La Belgique sans tabac à l’horizon 2040

Depuis quatre ans, la Belgique vit au rythme d’un durcissement des réglementations anti-tabac. Entre hausse spectaculaire des prix et interdictions en tous genres, la Belgique espère suivre l’exemple de la Suède et devenir un pays sans tabac. Ce 1er avril, deux mesures corsées sont entrées en vigueur : l’interdiction de la vente dans les supermarchés de plus de 400 m2 et le non-étalage des produits dans les magasins.
Depuis ce mardi 1er avril, la lutte anti-tabac a connu un nouveau et solide tour de vis. Une formule résume les deux nouvelles réglementations entrées en vigueur : la cigarette disparaît des supermarchés et se cache partout ailleurs. Les supermarchés de plus de 400 m² ont désormais l’interdiction de vendre des produits du tabac ou liés à l’e-cigarette. L’impact économique s’annonce gigantesque quand on sait que ces magasins sont responsables de 21% des ventes de cigarettes en Belgique. N’essayez pas de tirer les vers du nez aux responsables des enseignes belges de la grande distribution, ils sont muets comme des tombes.
“Les infos que j’ai glanées auprès de gérants de supermarché qui ont arrêté la vente de façon anticipative pour une question de gestion des stocks (les produits achetés par un détaillant ne sont ni repris, ni remboursés, ndlr) font état d’une chute moyenne de 15% du chiffre d’affaires, explique Xavier Deville, patron de Prodipresse, l’organisme professionnel qui regroupe les libraires-presse indépendants francophones de Belgique. En fait, les marges sont faibles sur les produits du tabac. Moi, je gagne 30 euros sur 1.000 euros vendus. Mais ce qui va faire mal à ces magasins, c’est la perte des achats secondaires, soit les autres produits achetés par le client en plus de ses cigarettes.”
Pour assumer le choc du report des achats, Xavier Deville a dopé son stock. Il est passé de 5.000 ou 6.000 euros par semaine à environ 10.000. D’une certaine manière, les librairies vont profiter de l’interdiction imposée aux supermarchés. Mais tous les libraires ne vont pas en être capables. Et pour cause, les produits du tabac se paient cash aux distributeurs avant la livraison.
“Je n’ai pas l’intention d’augmenter mon stock ou de le diversifier, assure Laurence Duquesne, qui tient la librairie La Tabatière sur la Grand-Place d’Ath. Certainement en ce qui concerne le tabac en boîte où les marges sont encore plus faibles. Si j’ai tout vendu, mes clients devront attendre la livraison suivante ou opter pour une autre marque. En outre, je n’ai pas un espace de stockage illimité.”
Ne plus rien montrer
Cette gestion difficile des stocks est, en effet, amplifiée par l’autre mesure fédérale entrée en vigueur le 1er avril : le display ban ou l’interdiction de montrer les produits du tabac et de cigarettes électroniques dans les magasins. L’application de cette réglementation fait l’objet d’une foire aux questions de 14 pages qui indique aux vendeurs la marche à suivre : interdiction de remplir les rayons pendant les heures d’ouverture, pas de livraison au vu et au su des clients, liste neutre sans couleur et sans photo pour les produits disponibles à la vente, etc. En cas d’infraction, le détaillant peut être puni d’une peine d’emprisonnement allant d’un mois à un an de prison et d’une amende allant de 2.000 à 800.000 euros.
Ce non-étalage a provoqué le branle-bas de combat chez les libraires. Si Laurence Duquesne a placé une tenture devant son ancien rayonnage, Sergio Gamba, un confrère, lui, a opté pour des scratchs. “Je pouvais acheter des nouveaux rayonnages adaptés et neutres auprès de mon distributeur, mais cela coûtait des milliers d’euros. Pas question alors que les marges sont faibles. En plus, vu la difficulté croissante de ce métier qui disparaît lentement, j’ai l’intention de remettre mon commerce dans les prochains mois et prendre ma pension anticipée.”
Effets pervers
Du côté de Prodipresse, on comprend bien l’intérêt de limiter le tabagisme, mais on réprouve la méthode.
“Si le ministre était logique, il interdirait aussi de fumer en rue, assène Xavier Deville. Aujourd’hui, on va cacher un paquet neutre avec ces horribles photos qui étaient censées agir comme un répulsif ! L’augmentation des prix a des effets pervers. En France, où le paquet est désormais à 13,50 euros, contre 12 euros chez nous, les librairies font l’objet d’une recrudescence des braquages. Et pour cause, à ce prix-là, c’est un butin intéressant. Chaque augmentation de prix est un effet d’aubaine pour le circuit illégal. Ce sont de véritables mafias qui s’en mettent plein les poches.
Imaginez qu’en Belgique, en 2024, on a fermé 12 usines illégales. Au mois de février, on a saisi en une prise 30 millions de cigarettes. Et ce n’est que la pointe visible de l’iceberg. La France estime officiellement que 45% du marché du tabac est illégal. Nous plaidons pour un marché régulé par l’État qui, au terme d’un marché public, désignerait un distributeur qui serait obligé de nous donner une remise décidée par le gouvernement. Nous aurions ainsi un bien meilleur contrôle du marché et des points de vente certifiés. Aujourd’hui, les libraires sont très contrôlés, mais nous avons l’impression que l’État s’intéresse moins aux night-shops et magasins du même genre dont certains vendent aux mineurs et distribuent des produits illégaux.”
“Je comprends qu’on veuille limiter l’usage de la cigarette électronique chez les jeunes, mais notre clientèle, ce sont majoritairement des adultes, souvent en sevrage tabagique.” – Felix Rijkers (Vapebel)
Le désespoir est encore plus grand chez les revendeurs officiels de produits de vapotage. Depuis le 1er avril, leurs magasins sont vides puisqu’ils ne peuvent plus rien montrer… “Je comprends qu’on veuille limiter l’usage de la cigarette électronique chez les jeunes, confie Felix Rijkers, le patron de Vapebel, la fédération belge des vendeurs et distributeurs de produits de vapotage, mais ces jeunes ne viennent pas chez nous. Notre clientèle, ce sont ultra-majoritairement des adultes de plus de 25 ans dont une partie importante est en sevrage tabagique. Nous aurions préféré et accepté que l’on doive occulter notre devanture comme un sex-shop. Aujourd’hui, notre rôle de conseil, crucial dans le sevrage, est inhibé. Mais le ministre ne nous consulte pas…”
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