Son mandat de six ans arrivait à terme. Il souhaitait, pour des raisons personnelles, ne pas demander son renouvellement. Mathias Dewatripont quittera ses fonctions de directeur en charge du département " Politique prudentielle et stabilité financière " auprès de la Banque nationale le 17 mai prochain. Nous l'avons rencontré dans un bureau dont les étagères étaient déjà à moitié vides.
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Son mandat de six ans arrivait à terme. Il souhaitait, pour des raisons personnelles, ne pas demander son renouvellement. Mathias Dewatripont quittera ses fonctions de directeur en charge du département " Politique prudentielle et stabilité financière " auprès de la Banque nationale le 17 mai prochain. Nous l'avons rencontré dans un bureau dont les étagères étaient déjà à moitié vides. Un bureau qu'il quitte sans état d'âme : certes, l'épisode qui l'a vu être dépossédé du titre de vice-gouverneur voici un peu plus de deux ans pour des raisons purement politiques (il était étiqueté socialiste et c'est à Pierre Wunsch, labellisé MR, qu'est revenu le titre) avait à l'époque fait couler beaucoup d'encre. Mathias Dewatripont avait déclaré alors : " La bonne nouvelle, c'est que cette décision n'a rien à voir avec la qualité de mon travail. La mauvaise nouvelle, c'est que cela n'a rien à voir avec la qualité de mon travail ". Une boutade qu'il rappelle aujourd'hui avec le sourire. MATHIAS DEWATRIPONT. Non. Pas du tout. Je quitte la banque sur une décision personnelle. Et ce qui me plaît, c'est que toutes les personnes qui désiraient être renouvelées dans leurs fonctions l'ont été, y compris Jean Hilgers (qui porte l'étiquette d'un parti de l'opposition, le cdH, Ndlr). Je quitte donc la banque tout à fait serein. J'ai été très heureux des six années passées ici. J'ai pu suivre des sujets passionnants : banking is not boring (la banque n'est pas ennuyeuse). Et j'ai vraiment apprécié cette institution. La théorie économique aide à comprendre le monde bancaire. Beaucoup de concepts développés en économie, comme l'aléa moral par exemple, sont d'une grande utilité. La réflexion académique pourrait toutefois faire davantage dans la quantification et aider à définir, par exemple, quel niveau de capital il faudrait imposer aux banques : 8 %, 10 % de leurs engagements ? De ce point de vue, le monde des régulateurs et des banques centrales navigue parfois un peu à vue. D'un autre côté, le monde des régulateurs est plus structuré que le monde académique qui permet une grande liberté mais est parfois un peu anarchique. Je suis arrivé ici le 18 mai 2011. Moins d'un mois après, je devais représenter la Belgique au comité de Bâle. J'avais l'impression d'être un bébé nageur que l'on jetait dans le bain. Mais quelques jours avant le comité, nous avions une réunion préparatoire et j'ai été fort impressionné de recevoir, pour chacun des points qui allaient être abordés, une belle note de synthèse. Le bébé nageur avait reçu des brassards ! J'ai été très heureux de travailler avec ces équipes bien rodées, impressionnantes, remarquables. Les six premiers mois ont en effet été assez sportifs. C'était le début de la crise de la zone euro et Dexia, que l'on croyait être remis sur les rails au début 2011, recommençait à avoir de graves problèmes. Et c'est vrai, la Banque nationale, sous la houlette de Luc Coene, a suggéré au gouvernement, alors en affaires courantes, de scinder Dexia et de racheter, pour 4 milliards, Dexia Banque Belgique, la banque de détail belge. Là, je crois que, en tant que superviseur, nous avons bien fait notre travail ! La situation des banques belges n'est pas toujours très facile en raison d'une reprise économique qui se fait attendre et de taux d'intérêt qui restent bas, mais elles vont clairement mieux et sont dans la bonne moyenne européenne : elles ont affiché en 2016 un return sur fonds propres de 10 %. Les banques italiennes de 4 %. Les banques allemandes de 2 %. Contrairement aux 25 % que l'Etat détenait dans BNP Paribas Fortis, mais qu'il a vendus, cette participation de 10 % dans le groupe BNP Paribas n'était pas stratégique. Elle était purement financière. Le gouvernement a estimé opportun de vendre pour montrer à l'Europe que nous essayons de réduire (un peu : 0,5%) la dette publique. Mais nous allons aussi perdre les dividendes que versaient BNP, ce qui va aggraver, toute chose restant égale, le déficit public à partir de l'année prochaine. C'est un calcul politique et financier que le gouvernement a dû faire... La participation dans Belfius, c'est autre chose. Pour les pouvoirs publics, posséder une banque qui s'occupe de financer les collectivités locales, les hôpitaux, les écoles, etc. n'est pas un mal. Il existe d'ailleurs un certain consensus pour garder Belfius belge. Nous avons déjà eu ce type de discussions dans les années 1990 quand l'Etat a nationalisé la CGER pour vendre ensuite, dans un premier temps, une partie du capital à Fortis. On s'est ensuite demandé s'il fallait tout vendre (ce qui a été fait, Ndlr). Administrateur de CGER Banque jusqu'en 1999, j'ai trouvé que l'arrivée de Fortis a apporté une certaine professionnalisation. Cela même si l'histoire s'est mal terminée ensuite. Le Crédit communal, lui, a conservé son actionnariat public et s'est lancé dans une incroyable course à la taille, favorisée par la réglementation bancaire (les règles de Bale II) qui permettait d'acquérir des titres souverains sans devoir augmenter son capital. Et l'histoire s'est encore plus mal terminée ! Je parle ici en mon nom personnel, mais je défends la politique de la BCE. L'indépendance d'une banque centrale peut se comparer à celle de la justice. Dans un système démocratique, les instances politiques fixent le cap. Ainsi, ce n'est pas la BCE qui a décidé qu'elle devrait avoir pour seul objectif la stabilité des prix. Ensuite, les " agents " (les tribunaux, la banque centrale, etc.) sont là pour implémenter ce cap. Il est normal de déléguer la mise en oeuvre de la politique monétaire à une institution indépendante, afin d'éviter que, par exemple, juste avant une élection, un gouvernement ne fasse tourner la planche à billets. Nous sommes encore une Europe en construction et ce n'est pas facile. Il y a en effet des réalités différentes. Mais je suis d'accord avec le message du président de la BCE Mario Draghi : il faut relancer la machine économique, et la BCE ne peut pas le faire seule. La BCE, comme les autres banques centrales, a bien réagi en 2008 pour sauver le secteur financier. En revanche, oui, elle a été plus lente que d'autres à mettre en oeuvre une relance économique avec une politique d'achat de titres publics. Mais cela est encore plus vrai pour la politique de relance budgétaire, qui a été arrêtée trop tôt et à laquelle on a substitué, en 2011-2012, une politique d'austérité qui n'était pas raisonnable. J'ajouterais que la BCE est la seule institution de la zone euro qui a essayé de définir et de défendre l'intérêt européen. Car ailleurs, c'est plutôt le concept d'Europe des nations qui a gagné du terrain. L'objectif de la BCE est la stabilité des prix, définie comme une hausse annuelle inférieure mais proche de 2 %. Grâce à sa politique, le risque de déflation s'est réduit, et la croissance économique est par ailleurs stimulée. Il y a plusieurs manières d'appréhender l'inflation. Et si l'on regarde certains secteurs d'activité, certaines hausses peuvent paraître inquiétantes. Dans l'immobilier, la Belgique est un des pays qui est attentivement observé. Mais ce n'est pas pour rien que nous avons mis en place une politique macro-prudentielle et que la BNB a pris des mesures pour empêcher une surchauffe du marché immobilier. Il y aurait dû, en tout cas, avoir davantage de convergence. En Belgique, petite économie ouverte qui naturellement désire être convergente, nous avons une loi sur la compétitivité afin d'éviter que nos salaires, indexés, dérapent... Franchement, combinée avec une loi sur la compétitivité, cela a du sens. Si le Sud de l'Europe avait eu ce type de système, ils n'auraient pas eu les dérapages qu'ils ont connus. Le populisme dépasse la zone euro, comme le prouve le Brexit ou l'élection de Donald Trump aux Etats-Unis. Il est alimenté notamment par les inégalités de revenus, les fractures entre les villes et les campagnes, entre les gagnants et les perdants de la globalisation. Paradoxalement, la globalisation a bénéficié dans le monde à tous sauf à deux groupes : les 5 % les plus pauvres, qui sont exclus du mouvement. Et ceux qui se trouvent entre le 75e et le 90e percentile, c'est-à-dire les plus pauvres des 25 % les plus riches. Et cette tranche de la population est surtout représentée par les classes moyennes des pays développés. Oui, car à tout cela s'ajoute, dans la zone euro, les pertes de compétitivité des pays du Sud. En outre, les faibles taux d'intérêt ont créé une bulle immobilière en Espagne et ont favorisé d'énormes déficits publics en Grèce et au Portugal. Des situations qui, lorsque la croissance s'arrête, ne sont plus soutenables. Lorsqu'il y avait des taux de changes ajustables, quand l'Allemagne gagnait trop de compétitivité, elle réévaluait le mark. Et, c'est vrai, ce n'est plus possible aujourd'hui. Il faudrait arriver à trouver des mécanismes évitant de pratiquer des politiques qui consistent pour certains pays à exporter leur chômage en pratiquant une modération salariale agressive. C'est d'ailleurs, je crois, le sens du discours d'Emmanuel Macron quand il dit qu'il faudrait rendre la zone euro plus soutenable : car si les réformes structurelles que tout le monde appelle de ses voeux consistent à libéraliser le marché des biens et du travail et à faire baisser les salaires, c'est problématique. Un Etat n'est pas une entreprise. Si une entreprise parvient à réduire ses coûts, c'est une bonne chose pour elle. Mais la réduction des coûts dans un grand pays a deux effets : un positif sur la compétitivité, un négatif sur la demande ! Il y a un biais récessif dans la zone euro dont nos amis Anglo-Saxons souffrent moins parce qu'ils ont davantage intégré les idées keynésiennes (des politiques de relance soutenant la demande et les investissements publics, Ndlr). En effet, avec une croissance de 1,5 %, nous réussissons à créer beaucoup d'emplois, alors que par le passé, une croissance de 2,5 % parvenait à peine à maintenir le taux de chômage. La croissance actuelle est donc très intensive en emplois. Mais cela signifie que les emplois que nous créons ne sont pas nécessairement de bonne qualité. Notre problème numéro un, c'est la croissance de la productivité et donc du PNB. Certains disent qu'il faut davantage de concurrence. Certains misent sur les nouvelles technologies et les réseaux, mais avec des modèles comme Facebook, Amazon, etc. où the winner takes all, ce qui est problématique. Il y a aussi la relance des investissements, privés et publics : les dépenses publiques pèsent 50 % du PIB, mais les investissements publics ne représentent que 3 %. Et il faudrait aussi s'attaquer aux inégalités, qui ont un impact sur la croissance. Or, depuis la révolution " thatchero-reaganienne ", et comme le montre le remarquable livre de Thomas Piketty (" Le Capital au XXIe siècle ", Ndlr), les riches sont moins imposés qu'auparavant. Je suis social-démocrate, et je ne suis donc certainement pas opposé à une progressivité plus importante de la taxation des revenus. Car certains pays commencent clairement à déraper. Les Etats-Unis ont maintenant un gouvernement de milliardaires : des gens très riches ont voulu diriger le pays, ils en avaient les moyens et ils y sont parvenus. Je crois que, comme nous avons besoin d'une politique de concurrence pour éviter que certaines entreprises commettent des abus, nous avons aussi besoin de règles pour protéger la démocratie. La démocratie, c'est " une personne, un vote " et pas " un dollar, un vote ". Ici aussi je rejoins Keynes, qui se demandait comment rendre le capitalisme soutenable, ce qui signifie, comme le montre aussi l'excellent livre de Paul De Grauwe (" Les limites du marché "), un minimum de cohésion sociale, de concurrence et une croissance qui soit soutenable pour la planète. Il faut protéger le capitalisme contre lui-même. Le capitalisme a beaucoup d'avantages, c'est un système qui excelle à innover, comme l'a très bien analysé Philippe Aghion. Mais il peut aussi générer beaucoup d'instabilité et d'inégalité.