Erik Joly, expert boursier d’ABN Amro, est l’invité du journal des marchés. Il revient sur les obligations émises par la Big Tech, dont celles d’Alphabet à 100 ans. Quels sont les risques ?
Les hyperscalers ont besoin de fonds pour investir dans l’IA. Ils les lèvent par voie d’obligations, entre autres. “Il y a une activité accrue sur le marché obligataire de la part des sociétés technologiques, surtout depuis les dernières semaines de 2025. Meta a levé 30 milliards de dollars, Amazon 12 milliards. La semaine dernière, Alphabet, maison mère de Google, a fait parler d’elle avec son obligation qui court sur 100 ans“, retrace Erik Joly.
“Alphabet espérait lever 15 milliards, mais finalement le montant a complètement explosé. L’offre était insuffisante pour satisfaire la demande, qui représentait 100 milliards de dollars. Alphabet a donc tout de même décidé de lever 32 milliards de dollars. C’est la plus grosse opération obligataire pour le groupe, jusqu’à présent.”
Obligation à 100 ans
Un papier de dette qui court sur 100, c’est une émission pour le moins inhabituelle, surtout pour une entreprise. “En principe, ce sont uniquement les États qui émettent ce genre d’obligations. L’Autriche, par exemple, en a lancé quelques-unes ces dernières années. Il y a aussi des États de moindre qualité, comme le Venezuela, qui en ont émis. Là, il faut évidemment faire très attention. Mais il y a aussi quelques sociétés privées. Pour le secteur technologique, il y a déjà eu le cas dans les années 90, avec Motorola. Mais cela ne s’est pas bien fini. Depuis, Motorola a été scindée et fortement restructurée. Ce n’est plus la même société aujourd’hui”, rappelle Erik Joly.
Pourquoi Alphabet se finance avec une telle obligation ? “De cette façon, l’entreprise se sécurise un capital pour de longues années. Cela donne aussi un signal de confiance au marché. Si une société parvient à se financer sur une durée de 100 ans, cela veut dire que les investisseurs y croient.”
Risques ?
Quels sont les risques d’une telle obligation ? “Tout d’abord, il y a le risque de la durée. Remontons 100 ans en arrière… Nous sommes en 1926. Que s’est-il passé depuis ? Il y a eu la grande correction à New-York, le fameux krach boursier de 1929, suivi par la Grande Dépression. Ensuite, la Seconde Guerre mondiale. Bretton Woods, puis première crise pétrolière et deuxième crise pétrolière. Il y a eu la bulle internet, la crise des banques en 2008, la crise du covid… et j’en oublie peut-être. Il faut bien se rendre compte que sur 100 ans, il y en a des choses qui se passent. Cela peut avoir un impact considérable sur ce genre de papier, évidemment”, analyse Erik Joly.
Le cours du titre peut donc évoluer fortement. “C’est le risque, justement. Plus l’échéance pour ce genre d’obligations est lointaine, plus le prix de l’obligation est sensible à l’évolution des taux. Prenons comme exemple l’obligation à 100 ans émise par l’Autriche. En 2021, nous étions en pleine crise du covid. L’État empruntait à des taux négatifs. Le cours de cette obligation est passé à 107%. En 2022, les taux d’intérêt ont fortement augmenté et cette obligation s’est effondrée. Aujourd’hui, elle se négocie à 30% de sa valeur nominale… alors que le risque est inchangé.”
Si on voit cette volatilité et cette imprévisibilité sur une période si longue… Pourquoi la demande est-elle néanmoins si forte ? “Ce sont surtout les assureurs et les fonds de pension qui sont intéressés par ce genre de durée. Ils ont des engagements à très, très long terme. Pour un particulier, il faut avoir une certaine conviction de l’évolution des taux. Cela reste hyper risqué”, conclut Erik Joly.