, à combien estimez-vous le coût financier pour Belfius de ce soutien aux particuliers et aux entreprises ? L'impact sur notre résultat final des mesures en matière de crédits hypothécaires devrait s'élever à plus ou moins 30 millions d'euros. Pour ce qui est des crédits aux indépendants et aux entreprises, je crois qu'il est très compliqué aujourd'hui de s'exprimer en termes de coût du risque. Le moratoire et les lignes de crédit que nous octroyons doivent permettent aux indépendants et aux entreprises de passer la crise. Dans six ou huit mois, lorsque, je l'espère, la reprise économique sera là, nous verrons quelles sont les entreprises qui n'auront pas pu passer le cap. Mais il n'est pas impossible que la facture se chiffre pour Belfius à plusieurs centaines de millions d'euros. Malgré cela, d'aucuns disent que les banques ne se montrent pas suffisamment généreuses et sont trop strictes dans les critères d'éligibilité (exclusion des ménages qui disposent de plus de 25.000 euros d'épargne, etc.). Le secteur bancaire belge est celui qui a pris le plus d'engagements en Europe. C'est une réalité. Contrairement à des pays comme l'Allemagne ou la France, la garantie de l'Etat n'intervient pour les nouveaux crédits qu'à partir d'un first loss de 1,5 milliard. Au-delà de cette première tranche de perte, la moitié des nouveaux défauts sera supportée par les banques et l'autre moitié par l'Etat. Donc, les pertes les plus importantes seront prises en charge par les banques. C'est un geste remarquable qui va nous coûter des centaines de millions d'euros. Est-ce que c'est assez ou pas ? Critiquer les décisions prises est toujours facile. C'est humain. Mais à titre personnel, je suis très satisfait de ce que nous avons réalisé au cours des trois dernières semaines. Belfius et les autres banques belges sont-elles suffisamment solides pour absorber le choc ? Si nous avons décidé avec le ministre des Finances et la Banque nationale de mettre nos buffers de solvabilité au service de l'économie belge, c'est parce que le secteur bancaire belge est extrêmement bien capitalisé. Ce qu'il faut absolument éviter, par contre, et c'est là où l'équilibre est toujours très complexe à trouver, c'est que la crise sanitaire qui conduit à une crise économique n'entraîne une crise bancaire. Et pour cela, il faut des banques extrêmement solvables et très liquides. Une situation que l'on doit essentiellement aux dirigeants des banques présentes en Belgique. Tout de même, ne vous tirez-vous pas une balle dans le pied en acceptant les pertes ? Autrement dit, les banques belges ne risquent-elles pas de se retrouver affaiblies par rapport à leurs concurrentes étrangères ? On verra. Je constate simplement que les banques françaises et allemandes n'ont pas été capables d'assumer leurs responsabilités comme nous le faisons. Deutsche Bank et Commerzbank sont dans des situations très difficiles. Quant à la solvabilité des banques françaises, que ce soit la Société Générale ou BNP Paribas, elle tourne autour de 11 % alors que celle de KBC et Belfius dépasse 15 %. Nous serons sans doute un peu moins costauds dans le futur, mais les autres aussi. Certaines banques sont très exposées sur des pays compliqués comme l'Italie tandis que d'autres font face à davantage de volatilité sur leurs investissements dans les marchés. La Banque centrale européenne est souvent critiquée pour sa gestion de la crise. Comment jugez-vous sa réaction à l'épidémie ? Pour ce qui est de l'interdiction de verser un dividende, je trouve qu'elle a bien réagi, même s'il y a eu des balbutiements au début. C'est une décision logique. J'ai toujours dit que la notion de return on equity ( ratio mesurant la rentabilité des capitaux, Ndlr) dans le monde bancaire était à bannir. Beaucoup de concurrents critiquent nos ambitions en termes de return on equity qui n'est jamais que le ratio entre le résultat sur le capital. Si votre capital est important, il est normal que votre return on equity soit inférieur. Ce sont des débats qui n'auront plus de raison d'être demain. Une banque sert à protéger et à développer l'épargne de ses clients et à utiliser cette épargne et cette source de financement pour soutenir l'économie. Le digital qui vous aide aujourd'hui à garder le contact avec les clients ne va-t-il pas précipiter la fermeture de certaines agences ?Non. J'espère que nos agents auront bien en tête le rôle proactif essentiel qu'ils auront eu à jouer pour rassurer les clients dans ces moments compliqués. Au même titre que le personnel soignant et les enseignants, ils vont ressortir renforcés, je crois, dans leur mission de conseil et d'accompagnement des clients. Vous savez, on s'habitue à des meetings Skype, mais on le constate tous, le contact en face à face nous manque. Le besoin de rencontre va conserver une place importante en matière d'octroi de crédit, en termes de gestion d'épargne, en termes d'investissement. Bien sûr, le digital va continuer à nous aider, mais comme support pour régler les problèmes opérationnels et de transaction, et à encore améliorer notre rapport coûts-revenus. On voit aussi que la crise dope les paiements sans contact : cette situation doit vous réjouir, en tant que farouche adversaire de l'argent cash ? Les billets et les pièces sont une source de propagation potentielle de la pandémie. J'espère que nous profiterons de cette expérience pour réduire de manière extrêmement importante le cash, ce qui permettra de diminuer à concurrence l'économie parallèle, comme on dit de manière politiquement correcte. Car qui dit économie parallèle dit ressources moindres pour l'Etat belge. Pourquoi ne pas imaginer que l'usage du cash soit réduit de moitié d'ici trois ou cinq ans. C'est en tout cas un voeu cher. Certains de vos projets sont-ils gelés à cause de la crise ? Absolument pas. Nous allons renforcer l'ensemble des orientations stratégiques prises dans le cadre de notre nouveau plan positionnement à cinq ans baptisé " Meaningful and inspiring for the Belgian society. Together ". Nous n'allons rien lâcher sur chacun de nos projets, qu'il s'agisse des agences, des développements IT, du corporate banking, de l'expérience client, etc. La crise donne d'autant plus de sens au contenu de cette stratégie. Mon espoir est d'ailleurs de pouvoir reprendre dès septembre le roadshow vis-à-vis de nos clients. Vous n'allez donc pas couper dans les dépenses marketing ni dans la pub... C'est autre chose ( sourire). J'ai toujours dit que le premier axe de communication et de marketing que nous avions, c'était notre plateforme digitale et notre appli. Plus que jamais, les médias belges jouent aujourd'hui un rôle essentiel, et nous voulons les aider pleinement dans ce rôle. Alors que certains, comme Georges Ugeux, estiment que la crise économique causée par le coronavirus va durer deux ou trois ans, vous semblez convaincu par un rebond graduel et mais vif de l'activité. N'êtes vous pas trop optimiste ? Contrairement à ce qui peut se passer aux Etats-Unis ou en Italie, notre système de sécurité sociale permet à la majorité de nos citoyens de bénéficier d'une source de revenus et le gouvernement a réagi très vite avec les chômages économiques. On voit aussi que notre système hospitalier est très efficace. Et le pragmatisme à la belge fait que nous allons aborder la sortie du confinement de manière progressive mais également efficace. C'est-à-dire ? Je pense que nous allons vers un mariage entre une accélération des tests, une protection au travers de masques et une reprise économique progressive avec une volonté de nos PME et des indépendants de retrouver rapidement un niveau fort d'activité. Cela se fera de manière progressive mais la Belgique a déjà démontré par le passé sa capacité rebondir plus facilement que d'autres pays en Europe. Je crois que c'est cela qui va se passer. C'est pour cela que j'ai soutenu à 100 % le besoin pour les banques d'aider l'économie durant les six prochains mois. A quoi ressembleront nos vies après le Covid-19 ? Notre regard sur certains métiers qui ont été dévalorisés au cours des dernières décennies est déjà en train de changer. Pensez au personnel soignant, aux enseignants, aux éboueurs, aux caissières... J'espère que l'on va revenir à une valorisation plus importante de ces groupes professionnels. Par ailleurs, la crise nous amène à redécouvrir l'importance de nos décideurs politiques. Ils sont énormément critiqués et chacun a un avis sur la manière avec laquelle ils doivent gérer la situation. Nous devons prendre un peu de recul et changer notre perception. Moi qui ai été amené à travailler de manière très proche avec le ministre des Finances, voire la Première ministre, je suis admiratif de leur capacité de résilience. Leur métier est très complexe et d'autant plus complexe qu'il y a une pression continue des médias et de la population par rapport à leurs décisions. Selon vous, quelle leçon la Belgique peut-elle d'ores et déjà tirer de cette épreuve ? Je suis profondément convaincu de l'importance d'avoir des centres de décision en Belgique. Dès l'instant où on a un centre de décision en Belgique, il y a un affectio societatis beaucoup plus grand, c'est comme ça. J'espère que cette crise que nous vivons va conscientiser la population belge, les dirigeants d'entreprise et les décideurs politiques de " re-belgiciser " certains pans stratégiques de notre économie et d'entrer dans le capital de certaines entreprises, comme l'aéroport de Bruxelles qui est un grand fournisseur d'emplois et qui a un impact évident sur l'image de la Belgique. Philippe Bodson, dont je salue la mémoire, avait raison : la Belgique a créé plus de valeur pour Engie que l'inverse. Nombre de pépites belges (Tractebel, Electrabel, La Royale Belge, BBL, etc.), stratégiquement fondamentales pour notre économie, ont été intégrées dans des groupes étrangers et la valeur créée en Belgique est remontée, au travers de dividendes, vers Paris ou Amsterdam. Avec quels résultats ? Certainement pas meilleurs que si nos pépites étaient restées essentiellement belges. Nous devons arrêter d'être trop modestes par rapport à notre capacité à créer de la valeur. J'espère que nous allons revenir à plus de conscience par rapport aux qualités de notre pays. Grâce à un personnel soignant extrêmement engagé, des chercheurs de très haut niveau et un filet de sécurité sociale performant, nous sommes en train de gérer une crise majeure. Il vaut mieux aujourd'hui être Belge que New-Yorkais.