On parle beaucoup aujourd'hui de la Théorie moderne de la monnaie, ou TMM. Des affirmations sensationnelles sont prises au sérieux dans la presse économique et financière, comme une annulation sans risque de leur dette par les pays ou la possibilité pour une nation de faire du plein-emploi un impératif et de créer autant de monnaie qu'il sera nécessaire pour atteindre un tel objectif. Deux livres emblématiques de ce courant ont récemment été traduits en français: Le mythe du déficit (2021) de Stephanie Kelton et La garantie d'emploi (2021) de Pavlina R. Tcherneva.
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On parle beaucoup aujourd'hui de la Théorie moderne de la monnaie, ou TMM. Des affirmations sensationnelles sont prises au sérieux dans la presse économique et financière, comme une annulation sans risque de leur dette par les pays ou la possibilité pour une nation de faire du plein-emploi un impératif et de créer autant de monnaie qu'il sera nécessaire pour atteindre un tel objectif. Deux livres emblématiques de ce courant ont récemment été traduits en français: Le mythe du déficit (2021) de Stephanie Kelton et La garantie d'emploi (2021) de Pavlina R. Tcherneva. Or, la TMM ne mérite pas le nom de "théorie": elle n'est qu'un assemblage hétéroclite de propositions empruntées à des auteurs aux vues inconciliables: Georg Knapp (1842-1926), le Keynes (1884- 1946) de A Treatise on Money (1930) où il défendait un point de vue sur la monnaie qu'il abandonna aussitôt, Nicholas Kaldor (1908-1986), Hyman Minsky (1919-1996) et Wynne Godley (1926-2010). Parmi les propositions de la TMM: 1. Un Etat peut créer autant de monnaie qu'il le souhaite, sans danger ni pour son système financier, ni pour son économie. 2. Le seul danger envisageable est celui de l'inflation. Or, les créations de monnaie en grande quantité au cours des 10 dernières années n'ont pas provoqué d'inflation. 3. L'Etat peut orchestrer le plein-emploi par une simple création monétaire. 4. L'origine de l'argent n'est pas dans le troc mais dans la dette et dans le système d'imposition mis en place par les Etats. Constitueraient-elles même ensemble un système (ce qui n'est certainement pas le cas), aucune de ces propositions prise individuellement n'est valide. 1. Un Etat créant de la monnaie au-delà de ce qui est perçu par les autres nations comme la richesse effective de son économie devra relever le taux de ses émissions obligataires, les investisseurs incluant une prime de risque toujours plus élevée dans les taux qu'ils exigent, d'où un coût pouvant devenir exorbitant pour l'Etat. La seule monnaie pour laquelle la proposition de créer autant de monnaie qu'on le désire a un semblant de validité est le dollar américain en raison de son statut de devise de référence. Une création illimitée de dollars se ferait aux dépens de l'ensemble des autres monnaies, une politique irresponsable devant laquelle les autres nations ne manqueraient pas de se liguer. 2. Si la création de monnaie en grande quantité depuis 2009 n'a pas débouché sur une inflation massive, c'est que ces sommes ne se sont pas retrouvées comme espéré sous forme d'un gain de pouvoir d'achat, les largesses de la banque centrale ne s'étant pas matérialisées en hausse des salaires. 3. La numérisation des emplois (robotisation des emplois manuels, remplacement par du logiciel ou de l'intelligence artificielle des tâches intellectuelles) rend l'objectif du plein-emploi extrêmement problématique, sauf campagne massive de renouvellement des infrastructures. 4. Si l'argent apparaît en effet lié à la dette et à l'impôt dans les Etats antiques, il est en fait attesté comme "moyen générique de troc" dans les sociétés traditionnelles non étatiques, dont il est raisonnable de supposer qu'elles ont précédé historiquement l'apparition des Etats. Le médecin écossais John Brown (1735-1788) fut très populaire en son temps. La théorie qu'il prônait était simple: tout est une question d'excitabilité, toute maladie révèle un taux trop bas ou trop élevé de cet état. Pour vous guérir, on vous excitera ou on vous calmera davantage. Le "système de Brown" suscita l'enthousiasme, tout particulièrement parmi les étudiants qui voyaient miroiter la perspective d'un enseignement réduit à quasiment rien. Faut-il le préciser, John Brown est aujourd'hui totalement oublié.