Sept mille emplois en moins chez ING, 9.000 chez Commerz-bank, 10.000 chez Deutsche Bank, restructurations chez P&V, Axa, ABN Amro, etc. Un vent mauvais souffle sur le système financier européen et provoque des milliers de destructions d'emplois dans notre pays.
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Sept mille emplois en moins chez ING, 9.000 chez Commerz-bank, 10.000 chez Deutsche Bank, restructurations chez P&V, Axa, ABN Amro, etc. Un vent mauvais souffle sur le système financier européen et provoque des milliers de destructions d'emplois dans notre pays. Mais d'où cela vient-il ? Qui a déclenché cette tempête ? Les responsables ne sont pas toujours ceux à qui l'on pense. Parmi les assassins de l'emploi chez ING et ailleurs, il y a en effet les Chinois, les papy-boomers, les régulateurs, les riches, les épargnants, Mario Draghi et Apple. Surprenant ? Explications. Le principal rouage de la machine qui broie les banques, ce sont les taux d'intérêt de plus en plus bas, qui rognent les marges, créent des bulles, faussent les primes de risque et dépriment l'activité (lire l'encadré "La folle mécanique des taux qui effraie les banques"). Mais avec cela, on n'a encore rien dit. Il faut comprendre pourquoi les taux ne sont jamais tombés aussi bas qu'aujourd'hui. Est-ce l'importance de la crise financière de 2008, puis celle de la zone euro trois à quatre ans plus tard, qui a nécessité cette baisse exceptionnelle ? Non. On l'a oublié, mais bien avant 2008, déjà, les taux étaient entraînés dans une spirale baissière. Dans un speech célèbre tenu en 2005, Ben Bernanke, qui allait devenir un an plus tard gouverneur de la Banque centrale américaine, pointait le mal qui déjà alors, était à la source de nos problèmes : l'excès d'épargne. Cet excès, on en voit des signes tous les jours. Tout récemment, le FMI soulignait que le monde n'avait jamais croulé sous autant de dettes : 152.000 milliards de dollars de dettes consenties par des acteurs non financiers, soit 255 % du PIB mondial. Or, ces 152.000 milliards de dettes ont été rendus possibles parce que de l'autre côté, il y avait des épargnants pour prêter cet argent. Mais pourquoi l'excès d'épargne a-t-il mis le monde sens dessus dessous ? " L'épargne n'est pas un problème en soi ", observeAnton Brender, l'économiste en chef de Candriam. C'est même une bonne chose : elle nourrit l'investissement et la consommation et permet à l'économie de se développer. La plupart des épargnants déposent en effet leur argent dans des banques, des fonds de pension, auprès de gestionnaires de patrimoine et ces intermédiaires prêtent à leur tour cet argent à des acteurs qui vont le dépenser : des ménages (qui veulent acheter un logement), des entreprises (qui veulent investir), des Etats (qui veulent financer leur dette publique). " Le problème, poursuit Anton Brender, c'est qu'aujourd'hui, ces trois agents éprouvent, pour des raisons diverses, des problèmes pour continuer à emprunter. " En effet, les Etats veulent réduire leur endettement. Les ménages, qui avaient emprunté énormément pour acheter leur logement avant la crise, restreignent leur appétit. " Et du côté des entreprises, deux éléments sont à l'oeuvre, poursuit Anton Brender. D'un côté, elles engrangent davantage de profits, en raison des pressions à la baisse sur les salaires et des impôts relativement peu élevés parce que beaucoup de pays se font une concurrence fiscale, et de l'autre, leurs besoins d'investissement sont moindres parce que le prix des équipements a fortement baissé. Avec pour conséquence que dans beaucoup de pays, les entreprises ne sont plus des emprunteurs nets. " " Tout cet argent éprouve donc des difficultés à trouver des emprunteurs, ajoute Anton Brender. Les taux négatifs sont le signe que beaucoup de gens ne peuvent - ou ne veulent - plus emprunter, et que l'on est prêt à payer pour qu'ils le fassent, poursuit le chief economist de Candriam. C'est pour cela aussi que les banques centrales baissent au maximum les taux d'intérêt, afin de faciliter à cette épargne la recherche d'emprunteurs. " Comme le soulignait encore voici quatre mois le président de la BCE Mario Draghi, " Les taux bas ne sont pas le problème. Ils sont le symptôme ". D'accord, mais pourquoi incriminer les ménages chinois, les seniors ou l'épargnant lambda ? Parce que cet excès d'épargne prend sa source notamment en Asie. La croissance des pays asiatiques avait reposé jusque dans les années 1990 sur un afflux massif d'argent des pays développés. Aussi, lorsqu'en 1997, ces capitaux occidentaux se retirent massivement, une crise éclate. Traumatisés, les pays asiatiques vont rebâtir leurs économies sur d'autres bases : ils encouragent leurs classes moyennes naissantes à épargner pour financer leur économie et échapper aux sautes d'humeur du marché international des capitaux. C'est le début de la constitution d'une forte épargne asiatique, qui sera d'autant plus abondante que la Chine, elle aussi, transforme son économie. Pékin bâtit en effet au cours de la fin des années 1990 une machine de guerre économique basée sur l'exportation. Cela lui permet de se constituer rapidement d'énormes excédents. En cinq ans à peine, entre 2000 et 2005, Pékin amasse un trésor de 1.000 milliards de dollars. Un bas de laine qui a continué à gonfler et qui pèse aujourd'hui 3.200 milliards de dollars. " En Chine, la croissance de l'activité et des revenus s'est en effet développée rapidement. Et lorsque les ménages ont des revenus qui croissent rapidement, ils ne dépensent pas tout ce qu'ils gagnent ", explique Anton Brender. Mais la Chine n'est évidemment pas la seule responsable des taux bas. Si l'on épargne beaucoup plus que par le passé, c'est qu'un peu partout, la génération des enfants du baby-boom commence à prendre sa retraite. Les tendances démographiques sont simples : d'un côté, l'espérance de vie s'accroît, en raison du développement des pays émergents et des progrès de l'hygiène et de la médecine. De l'autre, la fertilité décroît dans beaucoup de pays. Résultat : il y a une proportion de plus en plus importante de personnes âgées et cette tendance devrait s'accentuer encore au cours des deux prochaines décennies. Or, ce phénomène a une influence directe à la fois sur le taux d'épargne de chacun des ménages pris individuellement, mais aussi sur la masse d'épargne qui s'accumule dans le monde. Sur le taux d'épargne ? Dans beaucoup de pays, l'allongement de l'espérance de vie est plus important que l'allongement du temps de carrière. " En soi, cela ne nécessite pas davantage d'épargne si à cet allongement de la longévité on répond par un recul de l'âge de la retraite, notent les experts du Geneva report, un rapport annuel sur l'économie mondiale réalisé par le Centre for Economic Policy Research et l'International Centre for Monetary and Banking Studies, à Genève. Mais cela n'a pas été généralement le cas. " Dans les pays de l'OCDE, l'âge moyen de la retraite pour les hommes évolue peu : 63,8 ans en 1971, 62,9 ans en 2010 et les projections le font passer timidement à 64,6 ans en 2050. Mais pendant ce temps, entre 1971 et 2050, l'espérance de vie aura augmenté de sept ans... En clair, pour avoir un niveau de vie de retraité équivalent à celui de la génération précédente, les papy boomers devront donc épargner davantage pendant leur vie active. Ce qu'ils font quand ils en ont les moyens. A cela s'ajoute l'évolution de l'importance de la tranche des 40-64 ans dans la population mondiale : cette tranche est celle qui épargne le plus. Or, comme on peut le voir sur le graphique "La cohorte des papy-boomers", cette tranche d'âge a gagné en importance ces 20 dernières années. Voilà qui explique aussi que l'épargne atteint des montants record. " D'autres facteurs ont encore une influence, ajoute Anton Brender. Comme la montée des inégalités de revenus. " Un sujet qui fait débat, mais dans beaucoup de pays industrialisés, ce phénomène est à l'oeuvre depuis une trentaine d'années. La conséquence est là aussi un accroissement du montant de l'épargne car on sait que la propension à épargner est plus importante chez les hauts revenus. Enfin, le comportement de l'épargnant lambda encourage, chez nous, cette dynamique du bas de laine. L'épargnant est évidemment chamboulé par cette baisse continue des rendements sans risque depuis plus de 20 ans. Mais il s'accroche, chez nous, à son livret d'épargne. Il a sans doute raison. Ce livret lui procure un rendement positif, associé à un avantage fiscal. La loi impose en effet aux banques de payer l'épargne qui se dépose sur le livret au moins 0,11 % (0,01 % de taux de base et 0,10 % de prime de fidélité au minimum). En plus, on sait que les intérêts sur le livret sont défiscalisés à hauteur de 1.880 euros. Bref, le livret est, dans l'environnement actuel, un maître achat et l'épargnant l'a bien compris puisqu'il y a déversé 265 milliards d'euros, soit presqu'un quart de son patrimoine financier. Cela peut choquer l'épargnant qui dort en chacun de nous, mais les dépôts sont aujourd'hui trop chèrement rémunérés. Comme le souligne Eris De Keuleneer, le marché belge de l'épargne est malsain. Les dépôts sont en effet trop onéreux quand on les compare aux conditions que nos banques peuvent avoir sur d'autres sources de financement (sur le marché interbancaire, le taux euribor à trois mois s'affiche à -0,3%), et par rapport aussi à la marge qu'elles peuvent réaliser en utilisant ces dépôts pour faire des crédits à leurs clients. Le livret est donc lui aussi un assassin de l'emploi bancaire... Ce qui inquiète beaucoup les banques européennes - et les investisseurs - pour le moment, c'est la perspective de nouvelles augmentations des exigences en matière de fonds propres et de liquidités, que les banques ont rebaptisé Bâle 4 dans un souci de communication pour leur lobbying. Alors même que le secteur bancaire n'a pas fini de se conformer aux règles de Bâle 3, le comité de Bâle souhaite notamment une remise à plat des modèles d'autoévaluation des risques des banques. Selon la Fédération bancaire européenne, 900 milliards d'euros de capitaux propres supplémentaires seraient requis par ce calibrage de Bâle 3. Info ou intox ? Une chose est certaine : les règles actuelles encouragent les banques à détenir beaucoup d'obligations publiques. Certains actifs comme les actions d'entreprise (Google, etc.) se voient en effet affectés d'un coefficient de risque élevé et d'autres comme les emprunts d'Etat un coefficient faible, voire nul pour les emprunts d'Etats bien notés (Bund allemand). " De sorte qu'en détenant beaucoup de ces obligations publiques, les banques réduisent le montant de leurs actifs pondérés par les risques et donc leurs besoins en fonds propres ", situe Eric Dor, professeur et directeur des études économiques à l'école de commerce IESEG de Lille. En achetant beaucoup de ces obligations publiques, elles doivent donc en contrepartie immobiliser moins de fonds propres. Sauf que le rendement de ces obligations d'Etat ne cesse de décroître (le rendement de l'OLO belge à 10 ans tourne actuellement autour de 0,25 %), voire est même passé en territoire négatif pour certains pays de la zone euro pour certaines durées. La mécanique est la même pour le matelas de liquidités. " Tant que les banques ont en stock des obligations qui ont été émises à l'époque où les taux étaient encore corrects, cela continue à leur procurer un bon rendement. Mais au fur et à mesure qu'elles remplacent celles qui arrivent à échéance par de nouvelles, dont les taux sont ridiculement bas, voire négatifs, cela met mécaniquement les revenus sous pression, poursuit Eric Dor. La preuve : ING Belgique a vu ses revenus d'intérêt baisser de 18 millions d'euros entre fin juin 2015 et fin juin 2016. Bref, " si les banques sont aujourd'hui plus solides, elles font aussi face à un problème de rentabilité, lequel risque encore de s'aggraver à cause de Bâle 4, cela dans un environnement qui ne s'améliore pas et où elles doivent ajuster leur modèle économique à des changements structurels comme la digitalisation qui demande des investissements considérables ", souligne encore Eric Dor. Ce qui tue l'emploi bancaire, c'est bien entendu aussi la " nécessaire " transformation digitale. Le numérique se généralise. On le retrouve désormais partout : consultation des comptes, paiement, virement, crédit hypothécaire, conseil en investissement, etc. De plus en plus la machine remplace l'être humain, non seulement sur le terrain du contact direct avec le client mais aussi dans l'organisation et le fonctionnement internes des banques. C'est cette numérisation et cette automatisation d'un nombre croissant de tâches qui accélèrent aujourd'hui les pertes d'emplois. Comme le soulignait Bruno Colmant dernièrement dans Trends-Tendances, " la numérisation conduit à remplacer les circuits humains par des processus informatiques. Il n'est plus question désormais de superposer les canaux de distribution, mais de les remplacer. Et tout ce qui est automatisable sera numérisé. " Le patron d'ING Belgique, Rik Vandenberghe, l'a d'ailleurs dit la semaine dernière lors de la conférence de presse annonçant la suppression de plus de 3.000 emplois au sein de la banque : " Notre modèle, c'est Spotify ". La banque veut fermer 600 agences en Belgique et profondément changer sa manière de travailler, avec moins de hiérarchie et plus de petites équipes, autonomes et responsabilisées. Objectif : devenir la banque numéro 1 au Benelux, avec 11 millions de clients en accélérant sa stratégie de transformation digitale et en important le modèle d'agences multi-canal développé aux Pays-Bas (où ING gère 8 millions de clients avec seulement 250 agences). Alors, votre banque se résumera-t-elle demain à une grosse application mobile ? Ce n'est pas impossible : certains spécialistes n'hésitent pas à parler du démantèlement du réseau d'agences des banques qui serait à l'oeuvre pour le moment. Il est vrai que les clients fréquentent de moins en moins les agences, dont le nombre ne cesse de diminuer. Selon TopCompare.be, site de comparaison des produits financiers, plus de six agences sur 10 ont disparu en 20 ans (depuis 1996). C'est que les Belges ont pris l'habitude de gérer leurs finances via ordinateur ou smartphone (ou tablette). Merci Apple et son iPhone ! Sauf que le numérique détruit des jobs. Oui, mais, il en crée également, diront certains. De nouveaux acteurs apparaissent (les fintechs), y compris en Belgique. A ceci près que le gros des emplois bancaires broyés par la digitalisation est hélas définitivement perdu.