C'est l'un des acteurs de tout premier plan de la gestion de la crise. L'homme marque des points et s'affirme dans son costume de ministre des Finances. Fort occupé, Alexander De Croo a tout de même trouvé le temps, via Zoom, de répondre à nos questions. Prudent mais positif, il s'explique sur le timing du déconfinement, revient sur le bazooka conclu avec le secteur bancaire en vue d'aider les victimes de la crise à résoudre leurs problèmes de liquidités et évoque l'avenir de l'horeca.
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C'est l'un des acteurs de tout premier plan de la gestion de la crise. L'homme marque des points et s'affirme dans son costume de ministre des Finances. Fort occupé, Alexander De Croo a tout de même trouvé le temps, via Zoom, de répondre à nos questions. Prudent mais positif, il s'explique sur le timing du déconfinement, revient sur le bazooka conclu avec le secteur bancaire en vue d'aider les victimes de la crise à résoudre leurs problèmes de liquidités et évoque l'avenir de l'horeca. TRENDS-TENDANCES. Comment vivez-vous la crise d'un point de vue personnel ? ALEXANDER DE CROO. Je trouve que c'est pesant sur le plan humain. Mes enfants ne peuvent plus aller voir leurs grands-parents. Quand je vois mon père ou ma mère, c'est en respectant la distanciation, etc. Comme on dit en français, c'est plombant. Même si j'ai la chance, à cause de la situation et de mon travail, de voir encore pas mal de monde. D'autres ne l'ont pas, cette chance. Je peux m'imaginer que ce soit encore plus difficile pour eux. En tant que ministre, qu'est-ce qui a changé ? D'un point de vue professionnel, c'est bien sûr un énorme changement. En très peu de temps, nous sommes passés d'un extrême à l'autre, c'est-à-dire d'un gouvernement démissionnaire en affaires courantes à un gouvernement qui doit prendre des décisions pour éviter qu'un quart de l'économie ne tombe en faillite. Il y a des jours où je passe d'une vidéoconférence à l'autre, de 8 h du matin à 9 h du soir. Justement, que pensez-vous de ces vidéoconférences qui se généralisent ? Je trouve que ce n'est pas moins efficace qu'une réunion normale. Dans certains cas, ce l'est même plus. Il ne faut pas se déplacer, on peut travailler de manière très ciblée, etc. Ce n'est pas pour rien si nous sommes tous en train de devenir des pros de la vidéoconférence. L'inconvénient, c'est que cela ne laisse pas beaucoup de place aux moments informels ni au feed-back. Plusieurs fois ces dernières semaines, j'ai organisé des réunions Zoom avec plusieurs personnes dont le seul objectif était de me faire des remarques, de me poser des questions. Hormis cet aspect relationnel, en quoi la crise que nous vivons aujourd'hui est-elle différente de celle de 2008 ? Il y a des différences évidentes. La crise bancaire de 2008 était le résultat d'un échec de la surveillance du secteur financier qui a entraîné avec lui dans sa chute une partie de l'économie. Aujourd'hui, c'est une crise dont l'origine se situe en dehors de la sphère économique mais qui prend tout le système à la gorge. L'impact est beaucoup plus grand. On parle d'une croissance négative pour notre pays de 8 %, d'une baisse de la consommation de 60 % et d'une diminution du commerce mondial de plus d'un quart. C'est du jamais vu. Cela me rappelle mes cours à l'université où l'on parlait de choc économique. Aujourd'hui, c'est la réalité. Nous voyons que, dans une économie globalisée qui fonctionne sur le " sans friction ", le moindre petit grain de sable peut bloquer toute la machine. Nous allons donc devoir faire des choix... Certains diront qu'il faut davantage s'isoler du reste du monde. Ce serait selon moi une erreur. Imaginez un nouveau lockdown dans quelques années. Avoir des entreprises qui fabriquent des masques en Belgique ne changera rien si elles doivent rester à l'arrêt. Le commerce international va rester à mes yeux plus important que jamais. Mais il est clair que nous allons devoir mettre en place davantage de buffers ( tampons, Ndlr), et plus de garanties les uns envers les autres pour éviter que, lorsque les choses tournent mal, nous ne tombions dans le pur protectionnisme économique. Venons-en à la stratégie de déconfinement. D'aucuns critiquent fortement le timing, à savoir rouvrir les commerces avant d'autoriser les retrouvailles en famille. Quel est votre point de vue à ce sujet ? Soyons clairs : je préférerais aussi que mes enfants puissent voir leurs grands-parents. Mais on ne peut pas dire que ceux qui, à cause de la crise, perdent 30 % de leurs revenus ou n'ont pas le droit de travailler ne vivent pas des heures difficiles. Les drames économiques sont aussi des drames humains. Deuxième élément : si notre système hospitalier résiste bien, et si aucun patient n'a dû être parqué dans un couloir, c'est parce que nous investissons chaque année 30 milliards dans notre système de soins de santé. Or, d'où viennent ces 30 milliards que nous investissons chaque année dans le système de soins de santé ? D'une économie en bonne santé. J'ajoute enfin que la stratégie de déconfinement est un choix pris par tous les partis autour de la table. Le Conseil national de sécurité est un conseil de sécurité fédéral. Tous les partis, sauf les partis extrémistes, participent aux décisions, en ce compris Ecolo et Groen. N'était-il vraiment pas possible d'ouvrir les magasins une semaine plus tôt ? Ce n'est un secret pour personne que les experts ont proposé la réouverture des magasins en deux phases : certains le 4 mai et les autres le 18 mai. Mais la règle numéro un reste toujours : est-ce responsable sur le plan médical ? Or, tous les modèles montrent qu'une ouverture de tous les magasins le 4 mai comportait un gros risque pour les hôpitaux. Par ailleurs, il était difficile de justifier une discrimination dans la mesure où tous les commerces sont touchés de la même manière. Vous ne pouvez pas favoriser les uns par rapport aux autres. D'où le choix de ne pas faire de différence et cette date du 11 mai qui se trouve à mi-chemin. Mais nous serons très stricts pour garantir la sécurité des clients comme celle de ceux qui travaillent dans les magasins, un peu comme cela se passe aujourd'hui dans les supermarchés : temps limité, pas trop de gens sur une petite surface, etc. Plus globalement, où placez-vous le curseur entre sauver l'économie et sauver des vies humaines ? Nous ne sommes pas aujourd'hui dans une situation où nous pouvons choisir comme dans un catalogue des 3 Suisses. Nous sommes toujours dans une grave pandémie. Chaque jour, des gens sont hospitalisés. Autrement dit, nous n'avons pas le choix. Si nous pouvons aujourd'hui parler de déconfinement, c'est parce qu'il y a eu un lockdown qui a rapidement été décidé et que la grande majorité des Belges s'y sont tenus. Mais nous n'avons qu'une seule chance : la façon dont nous allons nous comporter au cours des trois prochaines semaines déterminera ce que nous serons autorisés à faire par la suite. Nous avons notre destin en main. Et cela, dans un monde qui ne sera plus le même qu'avant... Beaucoup de gens ont été obligés de faire connaissance avec le commerce électronique et beaucoup d'entreprises ont rapidement réagi pour proposer une offre en ligne. Je ne dis pas que les magasins traditionnels vont disparaître. Vous aurez des tas de modèles hybrides, etc. Mais c'est un moment charnière. Y compris pour le SPF Finances. Nous en profitons, par exemple, pour pousser au maximum Tax-on-web. Celui qui rencontre des problèmes sera aidé par téléphone. Mais nous n'organisons plus de permanences " physiques " pour aider les gens à remplir leur déclaration. C'est l'occasion de pousser certaines modernisations. Never waste a good crisis ! Vous avez conclu en avril un accord avec le secteur bancaire prévoyant des facilités de paiement accordées par les banques aux ménages et aux entreprises victimes de la crise. Comment évaluez-vous les premiers résultats ? Le premier volet, le moratoire pour les crédits existants, fonctionne bien. Les chiffres le prouvent : 90.000 particuliers ont obtenu un report de leur crédit hypothécaire et 115.000 reports de paiement ont été accordés concernant des crédits aux entreprises. On parle d'un volume total de crédits de 27 milliards d'euros. C'est gigantesque. Les banques savent bien qu'elles doivent soutenir leurs clients si nous voulons sortir indemnes de cette crise. Les négociations n'ont pourtant pas été simples ? On a écrit que j'aurais tordu le bras aux banquiers, mais c'est faux. Les discussions ont été très constructives. Nous sommes arrivés à un accord relativement facilement. Les banquiers d'aujourd'hui ne sont plus ceux d'il y a 10 ans, lorsque le monde financier se sentait intouchable. Ils sont pleinement conscients de leur rôle dans la société et ont plus de respect pour le monde politique. Le deuxième volet de ce plan prévoit 50 milliards de garantie, en grande partie assurée par l'Etat, pour les nouveaux prêts accordés aux entreprises. Mais les banques doivent prendre une partie des pertes sur ces nouveaux crédits qui peuvent se révéler toxiques par la suite. Pourquoi ? Le régime de garantie, comme le chômage temporaire, est conçu comme un stabilisateur. Mais pas pour les travailleurs : pour les entreprises. Nous avons toujours été réticents à faire cela par le passé mais, ici, nous avons affaire à des entreprises qui souffrent d'une situation dont elles ne sont pas responsables. Ni responsables de la crise, ni du lock-down ni du ralentissement économique. Et donc, en tant que gouvernement, nous avons besoin d'un barrage pour les protéger au maximum. L'approche belge diffère de celle des autres pays parce que nous exigeons effectivement un effort des banques. Mais en même temps, le système leur offre également la flexibilité nécessaire. Nous n'attendons pas qu'elles sauvent toutes les entreprises. Ces nouveaux crédits ne sont pas accordés automatiquement ? Non. Nous voulons que les banques continuent de faire leur travail. Le principe de base est que les entreprises qui étaient en bonne santé avant la crise reçoivent des prêts sur la base de l'analyse crédit réalisée par les banques avant cette crise. L'idée étant d'aider les entreprises qui étaient saines à traverser cette période difficile. Certaines entreprises se plaignent de ne pas être aidées par les banques ? J'ai averti les parlementaires à ce sujet : je leur ai dit qu'ils recevraient dans leur boîte mail des réactions d'entreprises ne trouvant pas de financement. Mais nous n'allons pas baser une politique sur des cas individuels. Début mai, nous recevrons les premiers chiffres concernant les demandes de nouveaux crédits et le nombre de refus, avec une ventilation par types d'entreprises et par secteurs. Nous nous baserons sur ces données pour évaluer le système. Les entrepreneurs qui se voient refuser un crédit peuvent le signaler, entre autres auprès de la FSMA. Les premiers chiffres semblent indiquer que les banques continuent d'accorder de nombreux crédits. En mars-avril, la production de nouveaux crédits a augmenté de plus de 5 % par rapport à la même période l'an dernier. N'y a-t-il pas un risque de voir les banques exclure certains secteurs dans leur ensemble, comme l'horeca et le " retail " ? Il n'est pas dans l'intérêt des banques de faire lanterner leurs clients ou de les voir faire faillite. Cela leur coûterait plus d'argent. C'est précisément la raison pour laquelle un système de garantie a été développé, afin que le gouvernement supporte les pertes si les choses tournent mal. La situation est grave pour l'horeca. Le secteur risque d'être complètement sinistré si la fermeture des cafés et des restaurants se prolonge ? La crise que nous vivons est un marathon et, pour certains, un double marathon. Je pense bien évidemment à l'horeca ou au secteur événementiel. Il y a pour le moment dans ces secteurs peu de perspectives concernant une augmentation substantielle de l'activité économique. A un moment donné, il faudra faire des choix : voulons-nous encore un secteur de l'horeca en Belgique ? Pour cela, nous serons probablement amenés à mettre en place de nouvelles mesures de soutien. Pour le moment, l'effort est porté sur l'apport de liquidités. Mais nous devrons également prendre des mesures pour soutenir la solvabilité. L'horeca est un secteur d'activité avec peu de capital et de faibles bénéfices. Il est donc fort possible que nous soyons amenés à mettre en place des mesures de soutien spécifiques à côté des mesures générales.Comment voyez-vous la reprise à moyen terme, disons deux ou trois ans ? Beaucoup dépendra de l'Europe et de la manière dont le marché unique fonctionnera. Soyons honnêtes : les limites de l'Union européenne sont une nouvelle fois mises à nu par la crise du coronavirus. Si j'avais commandé des masques en Bulgarie, il y a beaucoup de chances pour qu'ils aient été arrêtés quelque part en cours de route. Il y a six mois, c'était impensable. L'homogénéité de l'Europe est aussi un grand point d'interrogation. Allons-nous attacher une énorme pierre autour du cou de pays comme l'Italie et l'Espagne, durement touchés par le virus ? Et leur causer ainsi des problèmes financiers et économiques pour les 10 années qui viennent ? Ce serait désastreux pour tout le monde. On a l'impression qu'avec cette crise, vous gagnez encore en étoffe : vous semblez apprécier ce rôle de manager de crise ? Qu'est-ce que je dois dire ( sourire) ? Une crise fait ressortir le meilleur des gens. Je me rends compte que comme ministre des Finances et vice-Premier ministre, on attend beaucoup de moi. La finance a toujours été mon domaine favori. J'ai une formation et un passé économique, je me sens à l'aise. Lorsque que la N-VA a quitté le gouvernement, je me suis dit : maintenant je peux essayer, ne serait-ce que pour quelques mois, d'assumer le rôle de ministre des Finances. Jamais je n'aurais imaginé que j'aurais dû prendre un jour des décisions aussi drastiques.