En Europe, on les dépeint comme des vautours. On les imagine comme dans les histoires de Lucky Luke, de grands oiseaux baveux perchés sur le toit des pompes funèbres. Aux Etats-Unis, on se les représente plutôt comme des gars futés, d'habiles investisseurs capables de surfer sur toutes les vagues financières, même les plus funestes. Quoi qu'il en soit, une série d'investisseurs ont profité de la crise et certains ont déjà inscrit de grosses proies à leur palmarès.
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En Europe, on les dépeint comme des vautours. On les imagine comme dans les histoires de Lucky Luke, de grands oiseaux baveux perchés sur le toit des pompes funèbres. Aux Etats-Unis, on se les représente plutôt comme des gars futés, d'habiles investisseurs capables de surfer sur toutes les vagues financières, même les plus funestes. Quoi qu'il en soit, une série d'investisseurs ont profité de la crise et certains ont déjà inscrit de grosses proies à leur palmarès. Le plus célèbre, Carl Icahn, âgé de 84 ans, est une icône au royaume des raiders. Dans les années 1980, il avait été parmi les premiers à oser lancer, grâce à l'argent de junk bonds (obligations pourries), des OPA hostiles sur des joyaux économiques américains, comme la compagnie aérienne TWA. Cette fois-ci, le milliardaire a parié contre les centres commerciaux et a bouclé à la fin du premier semestre une position qui lui a rapporté environ 1,5 milliard de dollars au cours de ces six derniers mois. A Wall Street, on a déjà baptisé ce coup "The Big Short 2.0", en référence à ces spéculateurs qui, lors de la crise des subprimes, avaient pris des positions contre les obligations adossées à des crédits immobiliers et gagné énormément d'argent. Pour son nouveau coup fumeux, Carl Icahn a commencé, à l'automne 2019, à amasser des titres (des CDS, dans le jargon) permettant de se protéger contre la défaillance des propriétaires de centres commerciaux. En se basant sur l'augmentation irrationnelle des centres commerciaux aux Etats-Unis alors que le commerce en ligne prend de plus en plus de parts de marché, poussé par le vieillissement de la population et par le changement des habitudes de consommation, il s'est constitué un paquet de CDS. Il n'a pas été le seul : un petit groupe de fonds spéculatifs (MP Securitized Credit Partner, Apollo Global Managment, etc.) ont pris le même pari. A la fin de cet été, ils détenaient des positions atteignant une dizaine de milliards de dollars et ils peuvent espérer réaliser d'énormes plus-values. Un autre grand gagnant de la crise est l'activiste Bill Ackman, celui qui, entre autres, avait sonné l'hallali contre Dexia en 2007 en s'interrogeant ouvertement sur la santé de la filiale américaine du groupe d'assurances franco-belge. Au premier semestre, il a réalisé 2,6 milliards de profits en achetant aux premiers moments de l'épidémie des CDS sur des sociétés américaines et européennes. Car des secteurs entiers de l'économie sont désormais en mode survie : le commerce, la distribution, le tourisme, les compagnies aériennes, mais aussi dans l'énergie, l'industrie pétrolière américaine, fortement endettée, ayant subi une tornade lorsque les cours pétroliers sont descendus un moment en territoire négatif. Selon le célèbre adage de Warren Buffett, c'est lorsque la mer se retire que l'on voit ceux qui nageaient sans maillot. Le reflux lié au Covid-19 a ainsi mis à nu une série de fraudes et de faiblesses, tel le fallacieux montage du géant allemand des payements, Wirecard. Le groupe allemand avait inscrit dans ses bilans 1,9 milliard d'euros de liquidités qui, en fait, n'existaient pas. La crise sanitaire a précipité sa chute. Jim Chanos, qui enseigne l'histoire des fraudes financières à Harvard mais qui pilote aussi un fonds spéculatifs baptisé Kynikos Associates, a gagné 100 millions de dollars en pariant contre Wirecard. Interrogé par le Financial Times, il souligne que le contexte actuel est particulièrement propice aux malversations. "Nous vivons un âge d'or de la fraude", avance-t-il. Il explique pourquoi : "Un marché haussier de 10 ans alimenté par l'intervention des banques centrales, un niveau de participation des particuliers sur les marchés qui rappelle la fin du boom des dotcom, l'après-vérité de l'ère Trump en politique où 'mes faits sont vos fake news', et la culture de la Silicon Valley qui consiste à 'faire semblant jusqu'à ce que vous réussissiez', aggravée par la peur de passer à côté à côté de quelques chose. Tout cela exacerbé par le laxisme de la surveillance". C'est donc un temps béni pour les fraudeurs et le Covid-19 a déroulé "un terrain vraiment fertile pour que les gens jouent vite et librement avec la vérité, et pour que les malfaiteurs économiques s'en sortent pendant longtemps", note encore Jim Chanos. Le cabinet de consultance Deloitte est aussi de cet avis. Il a publié récemment un article avertissant qu'avec la crise sanitaire, les risques de fraude avaient notablement augmenté en raison des pressions que cette crise fait peser sur les entreprises et les personnes. Deloitte avertit, par exemple, que pour compenser la diminution de leur chiffre d'affaires et montrer que le management a su faire face à la crise, certaines entreprises pourraient être tentées de surévaluer leurs revenus et certains actifs ou, inversement, de sous-évaluer certaines provisions ou certaines dépréciations, ou encore de mettre sur le dos du Covid des restructurations ou des dépenses qui auraient en réalité d'autres causes. Les entreprises seraient aussi poussées à flatter leurs comptes pour ne pas être poursuivies par des investisseurs si jamais leurs actions venaient à s'écrouler... Certaines entreprises seraient aussi tentées de biaiser leur communication en omettant de dire, par exemple, si elles vont invoquer la force majeure pour ne pas exécuter certains contrats. Enfin, note Deloitte, "l'environnement économique actuel peut entraîner un affaiblissement du contrôle interne et augmenter le risque de fraude". Les effectifs changent, les procédures ont peut-être été modifiées en urgence, le télétravail s'est généralisé, les possibilités de détourner les garde-fous - et notamment les procédures liées à l'élaboration des états financiers - se sont multipliées. Dans un passionnant ouvrage* sur les plus belles escroqueries publié juste avant la crise du coronavirus, l'économiste et éditorialiste Christian Chavagneux remarquait : "On a les escrocs de ses structures économiques. (...) Ce n'est pas un hasard si tel type d'escroquerie apparaît à tel moment". La crise de 1987 a permis de débusquer les malversations du créateur des junk bonds Michael Milken, la crise des dotcom a permis de mettre le doigt sur l'inventivité comptable d'une série d'entreprises, parmi lesquelles le géant du courtage Enron. La crise de 2008, elle, a jeté une lumière crue sur les agissements des professionnels du secteurs immobilier américain et d'un groupe d'institutions financières. Que révèlera celle de 2020 ?