Jacqueline Galant: “On veut que l’administration soit orientée client”

Jacqueline Galant. Il faut un choc culturel au niveau de l'administration." © PG
Frederic Brebant Journaliste Trends-Tendances  

Les gouvernements de la Région wallonne et de la Fédération Wallonie-Bruxelles viennent de présenter leur stratégie pour la simplification de l’administration. À la manœuvre, Jacqueline Galant, ministre de la Fonction publique, en dévoile ici les grandes lignes et revient aussi sur quelques dossiers liés à ses compétences dans le secteur des médias.

Moderniser l’administration, ses outils, son fonctionnement. Lui donner une orientation client et la faire évoluer vers une culture du résultat avec, notamment, des managers issus du privé. Tel est le credo de Jacqueline Galant, ministre wallonne de la Fonction publique et de la simplification administrative, qui veut faciliter la vie des citoyens et aussi des entrepreneurs à travers son plan au nom décoiffant.

TRENDS-TENDANCES. Votre plan s’intitule “Le choc de simplification administrative”. C’est un terme très fort…

JACQUELINE GALANT. C’est très fort parce qu’il faut arrêter de faire comme on a toujours fait. Ça fait 30 ans qu’on procède de la même manière et ça ne fonctionne pas. En tout cas, ça ne donne pas les résultats escomptés dans différents domaines. La lourdeur administrative est toujours là. Donc, il faut vraiment un choc culturel au niveau de l’administration. Il faut une modernisation de son mode de fonctionnement. C’est pour cela que j’ai présenté ma réforme de la fonction publique à l’ensemble des deux gouvernements et elle a été approuvée. Et donc, maintenant, les top managers seront évalués, ils seront responsabilisés, ils seront issus du public ou du privé, et il y aura vraiment une orientation résultats qui sera sur la table, ce qui n’existait pas jusqu’à maintenant.

Un exemple très concret de ce que vous allez changer ?

Le permis d’urbanisme. Cela fait 15 ans que l’on parle de la dématérialisation du permis d’urbanisme et ce n’est toujours pas abouti. Il ne se passe rien ! Ce sont toujours les mêmes qui sont à la tête des administrations et donc, quand on ne remplit pas les objectifs, j’estime qu’il faut changer.

Autre terme de vocabulaire qui est révélateur dans votre approche : pour l’administration, vous mettez en avant une “expérience client”. Comme un parallélisme avec le monde de l’entreprise…

On veut vraiment que l’administration soit orientée client et qu’elle soit orientée résultats. Vous payez des taxes, vous avez droit à des services de qualité ! En fait, dans l’administration, il y a beaucoup de services, mais il n’y a aucune concurrence. Cela n’empêche pas que ces services soient performants et qu’il y ait des résultats.

Ne s’agit-il pas d’une approche trop “consumériste” qui va énerver les socialistes ?

Pas du tout. On l’a vu et on le voit encore aujourd’hui : les recettes socialistes ne fonctionnent pas ! C’est pour ça qu’on veut rendre cette administration beaucoup plus agile, beaucoup plus moderne, beaucoup plus dynamique, et on sera là pour l’accompagner. On veut vraiment co-construire cet état d’esprit avec l’administration. Donc quand je parle d’expérience client, c’est vraiment avec l’objectif de viser l’excellence. Ce n’est pas du consumérisme. Et puis, il faut aussi permettre davantage de mobilité au sein de cette administration. Par exemple, aujourd’hui, un contractuel n’a pas droit à la mobilité. Il ne peut pas accéder à certaines fonctions. Nous allons donc mettre fin à ces inégalités. Tous les fonctionnaires auront les mêmes chances d’évoluer au sein de l’administration.

“Les recettes socialistes ne fonctionnent pas.”

Cette “expérience client” prend aussi le parti des entrepreneurs qui sont souvent incompris par l’administration…

Depuis que je suis arrivée à la tête du département, j’ai toujours dit que les fonctionnaires devraient faire des stages en entreprise parce que j’ai l’impression, vu de l’extérieur, que l’administration ne comprend pas le métier de son client. Ces deux mondes doivent vraiment cohabiter. Il faut absolument que le fonctionnaire connaisse le monde de l’entreprise, et donc son client qui vient avec un projet. Et puis, il y a tous ces contrôles. Combien d’agriculteurs me disent que, sur une semaine, ils reçoivent les contrôles de 10 départements différents au sein de la Région wallonne ? Il faut que les administrations s’entendent par rapport aux documents qui doivent être demandés et ne pas toujours être sur le dos de la personne qui travaille et qui a autre chose à faire que de s’occuper de ces contrôles à répétition. Il faut arrêter avec cette lourdeur administrative et arrêter de prendre les entrepreneurs pour des fraudeurs. En ce qui nous concerne, nous partons du postulat de la confiance, et donc qu’il faut effectuer les contrôles à bon escient. Aujourd’hui, le fossé est encore trop grand entre l’administration et le monde de l’entreprise.

Il faudra combien de temps pour que ce fossé se rétrécisse ? Parce qu’il y a les bonnes intentions et puis la concrétisation…

Le choc de simplification administrative, c’est le commencement d’un cheminement. Tout ne va pas se faire en six jours, ni en six mois. Ça va être un long processus, en tout cas pour les textes qui doivent être modifiés, parce qu’il y a des simplifications qui n’engendrent pas de modification de textes. C’est simplement la diminution de circulaires, la diminution de formulaires qui sont demandés. Donc, ça peut aller très vite.

En revanche, pour les mesures qui nécessitent une modification de texte, vous êtes optimiste pour les délais ?

Oui, nous sommes optimistes parce qu’il y a vraiment cette volonté commune des deux gouvernements et de l’ensemble des ministres d’aller dans le même sens. Il y a une déclaration gouvernementale, nous avons une feuille de route et toute l’administration la connaît. D’ailleurs, on ne parle plus de contrat d’administration, mais de contrat de confiance et de performance.

© PG

Justement, c’est un autre élément de langage que vous mettez en avant dans votre politique : l’obligation de résultat. Dans l’administration, on n’est pas forcément habitué à cette culture d’entreprise. Comment allez-vous procéder ?

Il y aura des évaluations et une responsabilisation des top managers. Aujourd’hui, quelque chose qui ne fonctionne pas et qui n’apporte aucune plus-value au sein de l’administration, on continue à le faire quand même parce qu’on a toujours fait comme ça. Il faut arrêter ! Il faut ramener du bon sens dans le fonctionnement de l’administration. Quand on dit orienté résultat, c’est comme dans le privé. Il y a des objectifs à atteindre. Donc, par exemple, si tel projet doit être réalisé en 2027 et que ce n’est pas fait, il faut en tirer les conséquences. L’idée, c’est de responsabiliser vraiment les top managers.

Et pour les top managers, c’est aussi la fin du CMP, le certificat de management public ?

Oui, c’est fini, sauf pour les dernières ouvertures de postes qui ont été faites. Mais pour les prochaines ouvertures, ce sera sans le CMP. Des candidats qui viennent du privé pourront postuler.

Vous allez les séduire avec les mêmes conditions salariales que dans le privé ?

Justement, ça fera partie du package. Il y aura une partie du salaire qui sera variable et le bonus ne sera attribué que si les objectifs sont atteints. Ça fait vraiment partie de l’ensemble de la réforme qui est proposée.

Vous êtes optimiste ? Vous pensez que des managers du privé vont venir s’immiscer dans une structure qui semble parfois kafkaïenne ?

Je suis sûre qu’il y a des patrons d’entreprises, et même de petites entreprises, qui ont une expérience certaine et qui, par exemple, lorsqu’ils revendent leur affaire vers 55 ans, peuvent venir dans l’administration en amenant justement toute leur expérience. Et je trouve que c’est important qu’on puisse mélanger ces deux mondes. Le public et le privé doivent se côtoyer, ils doivent apporter leur expérience réciproque pour enrichir cette complémentarité.

Comment réagissez-vous face à une certaine résistance passive qui est parfois instrumentalisée par les syndicats ou certains partis en recourant notamment à la grève ?

Tous les organes de concertation sont respectés. Alors, quand on vient me reprocher une forme de politisation, ça me fait quand même bien rire, parce que moi, je peux vous donner l’étiquette politique de chaque haut fonctionnaire. En plus, ils ne s’en cachent pas. Dans l’administration wallonne, c’est terrible ! C’est une politisation à outrance…

Avec une surreprésentation socialiste ?

Oui ! Aujourd’hui, 80% des top managers dans l’administration sont socialistes. Il faut arrêter ! On n’est plus à cette époque-là. Aujourd’hui, il faut vraiment engager les personnes sur base de leurs compétences et non plus de leur étiquette.

Vous êtes également ministre francophone des Médias. Estimez-vous, comme votre président de parti, que la RTBF est beaucoup trop à gauche et qu’on pourrait “s’en passer” (sic), comme Georges-Louis Bouchez l’a déclaré au magazine “Wilfried” ?

Je l’ai toujours dit : je ne suis pas la porte-parole de Georges-Louis Bouchez. Il est président de parti et moi, je suis ministre, donc je dois rester au-dessus de la mêlée. Il a parfois des propos que je ne partage pas, mais ça, je le garde pour moi. Au risque de me répéter, j’ai toujours dit que je suis pour le respect de la liberté et de l’indépendance éditoriale.

Où en est-on dans les négociations pour l’adaptation du contrat de gestion de la RTBF ?

Nous allons faire un avenant au contrat de gestion, déjà pour y intégrer les économies structurelles, pour réintroduire les synergies avec les médias de proximité et pour réintroduire aussi la publicité dans les matinales des émissions radio parce que, aujourd’hui, ça n’existe plus. Les Ecolos l’avaient supprimée parce que, apparemment, quelqu’un en interne n’aime pas trop les pubs. C’était vraiment le choix d’une personne…

Quand cet avenant va-t-il être décidé ?

Ce sera avant l’été. Nous voulons aller vite parce que nous avons donné un cadre avec des économies à réaliser. Nous voulons que la RTBF revienne à ses fondamentaux. Et justement, l’avenant au contrat de gestion peut déjà être un pas vers ce retour à ces fondamentaux.

En termes d’économies, on parle bien de 11,8 millions à trouver pour l’année en cours et d’environ 70 millions pour l’ensemble de la législature ?

C’est bien ça. Il faut savoir que la RTBF a toujours eu beaucoup d’argent et qu’elle s’est trop diversifiée. Il y a trop de chaînes, il y a trop de radios. Quand on voit la dotation que reçoit la RTBF sur toute la législature, on est à 1,75 milliard d’euros ! Il n’y a donc pas péril en la demeure. La RTBF doit vraiment se recentrer sur ses missions de service public.

Vous allez donner certaines impulsions ?

La RTBF a le cadre de ces économies. C’est à elle de faire des propositions. Il y a aussi un conseil d’administration et on veut qu’il joue réellement son rôle par rapport au fonctionnement de la RTBF, aux économies et aux décisions qui sont prises.

Doit-on toucher à la masse salariale ou plutôt aux programmes ?

À nouveau, c’est à eux de prendre les orientations, mais il y a vraiment moyen de ne pas toucher au personnel en recentrant la RTBF sur ses missions principales.

En Europe, la RTBF est la seule télévision de service public à diffuser “The Voice”. Cette émission de divertissement doit-elle disparaître de la grille ?

Ce n’est pas à moi de porter les choix. Mais à nouveau, je le répète, la RTBF doit revenir à ses fondamentaux. Est-ce le rôle de la chaîne publique d’offrir ce programme ? Je pose la question. On peut aussi parler des droits sportifs, par exemple au niveau du football. Pourquoi n’y a-t-il pas un partage, finalement, pour la diffusion des matchs ? Nous avons vraiment demandé à la RTBF d’ouvrir ce marché vers les autres chaînes, en l’occurrence RTL, pour qu’il y ait une saine concurrence par rapport à la diffusion des matchs. Et puis, il y a aussi un problème de bonne gouvernance. Monsieur Philippot (l’administrateur général de la RTBF, ndlr) n’est pas toujours d’accord quand je dis ça, mais il y a un problème de saine gouvernance quand un seul homme peut décider de montants exceptionnels qui engagent la télévision. On est à 4 millions hors TVA dans les mains d’un seul homme. Dans aucune organisation, qu’elle soit publique ou privée, vous ne voyez ce genre de décision qui peut être prise par un seul homme…

“La RTBF doit revenir à ses fondamentaux.”

C’est d’office suspect ?

Ce n’est pas suspect, mais ce n’est pas sain. Il y a vraiment un problème de bonne gouvernance et, là aussi, c’est au conseil d’administration de veiller à remettre de l’ordre au sein de la RTBF.

Et il y a aussi le dossier des médias de proximité, anciennement les télévisions locales, qui vous préoccupe. Il y en a 12 en Fédération Wallonie-Bruxelles. C’est trop ?

J’ai fait le tour de tous les médias de proximité et je vais prendre l’exemple du Hainaut que je connais particulièrement bien. Il y a quatre télés pour 69 communes ! On doit changer de modèle. Au Luxembourg, vous avez une seule télé, TV Lux, pour toute une province. Certes, il y a peut-être moins d’habitants, mais le territoire est très étendu. Les équipes s’organisent, elles utilisent les moyens technologiques modernes et elles offrent vraiment de la qualité. Donc, il y a moyen…

Il faut fusionner certains médias de proximité ?

Oui, c’est envisageable. Nous voulons donner un cadre, mais on ne veut pas l’imposer. Nous voulons co-construire avec les médias de proximité, mais ils doivent vraiment comprendre qu’on ne peut plus vivre comme on le fait aujourd’hui.

Mais votre objectif, c’est d’arriver à combien de médias de proximité au final ?

Je ne vous le dis pas parce que je veux vraiment co-construire avec eux, mais on veut diminuer au maximum et faire des économies en rationalisant les structures. Il ne faut pas faire peur au personnel, mais je pense qu’il y a vraiment moyen de travailler ensemble. Je pense que si les médias de proximité ne se remettent pas en question, il n’y aura pas d’évolution possible. Cela me fait d’ailleurs penser à une autre aberration. À Bruxelles, BX1 vient de construire un tout nouveau bâtiment, juste à côté de la RTBF qui, elle aussi, va intégrer un tout nouveau bâtiment. Pourquoi les politiques avant moi n’ont-ils pas suggéré à ces deux institutions de travailler ensemble et de se réunir dans le même bâtiment pour faciliter les synergies ? Je ne comprends pas ! Ça coûte bonbon alors qu’on doit justement faire des économies dans tous les secteurs, à tous les étages.

Pour les médias de proximité, on pourrait aussi imaginer d’ouvrir leur capital à des acteurs du secteur privé, comme cela se fait en Flandre…

Tout est sur la table, vraiment. Nous sommes ouverts à toutes les propositions et nous l’avons d’ailleurs dit aux différents médias de proximité : faites remonter aussi vos suggestions !

Dernière question, plus personnelle : vous assumez cette étiquette de “bulldozer” que votre président de parti vous colle volontiers ?

Depuis que je suis en politique, je pense que j’ai toujours dû me battre plus qu’une autre. Vous savez, j’ai été élue la plus jeune bourgmestre avec David Clarinval à l’époque. J’étais la seule libérale, à 25 ans, face à Robert Urbain. Et donc, directement, vous devez montrer votre personnalité. Déjà, les hommes ne m’ont jamais fait peur. Et le travail non plus ne m’a jamais fait peur. Je pense que c’est aussi ce caractère-là que Georges-Louis souligne. C’est le travail, quoi ! Et moi, j’ai vraiment cette force de travail, cette force d’être sur le terrain, de rencontrer les gens. Vous savez, je ne dors pas beaucoup. J’ai cette faculté-là. Quand on me compare à un bulldozer, c’est pour souligner cette force de travail, je pense. C’est ça qui est important.

CV
• Née le 18 mars 1974 à Mons.
• Licenciée en sciences politiques et administratives des FUCaM (Mons).
Bourgmestre de Jurbise depuis 2000.
Ministre fédérale de la Mobilité, chargée de Belgocontrol et de la SNCB d’octobre 2014 à avril 2016 (gouvernement Michel Ier).
Ministre wallonne de la Fonction publique, de la Simplification administrative, des Médias et des Sports depuis le 15 juillet 2024.

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