La Bourse ne donne pas toujours un bon signal. Prenez le cours d'Ageas. En fin de semaine dernière, l'Etat annonçait qu'il prenait, via sa Société fédérale de participations et d'investissement (SFPI), 6,3% du capital du premier groupe d'assurance du pays. Le cours d'Ageas plongeait d'emblée de 11% avant de limiter la casse un peu plus tard. L'entrée d'une autorité publique dans une société à l'actionnariat très dispersé serait-elle donc une nouvelle si catastrophique? Non, disons que cette forte réaction reflète plutôt la grande frustration des investisseurs qui avaient spéculé sur les rumeurs d'OPA. Car Ageas, avec un actionnariat international très dispersé dans lequel on trouve un duo chinois (Fosun, avec 10% et Ping An, avec 6,3...

La Bourse ne donne pas toujours un bon signal. Prenez le cours d'Ageas. En fin de semaine dernière, l'Etat annonçait qu'il prenait, via sa Société fédérale de participations et d'investissement (SFPI), 6,3% du capital du premier groupe d'assurance du pays. Le cours d'Ageas plongeait d'emblée de 11% avant de limiter la casse un peu plus tard. L'entrée d'une autorité publique dans une société à l'actionnariat très dispersé serait-elle donc une nouvelle si catastrophique? Non, disons que cette forte réaction reflète plutôt la grande frustration des investisseurs qui avaient spéculé sur les rumeurs d'OPA. Car Ageas, avec un actionnariat international très dispersé dans lequel on trouve un duo chinois (Fosun, avec 10% et Ping An, avec 6,3%) et un duo américain (BlackRock, avec 5,2% et Schroder avec 3%), était un oiseau pour le chat. La SFPI pourrait d'ailleurs ne pas en rester là et renforcer encore sa position. Pour des raisons stratégiques d'abord. "Nous nous concentrons sur l'ancrage intelligent des entreprises qui sont d'importance stratégique pour l'économie du pays", explique le ministre des Finances Vincent Van Peteghem. Mais aussi pour des motifs financiers. Acheter un actif dont le dividende procure un rendement de 6% quand on peut s'endetter sur 10 ans en payant moins de 0,3% d'intérêt n'est pas un mauvais calcul. Mais quel changement par rapport au temps, pas si lointain, où le gouvernement vendait les 25% qu'il détenait encore dans BNP Paribas Fortis et travaillait à introduire Belfius en Bourse! A l'époque, le grand argentier du moment, Johan Van Overtveldt, soulignait que "l'Etat n'avait pas vocation à être banquier". Ce qui a changé depuis? Un certain réveil, en Europe, face à la marche du monde. N'est-ce pas le commissaire européen Thierry Breton qui disait que "l'Europe avait compris qu'elle ne pouvait plus se permettre d'être naïve". Il soulignait alors la nécessité de reprendre la main sur certains secteurs stratégiques. La Belgique n'a pas vocation à être l'arrière-cour des grands fonds d'investissements étrangers. Car Rudy Aernoudt s'inquiétait récemment dans L'Echo de la "razzia américaine sur nos entreprises de croissance". Les fonds de capital-risque américains étaient leaders, en 2020, de 75% des tours de table européens. Ils dominent des sociétés comme Ibanfirst, Collibra ou AgomAb, et montent en puissance dans des pépites wallonnes comme Univercells ou Odoo. Cela s'explique: les cibles européennes sont nettement meilleur marché qu'aux States, et ces fonds disposent de moyens considérables et d'une expertise remarquable. La SFPI veut désormais être un vrai fond souverain. Qu'elle joue un rôle pour assurer la stabilité du paysage financier est donc une bonne chose. Ce qui l'est moins, toutefois, est qu'elle ait dû monter au créneau pour stabiliser non pas une PME mais le premier assureur du pays. Il y a quelque chose de paradoxal à demander à un Etat dont la dette dépasse les 110% du PIB de dépenser un peu plus encore pour garantir l'ancrage de nos groupes les plus précieux, même si cet investissement n'est pas mauvais en soi. Si la Belgique avait eu des fonds de pension ou d'épargne actions (une proposition portée notamment par Bruno Colmant) canalisant l'abondante épargne des ménages, l'ancrage belge d'Ageas n'aurait peut-être pas posé problème. Et la possibilité de soutenir de futures licornes européennes ne serait pas laissée aux spécialistes du capital-risque de Londres ou de New York. Vouloir sortir de la naïveté, c'est bien. S'en donner les moyens, c'est mieux. A l'heure où l'on veut réformer la fiscalité et les pensions "sans tabou", on pourrait songer à doter notre pays d'investisseurs institutionnels dignes de ce nom.