Le 1er janvier 2002, les premiers euros s'invitent dans les portemonnaies des citoyens européens. Cette nouvelle monnaie devient la monnaie officielle de l'Allemagne, l'Autriche, la Belgique, la Finlande, la France, l'Irlande, l'Italie, l'Espagne, du Luxembourg, des Pays-Bas et du Portugal. Rejoints ensuite par des pays d'Europe du sud et de l'Est, nous sommes aujourd'hui 19 pays et environ 340 millions de personnes à utiliser la monnaie unique.

Vingt ans plus tard, les ministres des Finances de l'Eurogroupe ont lancé les festivités de cet anniversaire devant le bâtiment Europa sur lequel était projetée une vidéo "EUROat20".

A cette occasion, nous avons discuté avec Jean Quatremer, correspondant à Bruxelles pour le journal français Libération. Spécialiste des questions européennes,il est l'auteur des livres "Il faut achever l'Euro" ou encore "Les salauds de l'Europe".

© Jean Quatremer- Photo : Debby Termonia

A la suite de la vidéo de lancement diffusée lundi et de la photo de famille des ministres des Finances de la zone euro, les officiels européens semblent enthousiastes de fêter les 20 ans de la mise en circulation de l'Euro. Partagez-vous cet enthousiasme ?

"Vingt ans depuis le lancement de l'euro fiduciaire, vingt-trois ans depuis le lancement de l'euro tout court : on ne peut qu'être enthousiaste devant la solidité d'une monnaie dont les 'Doctor Doom' [ou Docteur Fatalis, super-vilain Marvel] en tout genre ont prédit avec une régularité métronomique son éclatement... On peut les créditer d'une certaine constance dans l'erreur, puisque les mêmes étaient persuadés depuis la signature du traité de Maastricht que la monnaie unique ne verrait jamais le jour. L'erreur fondamentale qu'ils ont commise a été de croire qu'une monnaie obéissait à des lois économiques immuables et quasi physiques alors qu'elle n'est que l'expression d'une volonté politique qui ne s'est jamais démentie depuis."

"Mais c'est en même temps sa principale faiblesse : les pères de l'euro pensaient que cette monnaie allait constituer un 'choc fédéral' et celui-ci n'a pas eu lieu. Certes, des progrès importants dans l'intégration économique et monétaire ont eu lieu, notamment l'union bancaire ou l'endettement commun, mais il n'y a toujours pas d'État, de budget ou de politique économique fédérale. Autrement dit, l'existence de l'euro repose toujours, vingt-trois après, uniquement sur la volonté des États qui y participent, et celle-ci peut changer à tout moment. Donc mon enthousiasme est très mesuré vu la fragilité constitutionnelle de l'euro."

Il est vrai que ces 20 dernières années, la zone euro a connu beaucoup de crises. Pourtant, cette monnaie commune devait apporter de la stabilité, de la confiance et de la protection. Pourrait-on en conclure que finalement, cela n'a pas si bien fonctionné que cela ?

"Ces crises sont le produit de l'inachèvement de la construction fédérale de l'Union européenne. Une monnaie sans Etat est une expérience sans précédent et on voit bien que les résultats économiques ne sont pas à la hauteur des espérances. Les perdants de l'euro se trouvant tous au sud faute pour les États du nord d'investir dans la zone euro les surplus qu'ils dégagent. C'est un élément de fragilité qui à terme pourrait la faire imploser."

"Partager la même monnaie implique une solidarité budgétaire qui commence à peine à se mettre en place grâce à la crise du coronavirus. La BCE ne pourra indéfiniment suppléer l'absence de budget fédéral... Cela étant, l'euro nous a protégés des crises de changes qui, en 2007-2008, lors de la crise financière et bancaire, puis en 2020, lors de la mise à l'arrêt des économies, plongeant les États les plus faibles dans une récession encore plus profonde. Car, euro ou pas, ces crises auraient impacté nos économies, et sans son bouclier, nous aurions encore plus souffert."

Pour fêter cet anniversaire, la BCE, à travers sa présidente Christine Largarde, souhaite modifier le graphisme des billets et le faire de concert avec les citoyens européens via un concours afin que, je cite, "les Européens de tous âges et de tous horizons puissent s'en sentir plus proches". Qu'en pensez-vous ? La BCE a-t-elle raison de soigner cette relation entre les européens et leur monnaie ?

"C'est une excellente nouvelle. Cette monnaie reste encore une monnaie désincarnée sans visage et sans histoire contrairement aux billets américains par exemple. Or, l'Europe a existé avant l'euro, avant l'Union et même avant les États nations. Les intellectuels, les réalisations artistiques, l'architecture appartiennent à notre patrimoine commun et non à un pays en particulier. Qui, par exemple, peut revendiquer l'architecture romane ou gothique ? Quelle est la nationalité d'Aristote, de Spinoza, d'Erasme, de Descartes ou de Voltaire ? Un autre de mes grands regrets a été le refus de la Banque centrale européenne de lancer un billet d'un euro à l'image du billet d'un dollar, car cela aurait fait prendre plus rapidement conscience à nos concitoyens de la valeur de cette nouvelle monnaie."

Quelle évolution voyez-vous pour l'Euro et la BCE afin que cette monnaie continue de perdurer ces 20 prochaines années ?

"Les déséquilibres économiques créés par l'euro et le déséquilibre entre la jambe monétaire et la jambe politique ne vont pas disparaitre comme par miracle. La Banque centrale européenne ne peut à elle seule être le gouvernement européen : il lui faut un partenaire politique. Je crains qu'à terme, si l'on continue à refuser la fédéralisation de l'Union, l'euro ne disparaisse. Encore une fois, il n'existe pas de monnaie pérenne sans État."

Propos recueillis par Aurore Dessaigne

Le 1er janvier 2002, les premiers euros s'invitent dans les portemonnaies des citoyens européens. Cette nouvelle monnaie devient la monnaie officielle de l'Allemagne, l'Autriche, la Belgique, la Finlande, la France, l'Irlande, l'Italie, l'Espagne, du Luxembourg, des Pays-Bas et du Portugal. Rejoints ensuite par des pays d'Europe du sud et de l'Est, nous sommes aujourd'hui 19 pays et environ 340 millions de personnes à utiliser la monnaie unique.Vingt ans plus tard, les ministres des Finances de l'Eurogroupe ont lancé les festivités de cet anniversaire devant le bâtiment Europa sur lequel était projetée une vidéo "EUROat20".A cette occasion, nous avons discuté avec Jean Quatremer, correspondant à Bruxelles pour le journal français Libération. Spécialiste des questions européennes,il est l'auteur des livres "Il faut achever l'Euro" ou encore "Les salauds de l'Europe"."Vingt ans depuis le lancement de l'euro fiduciaire, vingt-trois ans depuis le lancement de l'euro tout court : on ne peut qu'être enthousiaste devant la solidité d'une monnaie dont les 'Doctor Doom' [ou Docteur Fatalis, super-vilain Marvel] en tout genre ont prédit avec une régularité métronomique son éclatement... On peut les créditer d'une certaine constance dans l'erreur, puisque les mêmes étaient persuadés depuis la signature du traité de Maastricht que la monnaie unique ne verrait jamais le jour. L'erreur fondamentale qu'ils ont commise a été de croire qu'une monnaie obéissait à des lois économiques immuables et quasi physiques alors qu'elle n'est que l'expression d'une volonté politique qui ne s'est jamais démentie depuis." "Mais c'est en même temps sa principale faiblesse : les pères de l'euro pensaient que cette monnaie allait constituer un 'choc fédéral' et celui-ci n'a pas eu lieu. Certes, des progrès importants dans l'intégration économique et monétaire ont eu lieu, notamment l'union bancaire ou l'endettement commun, mais il n'y a toujours pas d'État, de budget ou de politique économique fédérale. Autrement dit, l'existence de l'euro repose toujours, vingt-trois après, uniquement sur la volonté des États qui y participent, et celle-ci peut changer à tout moment. Donc mon enthousiasme est très mesuré vu la fragilité constitutionnelle de l'euro.""Ces crises sont le produit de l'inachèvement de la construction fédérale de l'Union européenne. Une monnaie sans Etat est une expérience sans précédent et on voit bien que les résultats économiques ne sont pas à la hauteur des espérances. Les perdants de l'euro se trouvant tous au sud faute pour les États du nord d'investir dans la zone euro les surplus qu'ils dégagent. C'est un élément de fragilité qui à terme pourrait la faire imploser." "Partager la même monnaie implique une solidarité budgétaire qui commence à peine à se mettre en place grâce à la crise du coronavirus. La BCE ne pourra indéfiniment suppléer l'absence de budget fédéral... Cela étant, l'euro nous a protégés des crises de changes qui, en 2007-2008, lors de la crise financière et bancaire, puis en 2020, lors de la mise à l'arrêt des économies, plongeant les États les plus faibles dans une récession encore plus profonde. Car, euro ou pas, ces crises auraient impacté nos économies, et sans son bouclier, nous aurions encore plus souffert.""C'est une excellente nouvelle. Cette monnaie reste encore une monnaie désincarnée sans visage et sans histoire contrairement aux billets américains par exemple. Or, l'Europe a existé avant l'euro, avant l'Union et même avant les États nations. Les intellectuels, les réalisations artistiques, l'architecture appartiennent à notre patrimoine commun et non à un pays en particulier. Qui, par exemple, peut revendiquer l'architecture romane ou gothique ? Quelle est la nationalité d'Aristote, de Spinoza, d'Erasme, de Descartes ou de Voltaire ? Un autre de mes grands regrets a été le refus de la Banque centrale européenne de lancer un billet d'un euro à l'image du billet d'un dollar, car cela aurait fait prendre plus rapidement conscience à nos concitoyens de la valeur de cette nouvelle monnaie.""Les déséquilibres économiques créés par l'euro et le déséquilibre entre la jambe monétaire et la jambe politique ne vont pas disparaitre comme par miracle. La Banque centrale européenne ne peut à elle seule être le gouvernement européen : il lui faut un partenaire politique. Je crains qu'à terme, si l'on continue à refuser la fédéralisation de l'Union, l'euro ne disparaisse. Encore une fois, il n'existe pas de monnaie pérenne sans État."Propos recueillis par Aurore Dessaigne