"J'ai pris la décision de passer au payement en rouble de notre gaz livré aux pays hostiles ( les pays du G7 et de l'Union européenne, Ndlr) et de renoncer dans tous les règlements aux devises qui ont été compromises." Cette déclaration de Vladimir Poutine a été faite la semaine dernière et le président russe donnait une semaine à la Banque de Russie pour qu'elle soit effective.
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"J'ai pris la décision de passer au payement en rouble de notre gaz livré aux pays hostiles ( les pays du G7 et de l'Union européenne, Ndlr) et de renoncer dans tous les règlements aux devises qui ont été compromises." Cette déclaration de Vladimir Poutine a été faite la semaine dernière et le président russe donnait une semaine à la Banque de Russie pour qu'elle soit effective. Pourquoi une telle décision? Et pourquoi, est-elle le signe d'un changement plus profond qui pourrait secouer le système financier mondial? Essayons d'y voir plus clair. La décision prise par Vladimir Poutine est une réponse aux sanctions financières prises contre la Russie. Rappelez-vous. Quelques jours après l'invasion de l'Ukraine par l'armée russe, l'alliance occidentale formée par les gouvernements du G7 et ceux de l'Union européenne a utilisé "le plus gros marteau de sa boîte à outils", pour reprendre les termes d'un officiel américain. Elle a banni un certain nombre de banques russes du système international de payement Swift et, surtout, elle a gelé les avoirs en devises de la banque centrale russe. Une décision sans précédent pour une grande économie. Les réserves de change que possède un pays sont en effet logées auprès de sa banque centrale et sont un peu l'équivalent du livret d'épargne pour un particulier. Si un particulier dépense plus qu'il ne gagne, il puise dans son épargne. De même, si un pays importe plus qu'il n'exporte, il a trois solutions pour financer ce déficit commercial: soit il emprunte, soit il vend des actifs, soit il puise dans ses réserves. Mais quand les marchés financiers sont soudain méfiants à l'égard de sa capacité financière, ils sont très réticents à lui octroyer un nouvel emprunt. Et ils cherchent au contraire à se débarrasser des actifs qu'ils ont dans ce pays. Cela peut aboutir à une crise monétaire touchant le pays, ce qui va aggraver encore plus sa situation. Car si sa monnaie chute, les prix des produits importés flambent, la consommation et les investissements ralentissent et le chômage augmente. C'est ce qui est en train de se passer en Russie. Pour combattre une telle crise, une banque centrale dispose de deux outils principaux: les taux d'intérêt et les réserves de change, c'est-à-dire son trésor en or ou en devises étrangères. La banque centrale peut en effet défendre sa monnaie en vendant une partie de ses réserves de change pour acheter sa monnaie. Mais il faut pour cela disposer d'une réserve suffisante: l'attaque coordonnée contre la livre sterling qui avait été menée en 1992 par George Soros avait réussi car la Banque d'Angleterre n'avait pas suffisamment de réserves. Aujourd'hui, une attaque contre l'euro est difficile à imaginer puisque les réserves de change de la BCE et des banques nationales de l'euro- système dépassent les 1.000 milliards de dollars (dont environ 600 milliards en or). Sur papier, la banque centrale russe est solide, elle aussi. Elle dispose de l'équivalent de 640 milliards de dollars de réserves de change: 130 milliards en or, le reste en devises étrangères (dollar, euro, livre, yen, yuan chinois). Mais voilà, suite aux sanctions, la partie de ses avoirs libellés en devises occidentales est gelée et il n'est pas évident de mobiliser l'autre moitié sans devoir passer par le système de payement occidental (comment vendre de l'or sans passer par le dollar? ). Jeudi dernier, la Maison Blanche a d'ailleurs indiqué que les pays du G7 et de l'Union européenne sanctionneront toute transaction impliquant les réserves d'or de la Russie. La décision russe d'obliger les pays de la coalition à désormais payer en rouble est donc une tentative pour soutenir la devise russe sans devoir passer par un marché des changes désormais très difficile d'accès pour la Russie. Elle oblige les pays occidentaux à soutenir eux-mêmes le rouble, en vendant leurs monnaies, pour se procurer de la devise russe. Mais en fait, cela ne change pas grand-chose. "Poutine avait déjà adopté une réglementation contraignant tous les exportateurs russes de convertir, dans les trois jours de la réception d'un payement provenant d'un des pays dits hostiles, au moins 80% du montant en rouble, explique dans L'Echo Eric Dor, directeur de la recherche à l'IESEG School of Management. Si, à présent, ce sont les importateurs étrangers qui doivent au préalable changer leur devise contre des roubles en vue du payement, cela revient au même", observe-t-il. De plus, cette décision pourrait se retourner contre les intérêts russes car elle peut être assimilée à une rupture de contrat. Les contrats d'approvisionnement ne mentionnent pas la possibilité que les groupes occidentaux payent leur fourniture de gaz et de pétrole en roubles. Cela nécessite donc de conclure de nouveaux accords, qui ne seront pas nécessairement à l'avantage de la Russie puisque les Occidentaux, bien décidés à se passer de l'énergie russe, demanderont de réduire la durée et le volume de ces nouveaux contrats... Les marchés l'ont compris: le rouble, qui avait rebondi de 10% au moment de l'annonce de Vladimir Poutine, a rapidement perdu ses gains ensuite. Mais la décision de geler les avoirs russes pourrait avoir des conséquences bien plus importantes à long terme. Mike Dolan, éditorialiste chez Reuters, se demande si ce gel pourrait inciter les gestionnaires de réserves de pays susceptibles d'avoir des conflits avec les Etats-Unis à repenser leur politique. La question est d'importance puisque les réserves en devises des banques centrales ont atteint le chiffre record de 12,83 billions de dollars à la fin de l'année dernière et qu'elles sont principalement détenues en dollar et en euro. Il n'est pas le seul à s'interroger. "Cette crise ne ressemble à rien de ce que nous avons vu depuis que le président Nixon a détaché le dollar américain de l'or en 1971", observe Zoltan Pozsar, ancien fonctionnaire de la Réserve fédérale et du Département du Trésor américain, et désormais stratège en matière de taux à court terme auprès de Credit Suisse. La fin de la convertibilité du dollar en or signait la fin de Bretton Woods I, l'ordre monétaire mis en place après la Seconde Guerre mondiale. Aujourd'hui, nous vivons dans Bretton Woods II, un ordre qui repose sur un système de change flottant dominé par le dollar et l'euro. Mais ce système est ébranlé puisque désormais "le risque de confiscation (des avoirs en devises occidentales) est bien réel", dit Zoltan Pozsar. Une considération qui ne vaut pas que pour la Russie mais qui fait bouillonner aussi les cerveaux des banquiers centraux en Chine, en Inde, en Afrique... Avec le temps, la Chine a accumulé des réserves en devises qui atteignent 3.000 milliards d'euros, dont environ les deux tiers sont libellés en dollar. Si les banques centrales menacées de confiscation se détournent du dollar et des monnaies de réserve occidentales, nous aurions un système hybride, restant basé sur l'eurodollar à l'Ouest, mais axé sur les matières premières à l'Est. "Nous assistons à la naissance de Bretton Woods III - un nouvel ordre (monétaire) mondial centré sur les monnaies basées sur les matières premières à l'Est qui affaiblira probablement le système de l'eurodollar et contribuera également aux forces inflationnistes à l'Ouest", prédit le stratégiste de Credit Suisse. Dans ce système, l'eurodollar perdrait de sa superbe. La Chine pourrait se débarrasser d'une partie de ses réserves en dollars, ce qui fera chuter le billet vert, provoquerait mécaniquement une hausse des prix des matières premières libellées en dollars et une hausse des taux américains et européens. Les grands investisseurs sont d'ailleurs conscients de cette évolution. "L'ampleur des actions de la Russie aura un effet pour les décennies à venir et marquera un tournant dans l'ordre mondial de la géopolitique, des tendances macroéconomiques et des marchés de capitaux", estime Larry Fink, le patron de BlackRock, le géant des gestionnaires d'actifs, dans une lettre à ses actionnaires. Ce nouveau Bretton Woods pourrait aussi redistribuer les cartes du côté des cryptodevises. Larry Fink observe qu'"un système mondial de payement numérique soigneusement conçu peut améliorer le règlement des transactions internationales tout en réduisant le risque de blanchiment d'argent et de corruption". Il songe évidemment à la mise en place d'euros ou de dollars numériques, permettant une traçabilité de tous les instants, ainsi que la mise en place de ces contrats intelligents, qui se réalisent automatiquement si certaines conditions sont remplies. Mais d'autres actifs reposent aussi sur la blockchain, comme le bitcoin. Et ils pourraient aussi jouer un rôle dans ce nouvel ordre monétaire. Voici quelques jours, lors d'une réunion organisée par la Banque des règlements internationaux, la présidente de la BCE Christine Lagarde a d'ailleurs avoué que "les crypto-actifs me préoccupent le plus dans le contexte russe". Les crypto-actifs comme le bitcoin ne sont en effet pas contrôlés par les gouvernements et ne peuvent donc pas être gelés par une décision politique. Ils sont "certainement utilisés comme moyen pour essayer de contourner les sanctions qui ont été décidées par de nombreux pays à travers le monde contre la Russie et des acteurs spécifiques", poursuit Christine Lagarde, puisque les particuliers ou les entreprises russes "essayent évidemment de convertir leurs roubles dans les crypto-actifs". Mais si on pousse plus loin, rien n'empêcherait les banques centrales inquiètes d'une possible saisie de leurs réserves de change de se tourner en partie vers les crypto-actifs non régulés pour diversifier leurs réserves. "De Bretton Woods I reposant sur les lingots d'or, à Bretton Woods II adossé à de l'argent interne (des bons du Trésor avec des risques de confiscation irrémédiable), à Bretton Woods III adossé à de l'argent externe (lingots d'or et autres matières premières), une fois cette guerre terminée, la 'monnaie' ne sera plus jamais la même", souligne Zoltan Pozsar. "Et le bitcoin (s'il existe encore à ce moment-là) profitera probablement de tout cela", conclut-il.