Lorsque, voici quelques jours, le gouverneur de la Banque nationale, Pierre Wunsch a lancé : " il est trop tôt pour voir si un plan de relance se justifie et sous quelle forme ", il a jeté un gros pavé dans la mare. Faut-il dépenser des milliards alors que les gens ne reviennent pas encore vraiment dans les commerces et que les entreprises continuent de geler leurs investissements ? Mais d'abord, qu'entend-on réellement par " plan de relance " ? Et à quelles conditions serait-il possible ? Tentons d'y voir plus clair.
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Lorsque, voici quelques jours, le gouverneur de la Banque nationale, Pierre Wunsch a lancé : " il est trop tôt pour voir si un plan de relance se justifie et sous quelle forme ", il a jeté un gros pavé dans la mare. Faut-il dépenser des milliards alors que les gens ne reviennent pas encore vraiment dans les commerces et que les entreprises continuent de geler leurs investissements ? Mais d'abord, qu'entend-on réellement par " plan de relance " ? Et à quelles conditions serait-il possible ? Tentons d'y voir plus clair. Alors que l'économie vit sa plus forte contraction depuis un siècle, il ne faudrait donc pas l'aider ? Ce n'est pas exactement ce qu'a voulu dire le patron de la Banque nationale. Bien sûr, il faut des plans de soutien massifs. " Il faut, pendant la crise, prendre des mesures d'aide ambitieuses et ne pas hésiter ", affirme Pierre Wunsch. Car il faut bien compenser la perte massive de richesse créée par cette " coronacrise ". Le PIB de la zone euro pesait 11.800 milliards d'euros l'an dernier. Il devrait subir une contraction de 10%, soit 1.180 milliards. Cette perte de richesse sera surtout supportée par les ménages et les entreprises, chacun à hauteur d'environ 500 milliards d'euros (l'Etat prend aussi une part de la charge en récoltant moins d'impôts que prévu), observe Florence Pisani, directeur de la recherche économique chez Candriam, qui souligne que, pour l'instant, on a surtout aidé les ménages dont la perte de revenus a été compensée en grande partie. " Ce que l'on n'a pas fait en revanche, ni en Europe ni aux Etats-Unis, c'est compenser les pertes de revenus du côté des entreprises et il nous semble que cela est le gros risque sur la croissance aujourd'hui ", souligne Florence Pisani. Or, la perte de ressources des entreprises représente près de 30 % de leurs investissements bruts de 2019, poursuit l'économiste. " Elles pourraient bien sûr emprunter. Mais elles peuvent aussi ne pas vouloir augmenter leur endettement... et couper leurs investissements. " Pour éviter un effondrement de l'investissement et hypothéquer la croissance future, nous avons donc encore besoin de plans de soutien aux entreprises. " Une stimulation budgétaire de l'ordre de 4,5 points de PIB sera nécessaire pour compenser cette baisse des investissements des entreprises ", estime Florence Pisani. Pour la Belgique, cela représenterait une vingtaine de milliards d'euros. Mais au-delà d'un plan d'aide, on parle aussi de plan de relance. Un plan d'aide vient compenser immédiatement des pertes imprévues. Un plan de relance, c'est autre chose : il s'agit de mettre en place une vision stratégique, des mesures pour développer certains secteurs, certaines activités. L'Allemagne l'a mis en place au niveau de son industrie, de même que, partiellement, la France qui a dévoilé des plans pour aider des secteurs stratégiques, comme l'aéronautique ou l'automobile. Mais chez nous ? Nous n'y sommes pas encore. Et le pire à faire, dans l'état de nos finances publiques, serait de dépenser sans réfléchir. " Il ne faut pas donner l'impression que l'argent est devenu gratuit ", souligne Pierre Wunsch. C'est pour cela qu'il estime donc qu'il est trop tôt pour lancer un plan de relance. Un plan de relance belge se heurterait en effet d'abord à un obstacle économique. " Réaliser un plan de relance en Belgique est extrêmement compliqué, observe Bernard Keppenne, l'économiste en chef de CBC. Car notre économie et nos entreprises dépendent fortement des exportations. " Un plan de relance national n'aurait en effet pas d'impact sur la capacité de nos clients étrangers à recommencer à nous acheter nos produits. Tant qu'un climat de confiance ne reviendra pas sur l'économie mondiale, une partie de nos entreprises resteront donc handicapées. On le voit dans l'absence de volonté à vouloir investir. " Selon les chiffres publiés par la Banque nationale, environ 60 % des entreprises reportent ou annulent leurs investissements, dans une situation où pourtant les taux d'intérêt sont bas et où les entreprises ont un accès au crédit relativement aisé ", affirme Bernard Keppenne, qui note donc que ce ne sont pas les conditions financières qui empêchent la reprise, mais le contexte de défiance. Tout comme, d'ailleurs, cette même défiance ne fait pas encore revenir les ménages dans les magasins autant qu'auparavant. Un plan de relance se heurterait aussi à un vaste problème financier. Qui le payerait ? L'Etat ? Mais il est déjà très endetté. La crise actuelle devrait porter le niveau de la dette publique à 120% du PIB, voire davantage. Certains vont plus loin et se demandent pourquoi les Etats s'endettent autant depuis trois ou quatre décennies. " Cette hausse de la dette publique est la contrepartie obligée du fait que nous vivons dans des économies où les agents privés dépensent (en consommation ou en investissements) moins que ce qu'ils gagnent, répond Anton Brender, chief economist de Candriam. Il faut donc en face quelqu'un qui dépense plus que ce qu'il gagne, et c'est l'Etat. Ce ne sont donc pas les agents privés qui épargnent pour financer l'endettement des Etats. C'est l'endettement de l'Etat qui est nécessaire pour permettre aux agents privés d'épargner. " Et cela change donc les perspectives. Plutôt que mobiliser l'argent public, une relance véritable devrait susciter les ménages et les entreprises à dépenser. " En caricaturant très fort, si toutes les personnes qui avaient de l'épargne se disaient demain : je vais lancer mon entreprise, cela générerait de l'activité dans de multiples domaines et, effectivement, nous n'aurions plus de problèmes ni de finances publiques, ni de relance, constate Philippe Ledent, senior economist chez ING Belux qui ajoute que, de même, si les gens qui épargnent et n'ont pas l'âme d'un entrepreneur consommaient davantage, la croissance repartirait de l'avant. " On estime aujourd'hui que, tant dans les pays développés que dans les pays émergents, les ménages et les entreprises, en moyenne, mettent chaque année de côté 2% du PIB ( . Un trop-plein d'épargne qui a été maintes fois expliqué, par le vieillissement de la population, l'absence de révolution technologique et la baisse de productivité. " Nous nous plaignons d'un manque de financement pour des projets, mais le problème est sans doute simplement que nous n'avons pas suffisamment d'idées. Ce qui génère un excès d'épargne, qui se retrouve investi en dettes publiques parce que l'Etat est alors condamné à dépenser pour 'tenir la baraque' ", poursuit Philippe Ledent. Voilà pourquoi il est intéressant de recanaliser cette épargne, non vers les livrets défiscalisés (dont une partie sert à l'achat, par les banques, d'obligations d'Etat), mais directement vers les entreprises. " Il faudrait par exemple, conseille Bernard Keppenne, supprimer l'exemption fiscale sur les comptes d'épargne et mettre en place une possibilité de financement des entreprises par les particuliers ( ajoutons que la Wallonie et Bruxelles ont également pris des initiatives en ce sens, Ndlr) - comme c'est déjà le cas en Flandre - et privilégier tout ce qui est crowdlending et crowdfunding ". Sans compter que d'un point de vue psychologique, si les citoyens investissent davantage dans leurs entreprises, ils seront davantage concernés par la bonne marche de celles-ci. On créerait une sorte de cercle économique vertueux. Mais si nous n'avons pas de plan de relance, c'est aussi en raison de l'inaction politique. " Nous n'avons pas aujourd'hui en Belgique un monde politique capable de mener un plan de relance, assène Bernard Keppenne. Un plan de relance n'aurait aucune valeur, vu l'absence de vision du monde politique belge. Nous ne sommes pas capables aujourd'hui de dire : nous allons faire un grand plan d'investissement et voilà les grandes lignes que nous allons mettre en place. Le monde politique n'effectue que des saupoudrages, à droite et à gauche, qui n'ont généralement aucune utilité, qui sont des mesures uniquement électoralistes et qui coûtent cher. " Et c'est vrai, certaines mesures récentes ont eu le don d'énerver les économistes. On songe à ce fameux " chèque consommation " décidé par le gouvernement. Une mesure qui incite les entreprises, en défiscalisant la dépense, à distribuer jusqu'à 300 euros à leurs employés sous forme de chèques à consommer dans les secteurs en difficulté comme l'horeca ou la culture. " Une mesure inefficace, démagogique et idiote ", tacle Etienne de Callataÿ, le cofondateur de la société de gestion d'actifs Orcadia, dans les colonnes de L'Echo. Cette mesure accroît les inégalités, puisqu'elle sera utilisée par les entreprises qui sont en bonne santé et peuvent se permettre cette dépense. Elle bénéficiera à ceux qui ont conservé leur emploi, creusant encore le fossé entre eux et ceux qui l'on perdu. Et cela ne sert à rien. " L'argent est fongible, rappelle Philippe Ledent. Cette prime va servir à acheter un bien que l'on avait déjà planifié d'acheter. " Le seul effet du chèque sera donc d'augmenter de 300 euros l'épargne de ménages qui n'ont pas souffert de la crise. On est donc loin d'une vision. " Faire une bonne relance, c'est avoir une bonne stratégie et que tout le monde la comprenne. La confiance est un élément terriblement important, et n'a pas besoin de subside pour exister, souligne le senior economist d'ING Belux, qui se dit " persuadé que le modèle allemand est le meilleur. Précédemment, l'Allemagne avait décidé de sortir du nucléaire. C'était une mesure que l'on pouvait discuter et qui a fait que des centrales au charbon ont parfois remplacé des centrales nucléaires, mais tout était clair. La décision était prise et l'on était certain que le gouvernement n'allait pas revenir en arrière. Cette clarté stimule l'économie parce que l'investisseur a confiance dans la décision. Vous générez une certitude et c'est un élément crucial de la relance bien plus que les subsides ". Le plan allemand de 130 milliard d'euros possède des éléments qui encouragent les économies d'énergie, l'énergie verte, la voiture électrique. La France a décidé d'aider des secteurs clés comme l'automobile ou l'aéronautique et prend des décisions très ambitieuses. " En Belgique, en revanche, c'est plus difficile. Il y a des clivages entre Régions, des oppositions citoyennes à tel ou tel projet, constate Philippe Ledent. Cela coûte de l'argent et du temps. " " Toute politique de relance aurait besoin chez nous de deux préalables, ajoute-t-il : un accord politique permettant d'avoir un gouvernement fort, doté d'une majorité large et soudée. Et un contrat social pour assurer une paix sociale et l'adhésion de tous au projet. Les travailleurs doivent avoir la certitude de pouvoir bénéficier du partage de fruits de cette relance. ". Une feuille de route pour le prochain gouvernement ?