Un jour, une entreprise qui a pignon sur rue voit arriver un concurrent plus tonique, meilleur marché. En quelques mois, une grande part de son marché disparaît. Les banques renâclent à lui faire encore crédit, la trésorerie fond et, bientôt, le spectre de la faillite approche à grand pas.

Pour aider ces entreprises, il existe peu d'outils. Un fonds néanmoins a vu le jour l'an dernier. Futura Capital a été créé par Pascal Leurquin, spécialiste du redressement d'entreprises et professeur à la Solvay Business School, et Boris Latour, jeune entrepreneur, fondateur notamment de la société B-Event, qui a été son élève. Futura Capital regroupe, autour des deux fondateurs, une vingtaine d'investisseurs-entrepreneurs wallons ou étrangers ainsi que la Sogepa, le fonds de la Région wallonne qui aide au redéploiement des entreprises du sud du pays.

Renaud Witmeur, qui préside le comité de direction de la Sogepa, explique pourquoi son institution a voulu prendre part à ce projet. " Les prises de participation par une société publique d'investissement dans des fonds privés spécialisés présente un intérêt à plusieurs égards ", note-t-il. Un fonds privé apporte en effet l'expertise de son management, un rayonnement qui permet d'associer des investisseurs qui ne font peut-être pas partie du réseau des outils wallons, des investisseurs privés qui offrent un retour d'expérience intéressant, et des rendements attendus généralement plus élevés que ceux réalisés par le public dans des investissements privés. " C'est notamment pour ces raisons que la Sogepa a décidé d'investir dans Futura Capital à concurrence de maximum 25% du capital du fonds et ce, pour autant que le reste du capital soit exclusivement apporté par des partenaires privés ", souligne encore Renaud Witmeur.

Une puissance de feu de 40 millions

Futura Capital a une puissance de feu de 40 millions d'euros. Il s'agit du capital maximum que le fonds pourra apporter aux divers projets, un capital qui est libéré au fur et à mesure des dossiers. " Nous appelons l'argent des investisseurs dossier par dossier au prorata de leur participation dans le fonds ", explique Pascal Leurquin.

La nécessité d'un tel outil est apparue au fil du temps. " Depuis 2013, à la demande d'actionnaires de la Sogepa, ou d'autres fonds d'investissement, je redresse des entreprises qui étaient proches de la faillite, explique Pascal Leurquin. J'ai ainsi travaillé au redéploiement de Systemat (ancienne société de service informatique), de Cameleon (comptoir de ventes de vêtements et d'objets de décoration), ou d'autres sociétés un peu moins connues. " Pascal Leurquin retrouve ainsi, au hasard d'un dossier liégeois, son ancien élève Boris Latour. " Boris et moi, nous nous sommes dit que, plutôt que de réaliser ces redressements pour les actionnaires, il serait plus facile et plus efficace de reprendre les sociétés en difficulté et de faire le redressement nous-mêmes. Certes, lorsque je redressais une société, je demandais des pouvoirs très étendus. Mais le processus de redressement était parfois perturbé par des éléments émotionnels et financiers. " Bien souvent, l'actionnaire qui demandait de l'aide ne voulait plus mettre un euro dans sa société.

" Or, poursuit Pascal Leurquin, mon expérience me dit en revanche que si la société est bonne et ne souffre seulement que d'un problème de trésorerie et de management, le redressement est bien plus rapide et efficace si, une fois que l'on a réorganisé la gestion et le management, on y injecte de l'argent. "

Chehoma, premier dossier

Futura Capital, qui emploie aujourd'hui cinq personnes (les deux fondateurs compris), est opérationnelle depuis le mois de juin et table sur trois à quatre dossiers d'investissement par an. La première intervention de Futura Capital a été de reprendre, l'été dernier, l'activité de Chehoma, un grossiste en produits de décoration et d'ameublement dont le siège d'exploitation se situe à Ghislenghien.

" Le dossier Chehoma, comme la plupart de ceux que l'on nous demande de traiter, se caractérisait par deux éléments, explique Pascal Leurquin. Le premier, ce sont des erreurs de management qui font que certaines décisions n'ont pas été prises en temps voulu. Cela génère -c'est le second élément - des problèmes de trésorerie qui précipitent l'entreprise dans une spirale négative. Dans le cas de Chehoma, ce problème de trésorerie aboutissait à ce que l'entreprise ne pouvait plus acheter de stocks, ce qui lui rendait la vie difficile. Comme l'entreprise n'avait pas de trésorerie suffisante, elle ne pouvait pas payer les containers qui provenaient d'Inde ou de Chine. Ces marchandises étaient bloquées au port d'Anvers, ce qui générait des amendes qui finissaient par constituer des montants astronomiques. "

Aujourd'hui, Chehoma est donc en phase de réorganisation et de restructuration. Ensuite, lorsque l'entreprise sera stabilisée - stabiliser une entreprise demande un an et demi à deux ans, note Pascal Leurquin -, elle sera revendue. L'idée est de rester trois ans dans une société pour la redresser puis de la revendre à un actionnaire qui aura les moyens d'assurer son développement. " Nous sommes actuellement sur deux ou trois autres dossiers que nous ne pouvons pas citer ", poursuit Pascal Leurquin.

Big Fish, une cible manquée

Futura Capital semble avoir assez rapidement atteint son rythme de croisière. La Sogepa, des avocats d'affaires, des entrepreneurs, etc. lui soumettent aujourd'hui un dossier par semaine. Le nom de Futura a ainsi été cité comme repreneur possible de Big Fish, la société spécialisée dans les pièces détachées pour imprimantes. Mais le fonds wallon n'a finalement pas été choisi. " Dans le dossier Big Fish, nous n'avons pas gagné parce qu'un concurrent américain ( le fonds S One, Ndlr) a fait une meilleure offre financière que nous. C'est dommage mais c'est la vie ", réagit Pascal Leurquin.

Le nombre de dossiers de reprises qui arrivent sur la table du fonds wallon est donc important. Etonnant ? " Pas vraiment, répond Pascal Leurquin. Dans le monde actuel, la rente de situation d'une entreprise peut être très courte. En trois ou six mois, une entreprise peut se retrouver en dehors de son marché parce qu'un concurrent surgit avec de meilleurs prix ou un produit différent. Le monde évolue tellement vite qu'une entreprise peut-être en difficulté très rapidement. " Et lorsque les difficultés surviennent, obtenir des financements bancaires devient très compliqué.

" On nous dit souvent qu'il y a beaucoup d'argent sur le marché pour des bons dossiers. En réalité, il est extrêmement difficile pour une entreprise en difficulté d'obtenir du financement bancaire ", précise l'expert.

Finalement, Pascal Leurquin et Boris Latour seraient-ils les " Bernard Tapie " des entreprises wallonnes ? Lorsqu'on lui pose la question, Pascal Leurquin réagit : " Notre volonté est de conserver une activité et de l'emploi dans le pays. Ce n'est pas ce que faisait Bernard Tapie. Oui, il rachetait aussi des entreprises en difficulté, mais parfois pour les démanteler et les revendre par appartements. Ce n'est pas notre objectif. Nous sommes intéressés à assurer la pérennité de l'entreprise. Notre objectif est d'empêcher que les entreprises qui ont un savoir-faire et une clientèle tombent en faillite et que des emplois disparaissent. Une faillite créerait un vide qui serait certes rapidement comblé. Mais par des structures et des emplois étrangers. Nous voulons conserver des entreprises et de l'emploi en Wallonie. "