La crise sanitaire n'a pas seulement ébranlé notre vie. Elle a aussi chamboulé celle des économistes qui ont vu voler en éclats certaines règles sur la mondialisation, les taux d'intérêt, les dettes publiques ou les objectifs de la politique monétaire, qu'ils considéraient pourtant coulées dans le béton.
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La crise sanitaire n'a pas seulement ébranlé notre vie. Elle a aussi chamboulé celle des économistes qui ont vu voler en éclats certaines règles sur la mondialisation, les taux d'intérêt, les dettes publiques ou les objectifs de la politique monétaire, qu'ils considéraient pourtant coulées dans le béton. Depuis une soixantaine d'années, pour piloter leur politique, les banques centrales se basaient par exemple sur la " courbe de Phillips ". William Phillips, un économiste néo- zélandais, avait mis en évidence la relation entre le chômage et l'inflation. Si le chômage baissait, cela créait une tension sur le marché du travail, les salaires augmentaient et les prix à la consommation progressaient. Le rôle des banquiers centraux était ainsi de trouver l'équilibre entre gestion de l'inflation et emploi en sachant que l'inflation, surtout depuis qu'elle avait flambé dans les années 1970, était l'élément que l'on regardait en priorité. Après tout, se disait-on, si les prix sont stables, la croissance est saine, les emplois se créent et tout le monde est content. Mais voilà, la lutte contre l'inflation n'est plus en haut de la liste. Le président de la Réserve fédérale Jerome Powell a annoncé voici quelques jours avoir inversé les priorités. " Concrètement, cela signifie que comme l'inflation est inférieure à 2 % depuis des années, la Fed ne devrait pas augmenter ses taux d'intérêt tant que l'inflation n'aura pas dépassé son objectif de 2 % pendant un certain temps ", explique Bernard Keppenne, l'économiste en chef de CBC. Les économistes sont partagés sur le sujet, observe Vincent Bodart, qui dirige le service d'analyse de l'Institute of Economic and Social Research de l'UCLouvain. " Certains montrent que dans certaines circonstances, la courbe de Phillips continue d'exister. D'autres estiment que c'est un problème empirique : nous mesurons mal la croissance salariale. D'autres encore, tel l'économiste américain Larry Summers, disent qu'effectivement, le pouvoir de négociation des travailleurs s'est fortement atténué et que les tensions sur le marché du travail ne se répercutent pas en hausse salariale. Certains, enfin, évoquent la digitalisation et la globalisation. Avec la forte concurrence dans cette économie globalisée, les entreprises sont très réticentes à répercuter les pressions salariales sur leurs prix pour ne pas perdre de parts de marché. " Mais la décision de la Fed montre surtout que le monde a changé, souligne Bruno Colmant, membre de l'Académie royale de Belgique et professeur d'économie à l'ULB et à l'UCLouvain. " La courbe de Phillips avait été établie dans les années 1950, dans une économie industrielle et de plein emploi, rappelle-t-il. A l'époque, il y avait une corrélation inverse entre l'inflation et le taux de chômage parce que l'on partait de l'idée que s'il n'y avait plus de chômage, cela favorisait une inflation de nature salariale. Nous ne sommes plus dans cette configuration. Et un autre phénomène est apparu : le vieillissement de la population. Cette population plus âgée a davantage de propension à épargner plutôt qu'à consommer. Cette épargne de précaution développée par la population âgée est un temporisateur d'inflation. " La loi de Phillips n'est pas la seule à être remise en question. Le principe qui voulait que lorsque l'on crée beaucoup de monnaie, on attise l'inflation, a lui aussi du plomb dans l'aile. Depuis 2008, les banques centrales ont beau faire tourner la planche à billets, les prix à la consommation restent immobiles. " La remise en question du lien entre création monétaire et inflation n'est pas évidente à établir, juge Vincent Bodart. L'effet de l'une sur l'autre est plutôt un phénomène de long terme. Or, les dernières injections de liquidités des banques centrales ne datent que de quelques mois. De plus, cette absence d'effet inflationniste n'est-elle pas due au fait que les canaux de transmission de la politique monétaire sont pour l'instant grippés ? " Les entreprises et les ménages sont actuellement plongés dans l'incertitude, ce qui les empêche d'aller trouver leurs banquiers pour emprunter. Mais cela peut changer. Bernard Keppenne estime ainsi que " les mesures actuelles d'injection de liquidités dans l'économie réelle pourraient avoir un impact sur les prix dans un second temps ". Pour l'instant, cette abondance d'argent peu cher a surtout dopé la Bourse. Et là encore, cette réalité remet en cause une autre vieille règle qui veut que la Bourse suive l'économie comme un chien tenu en laisse suit son maître : parfois un peu devant, parfois un peu derrière, mais en restant sur le même chemin. Ce n'est plus le cas aujourd'hui car, explique Bernard Keppenne, " nous assistons à une augmentation importante des liquidités dans un contexte de taux d'intérêt bas, ce qui incite les investisseurs à chercher du rendement ; or, le seul endroit où ils peuvent encore en trouver actuellement est la Bourse ". Justement, la prolongation depuis si longtemps de taux zéro, voire négatifs, va aussi à l'encontre des règles historiques. Le taux d'intérêt, c'est le prix de l'argent. C'est le prix qu'il faut payer au prêteur pour qu'il renonce à conserver son argent chez lui pendant un moment. C'est aussi le prix du risque de ne pas être remboursé ainsi que de l'érosion de la valeur de l'argent sous l'effet de l'inflation. Un taux négatif ou inexistant, de ce point de vue, n'a aucun sens. Pourtant, nous y sommes soumis depuis presque 10 ans et les banquiers centraux nous disent que cette période durera encore quelques années. " La question des taux d'intérêt bas, explique Vincent Bodart, est étroitement liée à la discussion sur la stagnation séculaire ( le fait que, pour des raisons démographiques et de ralentissement du progrès technique, nos économies sont destinées à se traîner pendant longtemps, Ndlr). Une période de stagnation séculaire justifie des taux très bas car la motivation à investir est très faible. Et l'on peut se dire que si les banques centrales sont prêtes à s'engager sur des taux faibles aussi longtemps, c'est parce que la crise actuelle va prolonger cette stagnation. " Les taux zéro fragilisent les banques et créent des bulles mais ils ont au moins un avantage : ils permettent aux Etats de s'endetter comme jamais. Or, ce niveau d'endettement s'oppose à de vieux dogmes qui disaient que lorsqu'un Etat s'endette trop, cela freine son économie. Rappelez-vous : lorsqu'il avait fallu sauver la Grèce, on avait imposé à Athènes des mesures d'austérité sur base d'une étude qui disait que lorsque la dette publique d'un pays dépassait 90% de son PIB, les malheurs arrivaient. Une antienne bien oubliée aujourd'hui... " On semble avoir tiré les leçons de la crise précédente, analyse Bernard Keppenne. Lors de la crise de la dette grecque, le FMI et les autres membres de la troïka ( la Commission et la BCE, Ndlr) ont sous- estimé l'impact de ces plans d'aus- térité imposés à plusieurs pays en même temps. Le FMI l'a admis et a dit que, désormais, dans un contexte similaire, il n'appliquerait plus la même politique. " " Et la dette publique est engloutie dans les bilans des banques centrales ( qui achètent des obligations d'Etat en émettant de la nouvelle monnaie, Ndlr), ajoute Bruno Colmant. La BCE a acheté 30% de la dette publique européenne. Le taux d'endettement public n'est donc pas de 120% mais de 90% du PIB ", constate-t-il. Et puis, cette crise sanitaire a également fait un sort à ce principe qui voulait que l'internationalisation des échanges se poursuive indéfiniment. Ce principe, qui reposait sur la loi des avantages comparatifs qui gouvernait le commerce international depuis le 19e siècle, disait que chaque pays avait intérêt à se spécialiser dans la production de biens où il affichait le plus grand écart de productivité ou de coût comparativement aux autres pays. C'est pour cette raison que les chaînes de production se sont autant internationalisées, chaque pays se spécialisant dans ce qu'il savait le mieux faire. Mais voilà, avec Trump, le Brexit, le Covid, etc., les voix protectionnistes se font de plus en plus entendre et on assiste aussi à un arrêt de la croissance du commerce international. Vincent Bodart s'interroge sur l'ampleur du mouvement : " Je vois bien que l'on va assister à la relocalisation de certaines activités. Mais peut-on appeler 'retour au protectionnisme' cette logique visant à s'assurer certains approvisionnements sur le plan médical ou alimentaire ? Est-ce véritablement une remise en question générale des échanges internationaux, et des implantations à l'étranger ? ". Un mouvement que, toutefois, Bruno Colmant redoute. Car il y voit davantage que de simples réflexes protectionnistes. " Le protectionnisme privilégie le travail domestique, rappelle-t-il. Mais quelque chose de plus vient se greffer ici : avec la fermeture des frontières, la mobilité du travail et du capital sera entravée. Immanquablement, si le Covid se perpétue, il freinera la mobilité des personnes et des capitaux. Alors que l'internationalisation était un jeu à somme positive (la croissance d'un pays n'était pas la perte de l'autre), nous nous dirigeons désormais vers un jeu à somme négative. " Tous perdants ! On le voit, le monde a changé. Et il pousse aussi à la transformation des règles économiques. Il y a dès lors deux manières de voir. Soit on se comporte comme George Stigler, un ancien prix Nobel d'économie qui, face à des faits contredisant ses théories, avait dit un jour : " Ce n'est pas la science économique qui est fausse, c'est la réalité ! " Soit on adopte une attitude plus modeste à l'image d'un autre économiste célèbre, John Maynard Keynes, qui avait affirmé : " Lorsque les faits changent, je change d'avis. " A nous de choisir.