L'opération est sans précédent. De nombreux pays ont rejoint l'Union européenne, mais aucun n'a demandé à la quitter. Au cours de l'été 2016, David Cameron, partant nonchalamment du principe que la population du Royaume-Uni préférerait s'en tenir au statu quo, n'avait pas prévu de plans d'urgence en cas de Brexit. Et en 2017, la City de Londres va devoir affronter les conséquences de ce vote, non sans une certaine appréhension.
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L'opération est sans précédent. De nombreux pays ont rejoint l'Union européenne, mais aucun n'a demandé à la quitter. Au cours de l'été 2016, David Cameron, partant nonchalamment du principe que la population du Royaume-Uni préférerait s'en tenir au statu quo, n'avait pas prévu de plans d'urgence en cas de Brexit. Et en 2017, la City de Londres va devoir affronter les conséquences de ce vote, non sans une certaine appréhension. Même le plus roué des analystes serait bien incapable de prévoir la date du retrait britannique et les conditions exactes du divorce. Une fois l'article 50 du traité de l'Union européenne enclenché par le gouvernement de Theresa May (on ignore encore si le Parlement doit approuver le processus : le 3 novembre, la Haute Cour de justice a refusé au gouvernement le droit de déclencher seul la procédure de sortie, mais le gouvernement a fait appel), un compte à rebours de deux ans commencera. Le gouvernement énoncera clairement les compromis envisagés, tels que l'accès au marché unique et l'acceptation du principe de libre circulation et de la suprématie de la Cour de justice de l'Union européenne. En 2016, les craintes face à l'immigration ont primé sur la gestion des affaires courantes ; en 2017, il se peut que les priorités soient légèrement différentes. Il deviendra alors évident qu'il est difficile de trouver un équilibre entre la volonté d'imposer des règles et l'obligation d'en respecter. La City insistera pour obtenir des certitudes sur les conditions du divorce ; Theresa May souhaitera conserver une certaine marge de manoeuvre. Le Royaume-Uni pourrait invoquer l'article 50 au début de la nouvelle année, mais mieux vaut ne pas encore se risquer à prendre des paris. La City est un écosystème où de grands fauves comme les banques actives sur le marché de gros (JPMorgan Chase, HSBC, Goldman Sachs, Barclays et Standard Chartered) côtoient des omnivores comme les assureurs Aviva, Prudential et Legal & General. Les gestionnaires de patrimoine et les fonds indépendants de capital-investissement et d'arbitrage font aussi partie de cette faune, appuyés par des milliers de comptables, d'avocats et de conseillers fiscaux de tous les pays du monde. Chacun d'eux examinera attentivement l'intérêt de rester sur place en 2017. Aux aguets, ils chercheront à savoir si les négociations dans le cadre du Brexit vont dans le sens d'une rupture nette (rapide, brutale mais risquée), d'un accord mutuel à l'amiable (un processus positif mais long) ou d'un divorce contentieux (chaotique et très coûteux). " Plus on est proche de l'économie réelle, plus on est exposé au Brexit. Plus on est acteur de la sphère financière, moins on est inquiet ", résume un responsable à la City qui participe aux préparatifs du Brexit. En 2017, trois termes entreront dans le vocabulaire courant : " équivalence ", " passeport européen " et " transition ". Les banques sur le marché de gros, qui proposent des crédits, des financements par emprunts, la négociation d'obligations et de titres de participation, ainsi que la prise de dépôts, sont extrêmement réglementées par la législation de l'UE. Elles tenteront de conserver leur " passeport européen " pour faire des affaires dans les pays de l'Union ou d'obtenir un équivalent. Elles s'efforceront de parvenir au moins à des arrangements provisoires afin que les opérations commerciales conclues avec leurs clients ne s'enlisent pas dans un no man's land juridique entre, disons, 2019 et 2021. Certaines sociétés, craignant de voir remis en cause leur accès au marché unique, pourraient décider tout simplement de lever le camp. Nul ne s'attend à un mouvement de masse vers la sortie. (Londres, malgré le coût des logements, reste une ville cool où il fait bon vivre.) Mais on assistera au départ progressif de certaines branches d'activités, des incitations étant déjà proposées entre autres par Dublin, Luxembourg, Amsterdam et Paris. Un visage gaulois familier refera son apparition en 2017. Michel Barnier, bête noire de la City dans ses anciennes fonctions de commissaire au Marché intérieur et aux Services à Bruxelles, fera son retour en tant que négociateur en chef, au nom de l'Union européenne, du Brexit. Il aura en face de lui David Davis, un dur qui n'aime pas les banquiers et mènera les négociations sous la supervision du gouvernement britannique. Il faut s'attendre à de rares percées et à de nombreux numéros d'équilibriste. Un accord sur mesure sera extrêmement compliqué à obtenir. La City, qui risque de devoir renoncer à des avantages comme la compensation en euros, pourra contrer ce désavantage par son offre en renminbi offshore. Globalement, l'activité financière à Londres va se réduire peu à peu, une évolution qui s'était déjà amorcée du fait de la réglementation mise en place à la suite du krach et de la faiblesse des taux d'intérêt. " Ce sera plutôt comme une crevaison lente ", indique un dirigeant du secteur. Ni le Royaume-Uni ni la City ne peuvent compter obtenir un meilleur accord que ce qu'offrait le statut de membre de l'UE. Sur ce point, Bruxelles, Berlin et Paris sont unanimes. Pour paraphraser Voltaire, le prix du Brexit doit être suffisamment élevé pour décourager les autres. Par Lionel Barber, journaliste au "Financial Times".