Ces jours derniers, est sorti en salle un film intitulé Yesterday. Son scénario ? Un jeune musicien qui peine à percer se retrouve, suite à un accident et à un black-out planétaire, projeté dans un monde parallèle dans lequel les Beatles n'ont pas existé. Il commence à chanter quelques-unes de leurs chansons que personne, sauf lui, ne connaît. Et si c'était le moyen de lancer sa carrière en plagiant le groupe ?

Assez ironiquement, la sortie du film a elle-même été entachée par des rumeurs de plagiat. Le pitch ressemble, il est vrai, au scénario de Jean-Philippe où Fabrice Lucchini se retrouve dans un monde parallèle où son idole Johnny Hallyday n'existe pas et s'appelle simplement Jean-Philippe Smet. On sait que ce script a fait un temps le tour des studios américains dans l'idée d'en tourner un remake avec d'autres artistes : on évoqua Madonna puis Bruce Springsteen, mais rien ne se fit. On sait aussi que David Blot, un auteur français, publia en 2011 chez un petit éditeur une bande dessinée intitulée Yesterday, déjà basée sur ce ressort scénaristique - il vient d'ailleurs de la republier en ligne. Et le manga Boku wa Beatles publié en 2010 au Japon usait également de ce même principe uchronique d'un monde sans les quatre garçons de Liverpool.

Vouloir se mettre à la place de Steve Jobs est paradoxal : lui-même n'aurait évidemment jamais voulu se mettre dans la peau de quelqu'un d'autre. C'est d'ailleurs ainsi qu'il a mené sa carrière.

Alors, plagiat ou pas ? Difficile à dire. Tout adolescent qui a découvert les Fab Four, a partagé un jour ce sentiment que les Beatles ne " pouvaient pas ne pas exister ". Avant d'être une idée géniale, c'est donc une idée universelle. Peut-être l'émanation du zeitgeist, notre bain collectif...

Etonnamment, le film ne pose pas cette question du zeitgeist. Il repose sur deux postulats (un rien contradictoires, du reste) : il présente un monde qui, même sans les Beatles, ne serait pas radicalement différent du nôtre, et argue que les titres des Beatles, s'ils sortaient aujourd'hui, seraient immédiatement des succès planétaires. Transposons cela à Picasso et on voit immédiatement que l'équation n'est pas si évidente : si ses toiles sont en vedette dans les musées et flambent en salles des ventes, c'est précisément parce que ce sont des Picasso. Qu'en serait-il d'un artiste qui peindrait comme Picasso aujourd'hui ? Question indécidable. Bref, le film accrédite un peu paresseusement l'idée que les chefs-d'oeuvre naissent ex nihilo et qu'ils sont reproductibles à n'importe quelle époque.

Drôle, quand on sait que lorsqu'il composa Yesterday - qui s'appelait alors Scrambled Eggs - Paul McCartney lui-même fut hanté par la possibilité d'un bain collectif. En se mettant au piano, il crut que cette mélodie ne lui appartenait pas, qu'il s'agissait d'un plagiat involontaire d'un titre déjà existant. Pendant plusieurs jours, Sir Paul ne dit rien aux autres membres du groupe de peur qu'ils ne se moquent de lui. Lui-même resta avec le sentiment qu'il avait capté cette mélodie dans un monde parallèle.

Le film repose sur le mythe romantique du génie " hors sol ". Normal, c'est un postulat de comédie. Or, dans la vraie vie, ces jours-ci, à l'occasion du départ de Jonathan Ive, le designer de tous les succès d'Apple, on reparle d'un autre génie : Steve Jobs. Avec une question qui depuis sa mort en 2011, se révèle tout aussi vertigineuse que celle d'un monde sans Beatles : " Que ferait Steve Jobs s'il était toujours là ? ".

Question universelle aussi. Pas une journée ne se passe sans que quelqu'un chez Apple ou ailleurs ne se la pose. Quel nouveau produit aurait-il inventé ? Il aurait certainement déjà lancé the next big thing, donnant naissance à quelque chose qui aurait radicalement changé notre quotidien. Mais quoi ?

" Que ferait Steve Jobs ? ", ce mantra obsède plus d'un CEO aujourd'hui. Mais toute réponse est aussi improbable que celle d'imaginer un monde sans Beatles. Et aussi stérile. Car vouloir se mettre à la place de Steve Jobs est paradoxal : lui-même n'aurait évidemment jamais voulu se mettre dans la peau de quelqu'un d'autre. C'est d'ailleurs ainsi qu'il a mené sa carrière.

Ce mythe du génie, cette invention romantique, enferme finalement Apple dans un double imaginaire toxique et inhibant : celui de l'homme providentiel et du produit providentiel, notamment l'iPhone. Or, après le hardware, s'ouvre une nouvelle ère pour Apple, dans les services. Peut-être l'occasion pour la firme de Cupertino de prouver sa créativité en se libérant de la figure du génie.