A la tête de The Firm depuis la fin 2018, David Solomon incarne le nouveau Goldman Sachs, moins opaque et plus transparent dans sa communication. De passage à Paris, où il réunissait son conseil d'administration, le patron de la banque d'investissement nous a détaillé sa vision de l'économie.

Tensions géopolitiques et commerciales, records d'endettement... Certains experts disent que 2020 sera l'année de la prochaine grande crise financière. Vous aussi ?

DAVID SOLOMON. Je n'anticipe pas de crise financière majeure en 2020. En ce moment, il y a un effort énorme de politique monétaire pour soutenir la croissance dans le monde. Je ne vois pas d'indication que cela s'arrête prochainement. Dans ce contexte, le risque que la croissance économique connaisse une inflexion brutale à court terme nous semble faible. Bien sûr, le contexte géopolitique peut changer la donne, mais invoquer le risque d'une crise financière relève d'un tout autre registre.

Pourquoi ?

Beaucoup de gens ont tendance à prendre pour référence la crise de 2008. Nous avons connu une crise financière qui était sans précédent depuis les années 1930. Je pense pour ma part que le scénario le plus probable est celui d'un ralentissement de la croissance mondiale. Et ceci n'a pas vocation à se traduire par une crise financière, y compris dans un scénario où les Etats-Unis rentreraient en récession. Mais je ne souscris pas à l'hypothèse selon laquelle la fin attendue d'un cycle économique se traduise nécessairement par une crise financière, et je ne vois pas à ce stade de catalyseur susceptible de déclencher une telle crise.

Mais il y a des points d'inquiétude ?

Certainement. Les niveaux de dette publique et l'environnement de taux extrêmement bas, voire négatifs, particulièrement en Europe, sont des sujets d'inquiétude. Si, pour une raison ou pour une autre, il devait y avoir une correction, cela mettrait très rapidement le système sous pression. Les questions géopolitiques sont aussi une source de préoccupation. Mais le propre d'une crise financière, c'est un contexte dans lequel des actifs particulièrement surévalués et souvent illiquides sont adossés à des niveaux d'endettement élevés. Or, à court terme, ces conditions ne sont pas réunies, même si les choses peuvent bien sûr évoluer.

Multiples de prix élevés dans le " private equity ", l'immobilier, ou sur le S&P 500... Cette abondance de liquidités ne favorise-t-elle pas l'émergence de bulles ?

Il faut regarder les références de multiples historiques. Bien sûr, les prix des actifs ont augmenté du fait de la politique monétaire et des liquidités disponibles sur le marché, mais le multiple de résultat net du S&P 500 se situe autour de 17 fois. Sur une base historique, cela signifie que les actions sont valorisées de façon plutôt appropriée. Si vous comparez avec les marchés en mars 2000 et les multiples sur le Nasdaq à l'époque, cela n'a rien à voir ! Quant au private equity, c'est une source de capital de long terme que des épargnants mettent à la disposition des gérants de fonds sur des périodes pouvant aller jusqu'à 10 ans. Donc, là encore, les ingrédients pour provoquer une crise financière ne semblent pas réunis.

Il y a un effort énorme de politique monétaire pour soutenir la croissance dans le monde. Je ne vois pas d'indication que cela s'arrête prochainement.

Comment observez-vous l'évolution autour du Brexit ?

J'observe la situation et ses divers rebondissements comme vous depuis plusieurs années. La probabilité qu'un Brexit dur se produise semble avoir augmenté au cours des derniers mois, mais qui sait comment cela va finir ? C'est important pour les marchés que nous débouchions sur une résolution et qu'il y ait de la clarté sur l'avenir. Une absence de visibilité prolongée serait mauvaise pour les marchés.

L'impact sur la City se ressent déjà ?

Je pense que ce n'est pas aussi clair que certains le pensent, mais c'est, en tout état de cause, un coup d'arrêt pour la place financière de Londres, même si la technologie donne aujourd'hui beaucoup plus de flexibilité. Dans le cadre d'un Brexit dur, je parierais sur un basculement des ressources au cours des 10 années suivantes. Regardez Goldman Sachs, nous avons aujourd'hui nettement plus de gens en Europe continentale que lorsque ceci a commencé. Par ailleurs, en tant que plateforme technologique, nous pouvons aussi nous poser la question de renforcer notre présence aux Etats-Unis.

Craignez-vous des effets sur l'Europe ?

L'Union européenne est un projet politique essentiel et dont le bon fonctionnement est très important dans l'ensemble de ses composantes, y compris économique et monétaire. Mais force est de constater que si, à l'avenir, d'autres pays choisissaient cette voie en suivant l'exemple du Royaume-Uni, cela mettrait les institutions européennes sous pression.

Facebook veut lancer sa propre monnaie et son propre portefeuille électronique. Avez-vous eu des discussions avec eux ?

Je ne peux pas commenter les discussions éventuelles que nous pouvons avoir avec nos clients. Ce que je peux vous dire, c'est que je trouve le principe intéressant. Nous faisons des recherches approfondies au sujet du concept de " tokenisation ", au potentiel duquel nous croyons, et qui désigne la création grâce à la blockchain d'une monnaie numérique stable basée sur un panier de monnaies réelles qui permet de déplacer de l'argent à travers les frontières et sans frictions. C'est la direction dans laquelle le système de paiement va aller. Mais quant à déterminer si c'est cette plateforme ou l'une des 50 autres que les gens regardent qui fera le plus de progrès, je ne saurais pas vous le dire.

JP Morgan a lancé sa propre monnaie virtuelle. Pourriez-vous jouer un rôle dans cette disruption ?

Absolument ! Beaucoup de gens regardent dans cette direction. Mais il est trop tôt pour dire quelle plateforme va s'imposer. Sheryl Sandberg (directrice des opérations de Facebook, Nldr) elle-même a dit qu'on était encore très, très loin du lancement. Partez du principe que toutes les institutions financières importantes dans le monde regardent le potentiel de la " tokenisation ", du stable coin et des paiements sans frictions.

Pensez-vous qu'on a besoin de plus de régulation avant d'aller plus loin ?

Je pense que les régulateurs du monde entier sont en train de regarder ce qui se passe. Ils se demandent comment cela va fonctionner et sont très attentifs aux flux de paiement. Il y aura une évolution de la régulation, c'est certain.

Des banques peuvent disparaître à cause de ces nouveaux acteurs ?

Je ne pense pas que des banques disparaîtront à cause de ça. Certes, elles vont devoir évoluer, car les métiers liés aux flux de paiement vont devenir moins profitables. Mais il y a beaucoup d'autres raisons pour lesquelles les banques doivent rester innovantes, faute de quoi elles disparaîtront.

Mais on peut imaginer que Facebook ou un autre Gafa commence avec le libra et étende ses activités financières aux dépôts ?

Croyez-vous que les géants de la tech, qui ont d'autres sujets de préoccupation pour le moment, veuillent se soumettre aux mêmes contraintes réglementaires que JP Morgan ou Goldman Sachs ? Certes, ces entreprises ont beaucoup de clients et vont certainement essayer de les monétiser. Il me semble cependant qu'elles essaieront de sceller des partenariats avec les banques plutôt que de devenir des banques elles-mêmes. Nous sommes d'ailleurs partenaires d'Apple dans les cartes de crédit.

Ils pourraient devenir concurrents sur certains métiers...

Bien sûr, mais pour cela, il leur faudra obtenir la confiance des clients sur de grandes questions fondamentales en termes de gestion des risques, de capacité de financement...

Trouvez-vous que les banques sont trop régulées ?

La régulation est importante pour les institutions financières et l'évolution des 10 dernières années a été bénéfique pour la sécurité et la stabilité du système. Aux Etats-Unis, je pense qu'il est raisonnable, après 10 ans, de regarder ce qui a été fait et de voir ce qui a effectivement contribué à la stabilité du système et ce qui a pu créer des frictions. Il est évidemment fondamental d'éviter l'explosion d'une crise, mais il faut en même temps permettre aux banques de pouvoir prêter de l'argent pour financer la croissance de l'économie.

Elizabeth Warren pourrait devenir la candidate démocrate en 2020. Est-ce que vous attendez un débat intense dans la campagne sur la régulation des banques ?

Je ne pense pas que la régulation sera un sujet majeur, mais l'aile progressive du Parti démocrate va sans doute mener une discussion sur le rôle des institutions financières au profit de la croissance inclusive. Mais je pense qu'il y aura beaucoup plus de discussions autour des données personnelles des grandes plateformes de technologie.

Pensez-vous que les Gafa ont remplacé les " bad guys " de Wall Street dans l'esprit des gens ?

Ce sont des entreprises très jeunes nées il y a moins de 20 ans. Elles ont fait beaucoup de bonnes choses, mais aussi des erreurs. Ce ne sont pas des bad guys et les banques des good guys. Elles contribuent à l'économie avec leurs forces et leurs faiblesses, mais elles devront évoluer, tout comme les régulateurs. Sur ce point d'ailleurs, je pense que le régime réglementaire en Europe est en avance sur celui des Etats-Unis.

Depuis votre arrivée à la tête de Goldman Sachs vous avez essayé de changer la culture pour rendre la banque plus ouverte et accessible. Pourquoi était-ce si important ?

Les fondements culturels de Goldman Sachs restent intacts. C'est une organisation fondée sur l'esprit d'équipe, entrepreneuriale et innovante. Elle croit dans l'excellence à un niveau très élevé et à la diversité des talents. Ceci n'a pas changé. En tant que nouveau CEO, j'ai une perspective différente de celle de mon prédécesseur (Lloyd Blankfein, Ndlr) sur certains sujets et je souhaite en particulier mettre la banque en position de croître pour les prochaines années. Une des choses que j'essaie de faire est effectivement d'être plus transparent vis-à-vis des investisseurs. Nous étions une société privée jusqu'en 1999, opérant sur un modèle de partnership. Après notre introduction en Bourse, nous avons crû tellement vite jusqu'à la crise financière que nous n'avions pas besoin d'adapter notre niveau de transparence. Donc, une de mes priorités a effectivement été de communiquer de manière plus transparente.

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Vous avez quand même suspendu le port obligatoire de la cravate !

Ce mémo interne a suscité une telle couverture médiatique qu'on pourrait penser qu'il s'est agi d'un événement majeur... En réalité, c'était une façon de prendre acte du fait que la société avait changé et que les employés ne portaient déjà plus systématiquement de cravate !

Mais ça résonne avec votre stratégie, qui aspire à servir un public plus large, par exemple avec votre banque numérique Marcus...

Oui, il est juste de dire que nous allons de plus en plus vers les métiers de services aux particuliers, et c'est nouveau pour Goldman Sachs. Le conseil en fusions et acquisitions reste notre métier clef, mais nous sommes une banque, pas seulement une banque d'investissement. Or, le monde change, et pour croître, nous devons attirer les dépôts de clients. Le principe d'une plateforme digitale est probablement le meilleur moyen d'attirer ces dépôts.

Quand voulez-vous lancer Marcus en Europe continentale ?

Nous sommes présents sur ce segment depuis quelques années seulement, aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, et nous avons de grandes ambitions dans ces métiers, mais je ne peux pas vous en dire plus à ce stade.

Vous vous attaquez également au segment des entreprises de taille moyenne. Quelles sont vos ambitions ?

Ce que nous faisons, c'est étendre notre empreinte de manière assez naturelle. Ces 15 dernières années, les entreprises ont crû et plusieurs d'entre elles ont atteint une valeur de 1 à 3 milliards de dollars sans que Goldman Sachs ne les couvre. Il serait assez naturel pour nous d'initier une relation avec ce profil de société.

Cela veut-il dire que vous allez changer votre façon de travailler ?

Non, pas fondamentalement. Mais la banque d'investissement étant un métier de confiance et de proximité, nous étudions les moyens d'étendre notre empreinte géographique. Si vous voulez servir des entreprises au Texas, il est important d'être présent au Texas. Si vous voulez être actif en France, il vous faut être présent en France.

Vous semblez vouloir vous renforcer dans le " private equity "...

Nous sommes dans ce métier depuis très longtemps. Les annonces portent sur une réorganisation de différentes poches d'investissement qui opéraient jusqu'ici dans des divisions séparées. Il s'agit donc simplement d'un autre mode d'organisation interne. Dans la durée, nous voulons être en position de gérer plus d'argent pour le compte de tiers, mais cela n'obère pas notre capacité et notre volonté d'utiliser notre bilan pour ces activités.

Finalement, vous êtes de plus en plus une banque diversifiée.

En effet. Il y a 20 ans aux Etats-Unis, il y avait sept grandes banques et cinq banques d'investissement, et aujourd'hui il y a six banques. Parmi celles-ci, Goldman Sachs et Morgan Stanley sont beaucoup plus petites que les autres. Compte tenu du cadre réglementaire, le marché veut que nous fournissions une palette de services plus diversifiée que les activités des marchés de capitaux. Pour une institution comme la nôtre, cela représente des opportunités. Jusqu'à présent, nous n'étions quasiment pas présents sur le segment des particuliers. C'est pourtant un marché de taille nettement plus importante que ceux des services aux fonds institutionnels ou aux entreprises. Nous ne sommes d'ailleurs présents que dans 50 % des activités bancaires qui concernent ces derniers. Il est donc naturel pour nous de développer d'autres services.

Nous allons de plus en plus vers les métiers de services aux particuliers, et c'est nouveau pour Goldman Sachs. Le monde change, et pour croître, nous devons attirer les dépôts de clients.

Avez-vous besoin d'acquisitions en plus ?

Nous faisons des acquisitions, par exemple dans la gestion de fortune. Mais la barre est haute pour faire une acquisition de taille. Nous travaillons aussi beaucoup en partenariats, comme avec Apple pour la carte de crédit. L'avantage que nous avons par rapport à d'autres, c'est que nous partons d'une page blanche. Nous sommes donc libres et ne dépendons pas d'une infrastructure informatique historique, comme c'est le cas dans d'autres métiers.

Beaucoup de gens pensent que les banques d'investissement européennes ont perdu le match contre les banques d'investissement américaine. Est-ce aussi votre point de vue ?

Les acteurs européens sont puissants dans bon nombre d'activités. La différence, c'est qu'aux Etats-Unis, immédiatement après la crise financière, les régulateurs ont imposé une discipline beaucoup plus dure aux banques, qui en sont finalement ressorties renforcées. En Europe, le processus a été plus lent. A cause de cela, les banques européennes sont allées vers les métiers où elles sont fortes. Il est difficile de dire combien d'entre elles resteront engagées sur certains métiers, car les clients demandent des plates-formes mondiales et l'investissement nécessaire est très élevé. Certaines feront peut-être le choix de maintenir un leadership mondial sur certains segments plutôt que sur l'ensemble de leur palette d'activités de corporate et d'investment banking. En revanche, pour construire une position de leadership mondial dans l'ensemble des activités, cela me semble très dur à faire sans avoir recours à des opérations de croissance externe.

Profil

1962. Naissance à Hartsdale, dans l'Etat de New York. Diplômé en sciences politiques et administratives

1986. Entame sa carrière à la banque Drexel Burnham Lambert avant de rejoindre Bear Stearns

1999. Débarque chez Goldman Sachs où il dirige le département banque d'affaires

2016. Devient co-directeur général délégué de la firme en duo avec Harvey Schwartz.

2018. CEO de Goldman Sachs depuis le 1er octobre