A l'automne 1929, une semaine avant le krach boursier, le père de John Kennedy, celui qui deviendra président des Etats-Unis, vend toutes ses actions. Il sauve ainsi le patrimoine financier de la famille. Ce qui l'avait décidé à prendre cette décision radicale? Une rencontre avec son cireur de chaussures attitré, à deux pas de Wall Street. L'homme, tout en faisant reluire ses souliers, lui avait conseillé d'acheter des actions US Steel et RCA. "Si tout le monde, jusqu'au cireur de chaussures, se met à donner des tuyaux, il est temps de se retirer", avait par la suite expliqué le père Kennedy qui avait eu le sentiment que le monde marchait cul par- dessus tête.
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A l'automne 1929, une semaine avant le krach boursier, le père de John Kennedy, celui qui deviendra président des Etats-Unis, vend toutes ses actions. Il sauve ainsi le patrimoine financier de la famille. Ce qui l'avait décidé à prendre cette décision radicale? Une rencontre avec son cireur de chaussures attitré, à deux pas de Wall Street. L'homme, tout en faisant reluire ses souliers, lui avait conseillé d'acheter des actions US Steel et RCA. "Si tout le monde, jusqu'au cireur de chaussures, se met à donner des tuyaux, il est temps de se retirer", avait par la suite expliqué le père Kennedy qui avait eu le sentiment que le monde marchait cul par- dessus tête. Aujourd'hui, la même impression que le monde tourne fou surgit lorsque l'on se met à penser au "dogecoin". Non, le dogecoin n'est pas une vieille monnaie vénitienne. C'est une cryptodevise bien actuelle, qui arbore un "Doge", un shiba inu, chien d'origine japonaise dont l'image devint virale sur internet voici sept ou huit ans. Les internautes accompagnaient généralement ce Doge d'un commentaire un peu bêta, rédigé dans une syntaxe anglaise improbable, bourrée de wow, so, much, such, very toujours employés à mauvais escient. Le 6 décembre 2013, le développeur informatique Jackson Palmer et l'ingénieur d'IBM Billy Markus, deux Américains de la cote Est, décident de s'amuser: ils surfent sur le vague de la "Dogemania" et créent le dogecoin. C'est une caricature du bitcoin, une cryptomonnaie "pour rire". D'ailleurs, ils l'affublent d'une devise qui ne laisse aucun doute sur le sérieux de l'opération: "very currency wow much coin how money so crypto plz mine v rich" que l'on pourrait traduire par "très monnaie wouaf beaucoup pièces comment argent si crypto svp moi très riche". Le dogecoin ne sert à rien sinon à amuser une communauté de geeks qui réussissent, en 2014, à lever 36.000 dollars (les dogecoins avaient été convertis en bitcoins puis en dollars) pour aider à financer une équipe jamaïcaine de bobsleigh au Jeux olympiques d'hiver, à Sotchi. Mais voilà. Sept ans plus tard, le dogecoin, qualifié par certain de "monnaie la plus débile de l'histoire", après avoir bondi de 6.000% depuis le premier janvier, a atteint un encours d'une cinquantaine de milliards de dollars, soit la capitalisation de KBC, Umicore, Solvay et Ageas réunis! Cette flambée, suscitée notamment par des tweets d'Elon Musk ou de vedettes du showbiz, sur une "valeur" qui en soi ne vaut rien, est réellement inquiétante sur l'état de santé d'un certain nombre d'investisseurs. Elle fait penser à Gamestop, cet autre embrasement spéculatif démultiplié par les réseaux sociaux, qui avait fait bondir l'action d'une chaîne de magasins de jeux vidéos en difficulté afin de punir les hedge funds qui avaient parié sur sa chute. Ou à la mode des SPAC, des sociétés dont le cours monte avant même qu'elles aient investi dans quelque chose. C'est le même buzz sur les réseaux sociaux, le même engouement passager qui devient de moins en moins comique à mesure que la bulle spéculative grossit. Est-ce parce que les marchés nagent dans l'argent gratuit créé par les banques centrales? Il semble que la spéculation a encore franchi un palier. Avant, les paris les plus fous se basaient encore sur un vague fond économique: on tablait sur la croissance de la radio en 1929 comme on pariait sur celle d'internet en 2000. Mais aujourd'hui, on suit simplement un emballement social. Les plus malins sont ceux qui créent la vague, surfent dessus puis se retirent avant que la masse aille se fracasser sur les rochers. Mais quand ce type d'investissement devient une mode et pèse des milliards, il est peut-être temps de se retirer... En langage Doge on dirait: "wouaf très spéculation beaucoup danger".