Tombera, tombera pas ? Autrefois fleuron de l'économie allemande, Deutsche Bank, un des plus importants géants bancaires de la planète finance par la taille de son bilan (1.600 milliards d'euros) et l'éventail de ses activités aux quatre coins du monde, n'en finit plus de s'effondrer en Bourse, plombée par les inquiétudes grandissantes sur son état de santé. Le titre a perdu plus de la moitié de sa valeur depuis le début de l'année, pour se négocier aujourd'hui autour des 10 euros, contre plus de 110 euros avant la crise financière de 2008. Résultat, Deutsche Bank ne pèse plus en Bourse que 15 milliards d'euros. Incroyable : la " petite " banque belge KBC et ses 20 milliards d'euros valent aujourd'hui plus que tout le groupe allemand en Bourse. Nombreux sont ceux qui ne peuvent s'empêcher de repenser à la catastrophe financière du 15 septembre 2008, lorsque fut brutalement annoncée la faillite de Lehman Brothers, l'une des plus grandes banques d'investissement américaines.
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Tombera, tombera pas ? Autrefois fleuron de l'économie allemande, Deutsche Bank, un des plus importants géants bancaires de la planète finance par la taille de son bilan (1.600 milliards d'euros) et l'éventail de ses activités aux quatre coins du monde, n'en finit plus de s'effondrer en Bourse, plombée par les inquiétudes grandissantes sur son état de santé. Le titre a perdu plus de la moitié de sa valeur depuis le début de l'année, pour se négocier aujourd'hui autour des 10 euros, contre plus de 110 euros avant la crise financière de 2008. Résultat, Deutsche Bank ne pèse plus en Bourse que 15 milliards d'euros. Incroyable : la " petite " banque belge KBC et ses 20 milliards d'euros valent aujourd'hui plus que tout le groupe allemand en Bourse. Nombreux sont ceux qui ne peuvent s'empêcher de repenser à la catastrophe financière du 15 septembre 2008, lorsque fut brutalement annoncée la faillite de Lehman Brothers, l'une des plus grandes banques d'investissement américaines. Parce que le groupe vient de se voir infliger une lourde amende par la justice américaine pour son rôle dans la crise des subprimes aux Etats-Unis. Montant de la facture : 14 milliards d'euros ! Soit quasiment autant que la valeur actuelle du groupe en Bourse. Deutsche Bank négocie avec les autorités américaines afin de ramener le montant de l'amende à plus ou moins 5 milliards de dollars. Info ou intox ? En attendant, l'édifice vacille. Le coup de matraque américain vient frapper une banque déjà très fragile, encore récemment éclaboussée par une affaire de blanchiment d'argent en Russie, laquelle pourrait lui coûter une amende de 10 milliards de dollars de plus sachant que, de son côté, BNP Paribas a écopé de 9 milliards pour avoir contourné l'embargo américain contre le Soudan. Bref, quoi qu'elle en dise, la banque aurait quand même besoin d'un supplément de capital. Comme le rappelle Roland Gillet, professeur de finance à la Sorbonne ainsi qu'à l'ULB (Solvay), Deutsche Bank est dans l'oeil du cyclone depuis un certain moment. " Elle connaît différents problèmes d'ordre opérationnel, de gouvernance et de modèle d'affaires. Ces difficultés ne sont pas neuves. L'Etat allemand en a conscience depuis longtemps. De même que les organes de régulations et de surveillance européens qui, vu la taille de la banque et ses problèmes spécifiques, la tiennent à l'oeil depuis un certain temps. Et pour cause : il s'agit de la banque la plus en vue de la première économie de la zone euro. Ce qui est nouveau par contre, c'est que Deutsche Bank voit aujourd'hui les projecteurs se braquer sur elle pour cause de commercialisation de produits subprimes, avec à la clé une amende très importante. Le métier de la banque étant bien entendu basé sur la confiance, cette amende colossale n'arrange rien pour Deutsche Bank ni en termes de montant ni en termes de timing. " Un avis que partage le professeur Eric Dor, directeur des Etudes économiques auprès de l'école de commerce IESEG (Lille). " La capacité de Deutsche Bank à générer des bénéfices, qui lui permettrait d'augmenter ses fonds propres de manière organique sans nouvelles émissions, est fortement remise en question, signale-t-il. Pour le deuxième trimestre 2016, son ratio CET1 (le noyau dur des fonds propres, Ndlr) s'est établi à 10,8 %. Ce ratio dépasse de très peu le plancher exigé par les régulateurs, soit 10,75 %. " La maison de Francfort souffre en effet des incertitudes liées au Brexit. A cela s'ajoute le problème chronique des banques italiennes, qui sème le doute sur la solidité des autres banques de la zone euro. Ces turbulences qui secouent l'ensemble du secteur bancaire européen, viennent donc se greffer sur des difficultés propres à " DB " (comme le disent les traders dans les salles de marché). Qualifiée de " banque systémique " (c'est-à-dire l'une des 30 plus grosses banques au monde dont la culbute pourrait entraîner la culbute d'autres institutions financières), Deutsche Bank traîne en effet un catalogue de problèmes derrière elle : plus de 8.000 litiges judiciaires pour des déconvenues du passé et autres scandales de manipulation de marché (Libor, etc.), un gigantesque portefeuille de produits dérivés très difficile à dénouer, etc. Sans oublier de gros cafouillages comme une erreur de virement de 7 milliards de dollars l'an dernier. " Trop grosse pour faire faillite ", " trop complexe pour être gérable " : le problème comme le souligne Christophe Nijdam, directeur général de l'ONG Finance Watch, c'est qu'on n'est pas sorti de la crise. " Contrairement à ce que beaucoup pensent, les problèmes ne sont toujours pas réglés. La régulation financière n'est pas achevée alors qu'on parle déjà de dérégulation, oubliant que la crise actuelle est le résultat de cette dérégulation et non pas l'inverse. La meilleure illustration en est que certains voient dans Deutsche Bank un Lehman Brothers bis... huit ans après la faillite de cette dernière. A ceci près que le bilan de DB fait trois fois la taille de Lehman, sans même parler de ses produits dérivés systémiques qui pèsent 20 fois la taille du produit intérieur brut (PIB) de l'Allemagne ", souligne l'ancien analyste bancaire. Assommée par la menace d'une amende gigantesque alors qu'elle était en train de se trouver un nouveau modèle d'affaires et de mettre de l'ordre dans son modèle de gouvernance, Deutsche Bank doit en outre effectuer sa refondation dans un contexte politique très difficile. La banque ne va pas bénéficier d'un traitement de faveur de la part des autorités américaines. Les relations transatlantiques ne sont pas spécialement au beau fixe. L'amende de 8,9 milliards de dollars qui était tombée sur BNP Paribas puis celle de 14 milliards sur le groupe VW ont suscité des grimaces du côté européen, et réciproquement, les 13 milliards d'euros infligés à Apple (alors que McDonald's, Facebook ou Amazon attendent leur sort) ont provoqué l'indignation de Washington. Et l'échec des négociations du traité transatlantique (le TTIP) n'a pas amélioré les choses. " Même si les deux affaires ne sont pas liées, il est assez piquant de constater qu'Apple est au même moment sous le feu de la Commission européenne avec une amende dont le montant est similaire, remarque Roland Gillet. A ceci près que l'amende est totalement supportable pour Apple, vu la montagne de liquidités sur laquelle la firme est assise tandis que pour Deutsche Bank, le montant représente une part significative de ses fonds propres. On peut aussi s'interroger sur les montants de ces amendes fixés de manière totalement arbitraire et qui, d'un côté ne touchent quasiment pas l'entreprise alors que de l'autre, peuvent avoir des conséquences déterminantes sur ses tentatives de redressement. Il est clair que Deutsche Bank devient à cause de cela nettement moins concurrentielle que d'autres acteurs de la finance internationale, notamment anglo-saxons. " En Allemagne, on est convaincu d'être les victimes d'une nouvelle guerre commerciale : le président de la commission économique du Parlement allemand, Peter Ramsauer, estime que les Etats-Unis ont " une longue tradition " d'utiliser toutes les opportunités possibles pour mener ce type d'actions guerrières si elles profitent à leur économie. Mettre à genoux une des rares banques d'investissement européennes capables de concurrencer les banques d'affaires américaines est évidemment dans l'intérêt des Etats-Unis. Ce sentiment anti-américain doit cependant être relativisé quand on se rappelle ce que les banques américaines ont dû débourser pour s'être méconduites pendant la crise. Bank of America/Merrill Lynch a conclu plus de 30 transactions et payé 77 milliards de dollars. La facture a presque été aussi salée pour JP Morgan Chase : 24 transactions débouchant sur une ardoise de plus de 40 milliards et Citigroup en est à une vingtaine de milliards... Mais le fait que d'autres banques américaines aient été soumises au même traitement n'est pas nécessairement une bonne nouvelle : quand Deutsche Bank affirme qu'elle ne paiera jamais un montant approchant de 14 milliards, on peut se demander si la banque n'est pas trop optimiste. Si DB fait l'objet de spéculation et voit son cours plombé par les marchés, c'est aussi parce que la méfiance est de retour. Certains gros hedge funds ne s'en privent pas et n'ont pas hésité ces derniers jours à adopter des positions short sur la banque (emprunter des actions pour les revendre tout de suite). Ils savent que toutes les banques universelles qui, comme Deutsche Bank, " ont des activités de marché nettement plus développées que leurs consoeurs sont fragilisées sur le plan de la liquidité ", indique Christophe Nijdam. " Pourquoi ? Parce que ces banques qui font de la tenue de marché se financent principalement à court terme sur le marché du wholesale funding(marché interbancaire, dépôts des très grandes entreprises, "commercial paper", etc., Ndlr) Ce dernier est par nature instable. Mais il est encore plus instable aujourd'hui à cause de la méfiance renouvelée des banquiers entre eux. La meilleure preuve en est que le niveau des dépôts des banques de la zone euro auprès de la BCE dépasse désormais les 1.000 milliards d'euros au lieu de se retrouver dans le marché interbancaire. La BCE est devenue de facto le marché interbancaire de dernier ressort. Un peu comme en 2007-2008, les banques ne se font plus confiance entre elles. Tout simplement parce que leurs bilans ne sont pas transparents. " Autre raison de cette méfiance : l'environnement qui ne s'améliore pas. Depuis l'été 2015, on vit en fait une crise financière larvée, qui a démarré avec la crise boursière chinoise, qui théoriquement n'aurait pas dû avoir sur le reste du monde l'effet de vague qu'elle a eu, mais qui a effrayé tout le monde en raison du signal qu'elle a envoyé à propos du ralentissement de la croissance chinoise. A cela est venue s'ajouter, fin 2015, la décision de la Fed de relever d'un simple quart de pour cent son taux directeur, ce qui a fortement accentué la volatilité sur les marchés. Enfin, début 2016, il y a eu la prise de conscience par les marchés et les investisseurs des conséquences des nouvelles règles européennes de renflouement des banques (bail-in), qui interdisent théoriquement aux Etats d'intervenir pour sauver un établissement financier. Le nouveau système qui doit décharger les Etats de ce poids, que l'on a baptisé l'Union bancaire, est en construction depuis 2012. Il repose sur trois piliers : un système intégré de supervision, un mécanisme de résolution unique pour les banques qui défaillent et un fonds européen de garantie de dépôts qui doit remplacer les fonds nationaux. Nous avons désormais un contrôleur européen unique (la Banque centrale européenne) pour la majeure partie des banques de la zone euro. Les banques ont toutes dû faire approuver par leur contrôleur un plan de résolution qui indique comment démanteler sans chaos ces établissements en cas de faillite. Un plan qui met systématiquement à contribution les actionnaires, les détenteurs d'obligations mais aussi les gros déposants, ce qui n'est pas fait pour rassurer les clients d'une banque en difficulté. Et il reste encore un grand chantier : celui du fonds de garantie européen censé protéger les petits déposants. Il n'est pas encore vraiment constitué (les banques ont seulement commencé à l'approvisionner) et il est bien trop faible pour faire face au choc d'une faillite d'une banque systémique. Non seulement ce système est trop faible, mais on observe, ces derniers mois, que ces nouvelles règles sont quasiment impossibles à mettre en oeuvre d'un point de vue politique. Même pour les petites banques. Il suffit de regarder ce qui s'est passé en Italie où les autorités ont préféré s'en passer pour sauver d'une autre manière quatre petites banques régionales et reporter à plus tard le problème Monte dei Paschi. Ces règles sont de facto inapplicables, certainement pour les grosses banques too big to fail. Cela replace du coup les Etats en première ligne pour sauver les banques, même si Angela Merkel a dit qu'elle ne volerait pas au secours de DB. De fait, ces nouvelles règles de renflouement des banques européennes imposent aux Etats d'intervenir en dernier lieu (après avoir sollicité les actionnaires, les créanciers et les gros déposants). " C'est l'effet cocktail de ces composants qui suscite la nervosité sur les marchés et la crainte des investisseurs, juge Christophe Nijdam. Car le problème, c'est qu'on ne voit pas très bien qui pourrait servir de dernier rempart contre une nouvelle crise bancaire. Les Etats sont out et le bilan de la BCE arrive tout doucement à saturation. Que peut encore faire cette dernière aujourd'hui ? Sa politique monétaire a évité l'effondrement du système mais elle pose un énorme problème de business model aux banques. Elle n'a pas non plus réussi à relancer l'économie. Quelle est la prochaine étape : La fuite devant la monnaie et la montée des extrémismes qui s'ensuivrait ? Le tableau n'est pas réjouissant. " Voici juste huit ans, la faillite de Lehman Brothers donnait le signal de la curée dont nos grandes banques furent les premières victimes. Est-on reparti comme en 2008 ? Sans doute pas, car l'histoire ne se répète jamais vraiment. Une faillite de Deutsche Bank ? "Nous n'en sommes pas là, fort heureusement, rassure Roland Gillet. Les mécanismes européens mis en place depuis 2008 doivent encore faire leur preuve en cas de crise généralisée, mais ils devraient être largement suffisants, si besoin est, pour sauver Deutsche Bank comme pour sauver d'autres banques ." Par rapport à 2008, le contexte a changé en effet. Les banques, mêmes si elles restent fragiles, sont dans une autre situation qu'il y a huit ans : elles sont moins endettées et moins risquées. " Entre fin 2008 et le début de cette année, le total de bilan des banques belges a baissé de près de 30 % alors que leurs fonds propres ont augmenté de 35% ", soulignait lors d'un séminaire chez Febelfin voici quelques jours Freddy Van den Spiegel, ancien chief economist de Fortis et aujourd'hui professeur (Vlerick, ULB, etc.). Mais le risque d'une contagion n'est pas exclu. Le parallèle avec Lehman Brothers est là : en 2008, la mise en faillite de la banque d'affaires américaine a fait tomber de très nombreux dominos, jusque chez nous : certains produits qui avaient été commercialisés par Ethias ou Citibank Belgium, par exemple, ont brusquement perdu leur valeur. Or, avec Lehman, on parlait d'une banque affichant un bilan de 600 milliards de dollars. Aujourd'hui, le bilan de Deutsche Bank, même s'il a fondu, représente encore près de trois fois cette somme, à quoi il faut ajouter une masse colossale de " produits dérivés " : Deutsche Bank détient un portefeuille de produits tels que contrats sur taux d'intérêts, matières premières, etc. portant sur 73.000 milliards de dollars d'actifs, ce qui représente 13 % du total de tous les produits dérivés mondiaux ! Certes, la valeur de marché de ces contrats ne représente qu'une vingtaine de milliards de dollars, mais l'importance de ces montants explique que, le 29 juin dernier, le FMI a affirmé tout simplement que la banque allemande " représente le risque le plus important pesant sur le système financier mondial ". C'est facile à comprendre : si Deutsche Bank ne parvenait plus à honorer certains contrats, un sentiment de panique s'emparerait des marchés, tout comme en 2008. Or, comme Lehman en 2008, Deutsche Bank s'est beaucoup trop reposée sur " l'effet de levier ", limitant ses fonds propres pour doper ses revenus par actions. Aujourd'hui, ses fonds propres ne représentent que 3,4 % du total de ses actifs, c'est presque le même niveau que Lehman Brothers voici huit ans ! Cela signifie que si ses actifs perdent 3,4 %, la banque n'a plus un euro de capital. C'est ce qui inquiète non seulement le FMI, mais beaucoup d'acteurs du marché. En fin de semaine dernière, certains gros hedge funds ont indiqué ne plus vouloir de la banque allemande comme contrepartie. Une information qui a provoqué une nouvelle dégringolade de l'action. Le domino Deutsche Bank n'est pas tombé, mais il vacille dangereusement...