Le 1er novembre, Christine Lagarde succédera à Mario Draghi à la présidence de la Banque centrale européenne (BCE). Au cours d'une séance au Parlement européen, elle a affiché son ambition de revoir la politique monétaire de la BCE et a lancé un appel aux gouvernements européens pour une meilleure collaboration sur le plan de la fiscalité.

Les dernières semaines ont toutefois été placées sous le signe du "business as usual" à la BCE. Mi-septembre, le taux de dépôt a été revu de -0,4 à -0,5, alors que le taux de base a été maintenu à 0. À partir de novembre, la BCE devrait ressortir son "bazooka" pour racheter 20 milliards d'euros d'obligations supplémentaires.

Si Christine Lagarde veut réellement changer les règles du jeu pour la BCE, elle devra alors en finir avec un dogme et un défaut de construction qui ont déterminé la politique de la BCE ces dernières années.

Le dogme de l'objectif d'inflation à 2 %

Depuis des années, le principal objectif de la politique monétaire européenne est de maintenir l'inflation "sous, mais proche de 2 %". Un niveau de hausse des prix nécessaire, selon la BCE, pour une économie saine, mais aussi un objectif à chaque fois manqué depuis 2013. Aujourd'hui, l'inflation dans la zone euro s'élève à 0,8 %, une hausse des prix qui compense presque totalement la modeste croissance économique (± 1 %).

La situation actuelle est donc une combinaison de faible croissance économique et de faible inflation. Le chômage en Europe est par ailleurs au plus bas depuis 2008. Or, selon la philosophie de la BCE, une baisse du chômage devrait précisément conduire à une hausse de l'inflation.

Tout cela montre au final que la théorie court derrière la dynamique réelle de l'inflation que nous avons observée ces dernières années. L'Europe est par excellence une économie exportatrice ouverte. Dans un contexte de tensions commerciales mondiales et de risques politiques comme le Brexit, les entreprises se sont montrées moins enclines à intégrer l'inflation des salaires (conséquence du faible chômage) dans les hausses des prix pour éviter ainsi d'affaiblir la position concurrentielle de l'Europe. La flexibilisation du travail (plus d'emplois à temps partiel et de contrats flexibles) a également affaibli la relation entre emploi et inflation.

Au niveau des entreprises, des évolutions comme la mondialisation des chaînes de production et la modification des modèles de distribution avec l'augmentation des ventes en ligne, ont fait en sorte que les prix ont moins augmenté que prévu. Ces dernières années ont donc clairement démontré que lier (uniquement) la politique monétaire à un objectif d'inflation est dépassé et inefficace.

Défaut de construction européen

Le deuxième élément pour lequel Lagarde devra trouver une solution, touche à un défaut de construction fondamental au sein de la collaboration européenne. La politique monétaire commune est en effet souvent affaiblie, dans la pratique, par des mesures fiscales et budgétaires (nationales). Un exemple dans notre propre pays illustre parfaitement la situation. En maintenant les taux à un faible niveau, la BCE veut encourager les entreprises à investir et la population à consommer. L'argent doit circuler pour faire croître l'économie. Or, sur un plan fiscal, la Belgique a un régime avantageux en matière d'épargne, ce qui décourage la consommation. Les investissements sont par ailleurs assez lourdement imposés, ce qui complique l'accès des entreprises au financement. Notre fiscalité nationale annule donc en fait partiellement les efforts de la BCE.

Il n'en va pas autrement au niveau de la politique budgétaire des États membres où l'UE assume un rôle de coordination. Mais depuis la crise grecque, et sous l'influence de l'Allemagne, la rigueur budgétaire a été le mot d'ordre. Il a ainsi longtemps été interdit aux États membres - en période d'extrême faiblesse des taux - de mener une politique budgétaire expansionniste et, à travers des projets d'infrastructures par exemple, de booster l'économie. Sur ce plan également, les objectifs de la politique monétaire ont donc aussi été contrecarrés.

Le "bazooka" a-t-il tiré pour la dernière fois ?

Ces dernières années ont donc montré que les réserves de munitions de la BCE s'épuisaient progressivement. Impossible d'échapper au constat que la BCE ne parvient pas à gérer suffisamment efficacement le paradoxe actuel d'une faible croissance combinée à une faible inflation. La décision de procéder, à compter de mi-novembre, à des achats massifs d'obligations semble d'être un dernier vestige de l'ère Draghi, et on peut douter de son effet sur l'économie réelle.

Christine Lagarde se trouve face au défi de redéfinir et d'élargir la stratégie monétaire de la BCE. Cela sera possible en se détachant du dogme de l'inflation à 2 %, et en utilisant davantage de leviers fiscaux et budgétaires, seule solution pour améliorer la consommation, les investissements et l'emploi. Cela suppose de ne plus regarder uniquement la BCE pour mener une politique stimulante. Politique fiscale et politique budgétaire relèvent en effet toujours en grande partie de l'autonomie des Etats membres. C'est donc aux gouvernements nationaux de mener une politique fiscale et budgétaire stimulante, synchronisée avec la politique monétaire de la BCE et coordonnée autant que possible au niveau européen.

Fenêtre d'opportunité

Les dirigeants européens semblent bien en être conscients. Le thème de l'harmonisation fiscale figure explicitement à l'ordre du jour de la nouvelle Commission européenne. Un vent nouveau souffle également en ce qui concerne la politique budgétaire. Wolfgang Schäuble, visage de la politique d'austérité européenne pendant de nombreuses années, a ainsi déjà quitté l'Eurogroupe en 2017 et le mandat de la Chancelière allemande Angela Merkel prendra fin définitivement en 2021.

Le rôle de l'Allemagne en tant que moteur industriel de l'Europe, et donc aussi l'autorité politique allemande, est dans tous les cas depuis un certain temps sous pression. La France occupe ainsi de plus en plus souvent les premiers rôles sur la scène européenne et il n'est un secret pour personne que la Française Christine Lagarde doit sa nomination à la tête de la BCE au Président français Emmanuel Macron. Faut-il dès lors s'étonner que la France mette régulièrement des plans d'harmonisation fiscale sur la table ? Il sera intéressant de voir, dans ce cas, si Christine Lagarde disposera d'une marge de manoeuvre suffisante pour profiter de cette fenêtre d'opportunité.