Depuis plusieurs semaines, les employés d'ING sont inquiets. C'est un secret de polichinelle : le groupe néerlandais, qui emploie 52.000 employés dont un peu moins de 9.000 en Belgique, est sur le point d'annoncer, sans doute au début du mois d'octobre, un plan d'économies qui devrait faire mal (3.000 personnes seraient concernées en Belgique). Avenue Marnix, au siège bruxellois de la banque et dans les agences, les mines s'allongent et les rumeurs vont bon train. On parle de fusionner le réseau ING Belgique avec celui de Record Bank, on parle de faire passer sous le statut d'indépendant une partie, voire la totalité des agences, on parle de partenariat avec Axa dans l'assurance, etc.

ING n'est qu'un cas parmi d'autres. Une autre banque néerlandaise, ABN Amro, a déjà annoncé qu'elle allait réduire l'emploi de 1.375 unités au niveau mondial. Les 400 employés qui opèrent en Belgique seront-ils touchés ?

Cette lourde atmosphère qui règne dans le secteur financier ne date pas d'hier. Le secteur ressemble de plus en plus à la sidérurgie des années 1970. Depuis 15 ans, les banques vivent une restructuration aussi radicale que celle des laminoirs. Les pertes d'emplois sont d'ailleurs d'une ampleur similaire. Entre le début des années 1980 et aujourd'hui, la sidérurgie belge a perdu 25.000 emplois (il en reste aujourd'hui moins de 10.000). Il n'a fallu au secteur bancaire que la moitié de ce temps, 15 ans, pour en supprimer à peu près autant. Il y avait en effet environ 83.000 personnes qui travaillaient dans l'industrie bancaire en 2000. Elles ne sont plus que 63.000 environ aujourd'hui (voir le graphique intitulé " Erosion de l'emploi dans le secteur financier belge ").

Car face à un environnement de plus en plus difficile et un contexte économique qui ne s'améliore pas, toutes les banques réagissent de la même manière : elles réduisent les coûts. Or, comme elles ne peuvent réduire leurs investissements informatiques, la première variable d'ajustement reste le personnel. Et les plans d'économie se succèdent. Chez Belfius, par exemple, ce sont environ 900 emplois qui ont disparu depuis 2012 (le nombre d'équivalents temps plein est passé de 6.968 à 6.120 en juin de cette année, et quelques dizaines devraient encore disparaître avant la fin de l'année). Mais à cela, s'ajoutent aussi environ 400 pertes dans le réseau indépendant.

Entre le début des années 1980 et aujourd'hui, la sidérurgie belge a perdu 25.000 emplois. Il n'a fallu au secteur bancaire que la moitié de ce temps pour en supprimer à peu près autant.

BNP Paribas Fortis a annoncé une réduction de 1.800 emplois en 2013. Mais un nouveau plan a été lancé fin de l'an dernier, avec un millier de postes supplémentaires supprimés. Au final, donc, la banque la plus importante du pays verra ses effectifs fondre de 16.400 " équivalents temps plein " en 2012 à 13.600 environ en 2018.

Même tendance chez KBC/CBC où le personnel employé par le groupe en Belgique est passé, de 19.200 à 15.500 personnes (mais 14.200 équivalents temps plein). Une baisse, indique-t-on auprès du groupe, qui est surtout due à l'obligation faite par l'Europe de se défaire de 25 activités. Certaines furent arrêtées, d'autres (Fidea, Centea, Secura, etc.) furent vendues.

" Le gros des pertes d'emplois ces dernières années est à déplorer dans les banques, résume le secrétaire général du Setca, Jean-Michel Cappoen. Mais depuis deux semaines, les assurances sont elles aussi malmenées. " En effet, ces deux dernières semaines, deux compagnies, Axa Belgique et P&V, ont annoncé qu'elles allaient supprimer un millier d'emplois (650 chez Axa, 300 chez P&V) et l'on peut craindre d'autres annonces peu réjouissantes.

On serait tenté de faire porter le chapeau de ces dégraissages à la crise de 2007. Ce serait une erreur. Sur les 20.000 emplois perdus dans les banques entre les années 2000 et 2016, 8.000 environ ont disparu avant la crise. Mais c'est vrai, le nouvel environnement apparu après 2008 a accéléré ces plans de réduction d'emploi et commence à ébranler sérieusement non seulement les banques, mais aussi les assureurs.

Que se passe-t-il ? Pourquoi le syndrome Caterpillar commence-t-il à se répandre dans le secteur financier ?

Cause 1 :la banque en ligne

Les pertes d'emplois dans le secteur bancaire ne datent pas d'hier. Le phénomène remonte en effet à la fin des années 1990 et à la vague de fusions et acquisitions qui a secoué le paysage bancaire de l'époque. Souvenez-vous. BBL mangée par ING, Générale de Banque et CGER absorbées par Fortis, Kredietbank qui fusionne avec l'assureur Cera...

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Ces grandes manoeuvres ont en effet généré des tas de doublons dans les organigrammes et dans les réseaux d'agences. Avec à la clé la fermeture de celles qui faisaient double emploi : c'est ainsi que les agences de la CGER et celles de la Générale de Banque qui se situaient dans la même rue ont progressivement fait place à une seule agence Fortis, par exemple. Le mouvement s'est amplifié avec le développement de la banque à distance avant la crise de 2007. Jouant la carte du tarif alléchant, de nouveaux concurrents, aux structures plus légères et donc moins coûteuses (pas d'agences mais de simples sites internet) ont grignoté des parts de marché sur le terrain de l'épargne (Rabobank.be), du trading en Bourse (Keytrade Bank) et du conseil en investissement (MeDirect). Parallèlement à tout cela, la sous-traitance (back-office, etc.) a elle aussi fortement gagné en importance. Quant à la crise financière, elle n'a bien sûr rien arrangé.

Résultat, le nombre d'agences bancaires en Belgique est en constante diminution depuis des années. Près de la moitié des points de vente ont disparu depuis le début des années 2000. On en comptait encore plus de 12.000 voici 15 ans, il n'en reste aujourd'hui plus que 6.552. En cinq ans, entre fin 2011 et la fin du mois d'août dernier, Belfius a par exemple éliminé une centaine d'agences, soit 14 % de son réseau ! Celui-ci ne compte plus aujourd'hui que 702 agences propres. La raison est simple : entretenir un réseau d'agences coûte cher. Or, celles-ci se vident. Les clients les fréquentent de moins en moins. Les clients ont pris l'habitude de gérer leurs comptes via PC ou mobile.

Aussi, histoire d'alléger les charges au maximum, les réseaux se franchisent toujours plus. Exemple ? BNP Paribas Fortis. La banque négocie le transfert de nombre de ses agents dans le réseau d'agences indépendantes (avec des conditions salariales évidemment différentes). Certes, " BNP Paribas Fortis veut rester accessible et offrir à ses clients la possibilité de trouver une agence proche de leur domicile, indique son porte-parole Valéry Halloy, et la banque tient plus que jamais à s'adapter aux évolutions de son environnement, résultant de l'effet conjugué de la révolution technologique et de l'évolution du comportement des consommateurs, en capitalisant davantage encore sur le conseil et l'expertise. Dans ce contexte, nous garantissons qu'au moins 70 % des collaborateurs resteront employés dans des agences statutaires, qui forment l'épine dorsale de notre réseau. " N'empêche : l'objectif est qu'en 2020, 30 % des agents du réseau travaillent dans une agence indépendante, contre 15 % seulement aujourd'hui. Un transfert qui devrait concerner un millier d'employés.

Cause 2 :la crise

La crise de 2008 a été terrible, surtout en Belgique ? Bien que 8.000 emplois ont déjà disparu dans le secteur bancaire avant 2008, 12.000 nouvelles pertes sont à déplorer ensuite.

Applications financières, "mobile banking ", big data : le tsunami numérique déboule partout et n'arrange rien.

Certes, l'impact de l'explosion de la crise des subprimes n'a pas été immédiat : on échappe aux grandes faillites. L'Etat sauve Fortis, Dexia, KBC, Ethias (ING a bénéficié d'une aide aux Pays-Bas). Mais en échange du renflouage de ces navires en perdition, l'Europe impose une sérieuse réduction de voilure et avec sa loi bancaire de 2014, le gouvernement interdit aux banques de spéculer encore pour compte propre et lève des taxes devenues aujourd'hui très lourdes.

" Les diverses taxes bancaires sont passées de 150 millions d'euros en 2007 à 1,4 milliard aujourd'hui ", observe le directeur général de Febelfin Michel Vermaerke, qui voudrait parler avec le gouvernement de cet environnement pesant pour les banques. Le résultat : nos institutions se replient sur leur marché local et se cantonnent à des activités plus classiques, moins risquées, mais aussi moins rentables, comme la récolte des dépôts et l'octroi de crédits.

La crise a également eu pour conséquence de renforcer sérieusement la réglementation. Les banques et les assureurs ont dû augmenter leur capital et les régulateurs leur ont imposé de plus en plus de tâches de contrôle et d'information, obligeant ces institutions à développer des départements de compliance, engageant juristes, analystes, experts-comptables. Ces nouvelles obligations pèsent d'autant plus que face aux banques apparaissent des acteurs moins régulés, comme les fonds d'investissement, les family offices, voire les fintechsqui prennent des parts de marché en profitant du fait qu'ils n'ont pas les mêmes contraintes.

Le nombre d'agences bancaires en Belgique est en constante diminution depuis des années. Près de la moitié des points de vente ont disparu depuis le début des années 2000. © BELGAIMAGE

Pour être honnête, le paysage est sans doute quelque peu noirci par les banquiers. Certes, la rentabilité des banques belges, qui affichaient joyeusement un retour sur fonds propres de 22 % en 2006, a été divisée par deux depuis. Mais avec un return on equity de 9,6 % fin de l'an dernier, on ne peut pas dire que le business soit désormais en faillite. Une chose est vraie cependant : rien ne dit que ces performances pourront se maintenir. Car un autre handicap, très, très sérieux, pèse sur les banques et les assureurs : l'évolution très inquiétante des taux d'intérêt.

Cause 3 :la politique monétaire et les taux bas

La politique menée par la Banque centrale européenne (BCE) pour sauver la zone euro commence en effet à déstabiliser tout le secteur financier. Car avec l'inquiétude apparue sur le devenir de la zone euro en 2011, puis avec le vaste programme d'achat de titres obligataires mis en place par la BCE depuis mars 2015, les taux deviennent de plus en plus négatifs. Dans les marchés mondiaux, une masse d'environ 13.000 milliards de dollars d'obligations porte aujourd'hui un taux négatif ! Aujourd'hui l'Etat belge peut se financer jusqu'à huit ans en faisant payer ceux à qui il emprunte de l'argent. Une situation historiquement unique, extraordinaire, qui est très difficile à gérer.

Comme nous l'expliquait l'ancien directeur du FMI Jacques de Larosière (Trends-Tendances du 26 mai 2016) : " quand les taux sont trop bas, les banques ont beaucoup de mal à conserver une marge suffisante entre les taux auxquels elles se financent et les taux auxquels elles financent l'économie réelle". "En moyenne, poursuivait-il, le système bancaire a besoin, afin de financer ses coûts fixes (les charges opérationnelles, les charges en capital qui sont de plus en plus lourdes, etc.) d'avoir une marge qui oscille autour de 3 % ". Or c'est de moins en moins possible. Un exemple : chez nous, la loi oblige les banques à verser au moins 0,11 % d'intérêt sur les livrets d'épargne. Cela signifie qu'une banque qui voudrait acheter des emprunts d'Etat avec l'argent de livret perdrait de l'argent... Mais plus encore, ces taux négatifs sur les emprunts d'Etat influencent tous les autres taux du marché : les entreprises commencent, elles aussi, à pouvoir se financer en se faisant payer. Dans ces conditions, difficile pour une banque de gagner de sa vie...

L'équation est simple : alors que les revenus stagnent, les charges augmentent. Il reste donc aux institutions financières soit à tailler dans les effectifs, soit à grandir en fusionnant ou en achetant un concurrent.

La situation est encore plus difficile pour les assureurs, qui sont obligés de placer une grande partie des primes qu'ils reçoivent en obligations d'Etat. Les assureurs, et surtout les assureurs-vie, comptaient sur les intérêts de ces obligations pour honorer les promesses qu'ils avaient faites en leur temps à leurs clients. Mais personne n'avait anticipé une telle baisse des taux et certaines compagnies se sont mises dans des positions inextricables, comme Ethias avec son compte First qui garantissait à vie 3,44 % ou Axa avec son contrat Crest20 qui offrait un taux garanti de 4,75 %. D'autres assureurs moins généreux commencent eux aussi à éprouver des difficultés. " Il est intenable de garantir un rendement de 2 % à long terme alors que les taux d'intérêt sur les marchés sont aujourd'hui proches de zéro ", soulignait le professeur Koen Schoors la semaine dernière dans notre magazine.

L'équation, dès lors, est simple : alors que les revenus stagnent, les charges (en capital, en investissements informatiques, en frais de compliance) augmentent. Il reste donc aux institutions financières soit à tailler dans les effectifs, soit à grandir en fusionnant ou en achetant un concurrent pour réaliser, là aussi, des économies de personnel.

L'analyste de JP Morgan Kian Abouhossein estime ainsi que l'on assistera à une nouvelle vague de fusions ces prochains mois. " Les économies de coûts (dans les banques européennes) ne pourront vraisemblablement pas être réalisées sans grandes fusions et acquisitions ", observe-t-il. Ce n'est donc pas un hasard si les rumeurs de mariage reviennent à la mode. Les plus persistantes concernent la Deutsche Bank, devenue très fragile en raison des nuages pesant sur l'activité de banque d'affaires et surtout parce que les autorités américaines menacent la banque d'une amende colossale de 14 milliards de dollars pour son implication dans la crise des subprimes. On évoque une association avec Barclays, Commerzbank... Et chez nous, les malheurs d'Ethias (qui, en l'état actuel n'a pas réussi les plus sévères des stress tests et pour lequel la Banque nationale demande un renforcement de capital) réactivent l'idée d'une association avec Belfius.

Cause 4 :la banque 3.0

Applications financières, mobile banking, big data : le tsunami numérique déboule partout et n'arrange rien. D'abord parce qu'il fait des ravages sur le plan opérationnel. L'automatisation gagne du terrain partout et pas seulement du côté de la banque mobile. C'est toute la chaîne du service bancaire qui est touchée. " La digitalisation impacte désormais les processus de A à Z et plus simplement les canaux de distribution, observe Grégoire Tondreau, consultant chez Roland Berger. Certes, il faut encore des gens pour créer les produits et en partie pour les vendre. Mais on peut très bien imaginer un monde bancaire sans intervention humaine pour l'exécution du service. "

La technologie bouscule également les banquiers avec le phénomène des fintechs, du nom de ces nouvelles entreprises technologiques qui offrent des services financiers novateurs. Elles sont de plus en plus nombreuses à défier les banquiers traditionnels en proposant aux clients de faire aussi bien - voire mieux - qu'eux, et à prendre des parts de marché en profitant du fait qu'elles n'ont pas les mêmes contraintes. Dernière victime en date de cette digitalisation croissante des services bancaires, le private banking. Après l'épargne en ligne, le tradingonline, les paiements mobiles et transfrontaliers, le financement participatif (crowdfunding tel que MyMicroInvest) et les prêts entre particuliers (crowdlending avec Look&Fin, par exemple), c'est maintenant au tour de la gestion de portefeuille de subir les assauts de cette nouvelle vague de start-up financières. L'idée ici est d'utiliser des robots (algorithmes ultra-sophistiqués) pour gérer de manière automatisée l'argent des clients. Le phénomène débarque chez nous avec des acteurs comme Easyvest. Bref, comme le résume Bruno Colmant (Degroof Petercam) dans l'entretien qu'il nous a accordé, il n'est pas impossible que " la banque de détail soit un jour assimilable à un site internet convivial ".