En septembre, le patron de la banque d'affaires Goldman Sachs, Lloyd Blankfein, affirmait : " l'idée de voir le doigt de Donald Trump posé sur le bouton de l'arme nucléaire me dépasse ". Donald Trump rétorquait : " je les connais les banquiers de Goldman Sachs, ils exercent un contrôle total sur Hillary Clinton ".
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En septembre, le patron de la banque d'affaires Goldman Sachs, Lloyd Blankfein, affirmait : " l'idée de voir le doigt de Donald Trump posé sur le bouton de l'arme nucléaire me dépasse ". Donald Trump rétorquait : " je les connais les banquiers de Goldman Sachs, ils exercent un contrôle total sur Hillary Clinton ". Trois mois plus tard, Lloyd Blankfein salue Donald Trump estimant qu'il pourrait être " un bien meilleur président que tous les gens qui ont occupé cette place ". Et trois anciens de Goldman Sachs sont nommés à des postes-clés du futur cabinet Trump : Steven Mnuchin sera secrétaire d'Etat au Trésor, Stephen Bannon deviendra le principal conseiller du président et Gary Cohn, numéro deux de la banque, sera placé à la tête du National Economic Council (lire l'encadré " Un trio de "Goldman boys" chez Trump "). Certes, l'agilité d'esprit des banquiers de Wall Street est légendaire. Mais plus que tout autre, Goldman Sachs développe une incroyable capacité à construire un réseau d'influence inégalé et à faire passer son business avant toute considération politique. Cette tendance ne date pas d'hier. En 1932, Franklin Delano Roosevelt est élu à la présidence des Etats-Unis en ayant tenu un discours très dur à l'égard des banques et des financiers responsables de la crise de 1929. En représailles, aucune banque de Wall Street ne veut travailler avec la nouvelle administration. Aucune... sauf Goldman Sachs. Dans The partnership, ouvrage qui retrace l'histoire de la banque, Charles Ellis raconte comment le patron de l'institution, Sidney Weinberg, fait alors de Goldman Sachs un maillon essentiel de la chaîne qui relie le système financier au gouvernement. Sidney Weinberg présidera l'organisme qui sera chargé de mettre à l'oeuvre le New Deal, le vaste programme de grands travaux promis par Roosevelt pour relancer l'économie. Il capotera ensuite, lorsque les Etats-Unis entreront en guerre, le conseil de production de guerre, organe chargé de piloter la machine industrielle américaine pour en faire une arme redoutable. Goldman Sachs se retrouvera à la table de 40 conseils d'administration des plus grandes industries du pays. Le successeur de Weinberg, Gus Levy, prendra la tête du Nyse (la Bourse de New York) et fondera le Nasdaq, la Bourse américaine des valeurs technologiques. Ce qui permettra à la banque de mordre à pleines dents dans le savoureux gâteau des commissions liées aux entrées en Bourse et aux OPA. John Whitehead qui succédera à Levy fera de Goldman Sachs une des principales banques conseils dans les processus de privatisation, au Mexique ou au Royaume-Uni. Whitehead deviendra ensuite l'adjoint du secrétaire d'Etat George Shultz, et présidera la Réserve fédérale de New York. Cette tradition d'entrisme politique se perpétuera jusqu'à ces dernières années, avec la nomination de Robert Rubin au poste de secrétaire d'Etat au trésor de Bill Clinton et surtout de Hank Paulson comme secrétaire d'Etat au Trésor de George Bush et de Barack Obama. Hank Paulson, pour gérer la crise de 2008, embauchera dans l'administration de très nombreux Goldman boys, au point que la banque y gagnera le surnom de Government Sachs. Et aujourd 'hui, l'histoire se répète, la banque pieuvre réussissant à glisser ses tentacules dans l'administration Trump. Cette connivence entre le pouvoir politique et l'institution remonte donc à près d'un siècle. Et elle dépasse largement le cadre américain. L'Europe et les pays émergents sont depuis 30 ans un terrain de chasse privilégié. Peu avant la crise de 2008, Goldman Sachs avait par exemple embauché à son siège londonien le frère du patron du fonds souverain libyen LIA, un fonds créé par Kadhafi pour placer l'argent provenant de la vente du pétrole. Au terme d'une entreprise de séduction digne d'un James Bond (jets privés, champagne, prostituées, etc.), la banque était parvenue à devenir le conseil de LIA et à lui vendre des produits dérivés, empochant au passage une commission de 200 millions d'euros. Ces produits se révéleront toxiques : lorsque survient la crise de 2008, LIA perd 1,8 milliard de dollars. Les nouvelles autorités libyennes traînent alors Goldman Sachs en justice. Elles viennent d'être déboutées en septembre de cette année. Un des avocats de Goldman Sachs tirera une morale limpide de cette histoire : " Les banques sont là pour gagner de l'argent. Il ne faut pas en avoir honte ". Sans doute. Parmi les motivations qui poussent les divers acteurs à intégrer le " réseau Goldman ", il y a vraisemblablement le simple appât du gain. Mais ce n'est pas la seule motivation. Les responsables politiques y trouvent aussi le moyen de continuer à exercer un pouvoir qu'ils avaient été forcés d'abandonner (lire notre entretien avec Marc Roche). Quant aux banquiers de Goldman Sachs qui se lancent dans l'arène politique, ils sont également mus par une culture d'entreprise très particulière : " Peu importe le montant que vous amassez. Vous n'êtes pas une véritable star chez Goldman Sachs tant que vous n'avez pas laissé votre trace dans le monde politique ", expliquaient voici quelques mois des banquiers de Goldman Sachs interrogés par le New York Times. Voilà donc comment, grâce à cette pratique du revolving door (porte-tambour, image utilisée pour expliquer le va-et-vient entre le monde politique et le monde financier), Goldman Sachs dispose d'un réseau d'influence inégalé, qui lui permet de réagir plus vite et mieux que ses concurrents. Animal redoutable à l'échine souple et flexible, la banque était hier dans le négoce du pétrole, aujourd'hui dans les prêts à la consommation, demain dans la technologie des blockchains. Et elle s'en porte bien, très bien. Depuis l'élection de Donald Trump le 8 novembre, la banque a vu sa capitalisation boursière grimper de 24 milliards de dollars. La valeur de Government Sachs, dont les gros actionnaires se nomment Warren Buffett ou le fonds d'investissement Vanguard, titille désormais les 100 milliards de dollars. Et elle tutoie plus que jamais le pouvoir.